A M A DAME V I G T 0 K HUGO
5 mai 1853.
Madame et amie, vous avez bien raison de m'accuser de paresse. En effet, plus j'approche du terme de ma soixantetreizième année, plus il me coûte d'écrire. Dieu sait pourtant combien de lettres il me faut faire par mois, et pour lesquelles on me force la main. Oh ! que je voudrais être dans un petit coin, auprès de votre famille, loin des affaires et des importuns !
Une belle dame, marchande de nouveautés, qui habite Jersey et vous voit souvent, dit-elle, m'est venue voir dernièrement, et m'a répété de Jersey l'éloge que vous m'en avez fait. Elle m'a beaucoup parlé de vous, de vos enfants et du cher Hugo. Malheureusement elle m'a confirmé ce que vous m'aviez dit des douleurs de cœur de notre grand poëte. N'est-ce pas l'effet d'une trop grande assiduité au travail ? Tachez de le dé-
1 Lettre communiquée par M. de Mercey.
terminera modérer son ardeur, cela dût-il nous priver de quelque chef-d'œuvre. Il en a fait assez pour sa gloire et celle de la France. Lamartine a été près de six semaines au lit, déchiré par d'affreuses douleurs rhumatismales. Le ciel nous en veutil à ce point de s'en prendre à nos deux plus grands poêles? Mes prières ne montent donc pas jusqu'à lui ! Hélas ! il y a longtemps que je m'en doute, pour beaucoup d'autres choses.
D'après ce que m'a dit la dame en question, vos enfants se portent très-bien tous. Je m'en réjouis.
Je vous dirai ce que vous savez sans doute déjà, c'est que l'auteur des deux beaux bustes de Hugo, David, nous est rendu. Il était temps qu'il revît son atelier; il serait mort de consomption. Sculpteurs et peintres ne sont pas aussi heureux que le poëte qui porte partout son cabinet de travail. Vous en savez quelque chose, et je voudrais bien en savoir autant que vous. .
Vous voulez que je vous parle de ma santé. Depuis près de deux mois on m'a dit mort. Plusieurs le soutiennent encore , voilà la troisième fois depuis sept ans qu'on veut m'enterrer. Je tiens bon, malgré une grippe qui me tracasse depuis longtemps, et qui, aujourd'hui même, semble vouloir redoubler. Maux de tête, toux et fièvre s'en mêlent. J'espère toutefois en être quitte bientôt, grâce aux jours de chaleur qui nous arrivent et qui sans doute réchauffent aussi votre île.
Lamennais et Lamartine me demandent souvent de vos nouvelles, et ^ichelet, qui vient de m'écrire, me parle aussi de votre colonie. Ne manquez donc pas de me tenir au courant de tout ce qui vous advient à Jersey.
Recevez, madame et amie, pour vous et tous les vôtres, l'assurance de mon dévouement et de ma bien sincère amitié.
DE BÉRAiNGEK.
A MESDEMOISELLES
12 mai 1853.
Je vous aurais écrit plus tôt si j'avais eu une bonne nouvelle académique à vous annoncer. Le concours a fermé sans que la commission ail trouvé une seule pièce digne du prix. L'Acropole de sœur Z*** n'a pas été mieux traitée que les autres, qui étaient en grand nombre, et l'ami que j'avais prié de veiller à son destin n'a pu opérer de miracle en votre faveur.
Je vous dirai sincèrement que je m'en étais douté. Ce ne sont pas les bons vers que l'Académie couronne, mais les beaux vers, bien ronflants, bien travaillés, et dont la lecture peut produire de l'effet sur un auditoire amoureux des tirades ampoulées. Or vos vers ne sont pas de ceux-là. Vous visez à dire quelque chose, à le dire le mieux possible et même le plus simplement du monde. Vous aurez donc toujours peu de chance à l'Institut. Au reste, l'Académie n'a pas trop de tort. Elle est dans la condilion d'agir ainsi. Ce qu'elle devrait faire, ce serait de renoncer à ces malheureux prix : il vaudrait mieux couronner, chaque année, le meilleur volume de poésie publié, quel que fût le genre, hors pourtant les publications en patois, si grand qu'en fût le mérite, car l'Académie est fondée pour le maintien et l'extension de la langue française. C'est une des grandes idées de Richelieu.
Comme Y Acropole sera remis au concours, voyez si vous avez le courage de retoucher votre poëme \
Vous êtes bien heureuse d'avoir un joli jardin, même un bois. Comment, avec tout cela, avez-vous eu l'idée de
1 C'est madame Coîet qui a obtenu le prix.
J 86 CORRESPONDANCE
venir vous emmansarder à Paris? Je voudrais bien avoir un pareil nid. Hélas ! je mourrai sans avoir été logé à mon goût. A soixante-treize ans ce n'est plus la peine d'y penser. J'ai appris de bonne heure à me résigner. C'est une vertu que vous avez encore mieux que moi, et, en vérité, vous méritiez d'en obtenir une meilleure récompense. Vous l'aurez, je l'espère.
Adieu, mes chères enfants, ne m'oubliez pas, moi qui pense si souvent à vous, et croyez-moi votre bien bon ami.
A MONSIEUR VOGUET
La dame Yalmore dont vous me parlez n'est pas comtesse; c'est madame Desbordes-Valmore, ancienne actrice, auteur de deux ou trois volumes de poésie qui lui ont fait prendre et garder la première place parmi les femmes poètes de notre époque. Elle a éprouvé de grands malheurs : la mort de deux filles chéries, dont la dernière a été inhumée il y a à peu près six mois. Jamais un meilleur cœur de mère n'a été plus cruellement déchiré. Ce sont là de ces douleurs que les vers ne peuvent exprimer, si beaux qu'on les sache faire.
J'ai donné de vos nouvelles à Lapointe, qui travaille à fournir des contes à différents recueils. Il assure que cela lui rapporte un bénéfice suffisant pour lui et les siens. J'en doute un peu. Ah ! que n'a-t-il eu le bon esprit, tout en écrivant, de continuer de faire des souliers î Ses vers et sa prose n'en auraient pas moins valu, et il en eût valu davantage, tout bon et honnête qu'il est.
DE BÉR ANGER.
CLYII
A MONSIEUR PERI*. OTI K
5 juin 1853.
Mon cher Perrotin, d'après ce qu'on m'a dit du contenu du rouleau 1 laissé par vous hier, je n'ai pas cru devoir l'ouvrir pour en prendre connaissance. Mon avis vous serait complètement inutile. Vous pouvez juger sans moi de la valeur d'une telle publication. Quant à la convenance de cette publication, ce n'est ni vous ni moi qui pouvons la juger. Sans doute les personnes qui vous ont fait remettre ces papiers peuvent vous donner des assurances à cet égard, mais cela ne suffirait pourtant pas, selon moi. L'empereur Napoléon III peut seul décider de la convenance et de l'opportunité de la publicité de pièces concernant les membres d'une famille dont il est le chef politique.
Sans l'autorisation impériale, je trouve qu'il pourrait y avoir des inconvénients pour vous à vous faire l'éditeur des papiers qu'on vous a confiés.
Au reste, consultez sur ce point quelque homme plus éclairé que moi.
CLYIII