A MONSIEUR FERDINAND FRANÇOIS
14 avril 1853.
Mon cher François, j'ai réussi auprès de MM. Pereire. Je n'ai demandé que 500 francs, pendant tout le temps (dix ans) de l'éducation des enfants1; ils m'ont été accordés avec empressement. J'ai de plus laissé comprendre que, s'il survenait quelques besoins imprévus, je recourrais encore aux bien intentionnés.
De plus, j'ai, aux mêmes conditions, 200 francs d'une autre personne, dont je suis sûr comme de moi, si ce n'est qu'elle est beaucoup moins près que moi de sa fin, et par conséquent dans le cas de tenir plus longtemps ses promesses
Je compte encore sur une souscription d'une cinquantaine de francs, et vous pouvez ajouter la même somme pour mon compte particulier.
1 Les enfants de madame Pauline Roland, dont M. Jean Reynaud était tuteur. En son absence, M Ferdinand François, subrogé-tuteur, s'était adressé à Béranger pour subvenir à l'éducation des orphelins dont le sort lui était conlié.
D'après ce qui a été dit, MM. Pereire remettront leur cotisation à M. Lemonnier, qui, si je ne me trompe, avait déjà parlé de cette souscription à M. Isaac. J'ai aussi parlé de madame Lemonnier pour la direction à donner à l'éducation de la jeune fille. Voici, mon cher ami, le résultat de mes démarches. Y a-t-il quelque chose encore à faire qui soit de mon ressort?
A MADAME BLANCHECOTTE
23 avril 1853.
Chère enfant, je ne vous ai pas répondu sur-le-champ, parce que j'espérais vous voir lundi; mais voici un ami qui me demande de l'aide dans un travail pour lequel il a besoin de secours et qui va dès demain s'emparer de mes heures du matin qu'il me coûte tant de sacrifier. Cela durera quatre ou cinq jours. Remettez donc votre bonne visite. Peut-être pourrai-je vous aller voir, s'il ne fait pas trop mauvais, car on m'ordonne de ne pas me faire tremper comme j'en ai l'habitude; il est certain que je ne me remets pas complètement.
Quant à votre sujet de pleurs, vous êtes folle.
Est-ce que vous ne vous êtes pas aperçue que je plaisante souvent assez maladroitement. D'ailleurs je dirais vrai qu'il ne faudrait pas y prendre garde. Il est dans ma nature de chercher le motif de tout; or, dès que le motif est bon, je suis l'homme le plus indulgent sur les formes qu'on emploie pour arriver au but. Je sais même gré quelquefois des petits mensonges que je crois entrevoir. Ils ne me font pas douter de l'attachement qu'on me montre, parce que je sais combien le cœur et l'honnêteté sont, dans notre mauvais monde, soumis à des conditions <;ui répugnent à l'une et à l'autre.
A M ON Si t U R D E M F. ii C K V
5 mai 4853.
Depuis que la division des beaux-arts a quitté le ministère de l'intérieur, j'ai l'appréhension de n'y plus trouver la bienveillance à laquelle m'avaient habitué ses différents chefs, et vous entre autres qui avez, monsieur, si souvent accueilli mes demandes en faveur d'artistes sans fortune.
J'ignore jusqu'aux issues et aux détours du palais où l'on vous a logé; aussi je prends le parti de vous écrire aujourd'hui pour vous recommander encore une fois mon jeune ami le paysagiste Chintreuil.
Il a eu trois tableaux reçus; bien des connaisseurs leur donnent de grands éloges; mais, hélas ! monsieur, les acheteurs ne viennent pas en foule. Vous rappelez-vous que, vous disant un jour que je faisais mon possible pour le déterminer à prendre une façon de faire plus en rapport avec les goûts vulgaires de notre public, si peu artiste, vous vous écriâtes : N'en faites rien, vous nous le gâteriez !
Je n'ai pas moins continué de chercher à lui faire comprendre qu'il y avait nécessité de vivre avant tout. Mais tout fut inutile. Il est vrai que j'avais fait la sottise de lui rapporter votre exclamation. 11 s'en est depuis fait une réponse à toutes mes remontrances et continue, malgré les ventes à bas prix aux marchands de tableaux, qui y trouvent bien leur compte, à mourir de faim le plus artistiquement du monde.
La réception de ses trois toiles lui a donné le courage; il serait le plus rassassié des hommes, si vous pouviez, monsieur, lui faire faire une commande un peu plus large que les dernières et qui lui faciliterait des travaux qu'il médite dans son grenier et qu'il irait exécuter à la campagne, car il
ne peint bien que devant son modèle. Il a, dans je ne sais quel village, trouvé un pauvre cabaretier, plus connaisseur que nos bourgeois, qui l'héberge à crédit, par admiration pour son talent si naturel et qui avait pris un billet au Lingot d'or pour lui faire faire d'utiles pérégrinations. Malheureusement, ce connaisseur généreux, il faut finir par le payer.
Vous, monsieur, qui, entre nous, êtes un peu cause que Chintreuil s'obstine à marcher dans la bonne voie, soyez encore une fois assez bon pour lui fournir les moyens d'y persévérer, et pardonnez-moi cette longue lettre en considération de rattachement que m'a inspiré ce paysagiste entêté. Ah ! si j'avais gagné le lingot d'or, je ne vous ennuierais pas ainsi 1 !