‹ Correspondance de Béranger (volume 2)Chapitre 83 sur 162 · MONSIEUR DE LAMARTINE A DÉRANGER · texte numérisé non relu

MONSIEUR DE LAMARTINE A DÉRANGER

Cher et illustre, mais surtout bon, vous savez que je respecte l'incognito de la gloire, et que je ne vous ai jamais levé le masque du bonhomme pour dévisager l'homme de célébrité; mais enfin il le faut. Il s'agit d'un Américain , passionné pour vous, qui me supplie de lui ouvrir votre ermitage.

Je le mènerai jeudi, à deux heures, chez vous, sauf contre-ordre. Vous savez que je sais compatir aux maux que j'ai soufferts et que j'abrégerai votre supplice.

Adieu et éternelle , quoique tardive affection : « Liber tas qux sera tamen ! »

A MONSIEUR ADOLPHE GAZALET

23 juillet 1853.

Pardonnez-moi, monsieur, d'avoir tant tardé à vous remercier de votre volume.

Je vieillis beaucoup et ma paresse à écrire augmente avec les années. Il y a déjà plusieurs mois que j'ai vos Esquisses littéraires1 et que je les ai lues avec un vrai plaisir, en me demandant comment il se faisait que vous ne vous soyez pas lancé dans la haute critique littéraire. C'est un besoin de l'époque auquel vous eussiez parfaitement répondu, ayant en connaissance et en étendue d'esprit ce qui manque à beaucoup de ceux qui se sont emparés de ce rôle.

Croyez-bien, monsieur, que ces éloges sont indépendants des éloges que vous me prodiguez. Ceux-ci seraient plutôt capables de décréditer mon opinion, car ils sont de nature à faire penser que vous vous laissez un peu emporter par vos goûts ou vos affections particulières. Or, ce qui nepeutqu'aug-

i Esquisses littéraires et morales.

DE BÉRANGEK. 195

menler la gratitude que je vous dois pourrait bien ne pas être un titre à la confiance des juges impartiaux.

Je n'en regrette pas moins de vivre, ou, pour mieux dire, d'achever de vivre loin du monde et surtout du monde des littérateurs, car, malgré le trop grand bien que vous dites de moi, monsieur, je tâcherais d'obtenir que quelques journaux, restés grands seigneurs, bien qu'Alcibiade leur ait coupé la queue et les oreilles, je tâcherais, dis-je, qu'ils s'occupassent de vos Esquisses et leur rendissent la justice qu'elles méritent.

Vous autres, gens d'esprit de province, il est bien rare que cette bonne fortune vous arrive. Aussi ai - je souvent pensé que les départements devraient avoir à Paris un journal à eux , consacré à leurs intérêts matériels et intellectuels, et faisant, au besoin, bonne guerre aux confrères de la capitale : il me semble qu'il aurait bon nombre d'abonnés sans grands frais de rédaction. S'il s'établit, mettez-vous à la tête de l'entreprise ; elle aura encore un succès plus certain.

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