A MADAME D
J'ai un petit moment à vous consacrer, et j'en profite. Mon pauvre Lamartine vient de nous arriver : je voudrais qu'il pût se tirer d'affaire ; mais j'en doute et cela m'afflige.
Ce qui m'afflige plus encore, c'est Manin. J'ai eu le spectacle de sa malheureuse fille dans un état que je ne vous décrirai pas : il m'en a trop coûté de le décrire à Bretonneau. Au milieu de pareilles douleurs, concevez-vous que l'intelligence reste intacte1?
Concevez- vous cette pauvre fille se préoccupant de tout le mal que son mal fait à son excellent père, le pressant de ses mains crispées et lui demandant pardon du martyre qu'elle lui fait éprouver !
Mais pourquoi vous affliger de ce tableau? Amusez-vous où vous êtes; vous devez être là au milieu de gens heureux, ou qui font semblant de l'être ; ayez l'air de les croire.
Adieu, chère dame. Mes amitiés à B***, et tout à vous de cœur.
Judith vous présente ses amitiés.
P. S. J'ai reçu la visite de madame Beecher Stowe. Elle est charmante. Judith prétend qu'elle ne paraît que trente ans, bien qu'elle ait eu sept enfants. Elle ne parle pas encore le français, nous avons pourtant beaucoup ri ensemble. Puis nous nous sommes embrassés. Il paraît qu'elle n'est pas partout comme cela. J'en suis fier2.
1 Mademoiselle Émilia Manin a survécu jusqu'en 1855. Manin est mort le 22 septembre 1857. Deux mois auparavant, le 15 juillet, il était venu verser des larmes sur le fauteuil où Béranger achevait de mourir.
s On peut lire dans les Souvenirs heureux ce que madame Beecher Stowe a dit, de son côté, de cette visite faite par l'auteur de Y Oncle Tom à Fauteur des Quatre âges historiques.