A M ON SI EU 1 *M
3 décembre 1853.
Oh î monsieur, qu'il y a loin de moi, vieux chansonnier, au plus grand poëte du siècle! Mais vous n'avez que vingtcinq ans, et ces exagérations sont familières à votre âge. C'est à votre âge aussi, monsieur, que l'imagination se désole et tente d'insulter à la vie. Cette désolation a produit de beaux, de très-beaux vers. Vous m'en donnez une preuve, et je suis de l avis de M. Saint-Marc de Girardin dans la phrase que vous me citez.
J'ai fait comme vous, monsieur, des vers de désespéré ; puis, à trente ans, tout pauvre et inconnu que j'étais, j'ai fini par voir qu'au lieu de se plaindre de tout, il était peutêtre mieux d'enseigner à ses semblables la résignation, fille du ciel, dont les déshérités du monde ont surtout tant besoin. Peut-être fenz-vous comme moi quelque jour. Je le souhaite : vous vous réconcilierez avec le rire, et, comme moi. vous vous en servirez, si, en vous envoyant des vers à juger, on vous appelle le plus grand poëte de l'époque l.
A MONS1E UR COLLIXS
10 décembre 1853.
11 faut avrir soixante-quatorze ans, d'assez mauvais yeux
1 Lettre coin îoniquée par M. E. Dentu.
DE BÉÏUNGER. 217
et un surcroît d'affaires, quand on ne demande plus que le repos, pour ne pas rougir, en venant, après six mois, vous remercier de l'honneur que vous avez bien voulu me faire de me gratifier d'un exemplaire de votre Science sociale.
J'avais voulu d'abord, monsieur, me borner à la lecture des chapitres, que vous aviez eu la bonlé de m'indiquer; mais je fus entraîné à tout lire et même à relire; de là le long temps que j'ai mis à vous venir offrir mes remercîments.
Et pourtant, monsieur, il faut que je vous l'avoue : je me suis perdu dans la métaphysique que j'ai rencontrée en tant d'endroits de vos deux volumes. Tout ami que je suis des Lamennais, des Cousin et de tant d'autres, la métaphysique est mon cauchemar. C'est bien mal, n'est-ce pas? Que voulezvous, ma pauvre nature est chose incomplète. Je n'ai donc pas parfaitement compris toutes les conséquences que vous tirez de certains principes, et toutefois ces principes me charment souvent. Et puis, monsieur, je crains que vos conclusions politiques ou celles qu'on pourrait tirer de votre œuvre ne soient complètement opposées à celles dont je me suis fait le très-humble serviteur. Il faudrait plus de science de déduction que je n'en ai pour combattre vos idées. Je suis sûr même que vous triompheriez sans peine de mes attaques. Je juge de votre polémique par la manière supérieure dont vous rétorquez vos adversaires.
Mais j'en viens à ce qui m'a plus touché dans votre livre ; c'est vous, monsieur, qui apparaissez presque à chaque page et y faites prendre de vous l'idée la plus élevée et la plus capable d'inspirer une estime sans bornes pour votre humanité.
J'avais entendu dire un grand bien de vous, monsieur ; mais votre ouvrage a accru en moi cette opinion. Il m'a aussi révélé votre supériorité d'intelligence et de connaissances.
11 est beau de se montrer ainsi dans un livre, sans penser
COR H ESPONDANCE
même à y laisser trace de soi. Car c'est le bonheur de l'humanité qui vous préoccupe avant toute chose.
Permettez-moi donc, monsieur, en m'abslenant de me prononcer sur un livre trop au-dessus de ma force d'entendement, de m'en tenir à vous exprimer ce qu'il m'a fait sentir d'estime pour son auteur.
A MONSIEUR TA I L BOITE*.!'
'24 décembre 18:) 5.
Mon clier ami, j'allais vous donner quelques conseils, blâmer sans doute votre résolution, vous parler de vos parents et de la nécessité d'être sûr, avant lout, d'un emploi; mais j'ai réfléchi au mariage projeté de Panurge. Alors j'ai pensé que je n'avais qu'à vous engager d'aller consulter le clocher de votre paroisse. Allez, mon cher Boiteau, et si elles vous disent : Marie-toi, eh bien, morbleu! mariez-vous.
Autrefois je vous aurais dit : Je chanterai à la noce. Aujourd'hui, vieux reclus, je me contenterai de prier au coin de mon feu pour le bonheur de l'époux et de la charmante épousée qui vous donnera raison aux yeux de tous les assistants.
En attendant cet heureux jour, venez dîner encore avec nous quelquefois, en profitant d'un reste de liberté, et croyezmoi pour toujours votre tout dévoué.
CLXXXIIi
A M ON SI FTP. LABROUSTE , directf.ir nr: s wxte-barbe.
26 décembre 185j.
Mon cher Labrouste, on m'a prié d'appuyer auprès de vous la demande d'une espèce de demi-bourse qui va vous être
adressée pour l'enfant d'un poëte proscrit, l'enfant de Lachambaudie. C'est de tout cœur que je fais ceite démarche, car j'estime el plains le père, à qui j'ai tendu une main fraternelle dès ses premiers débuts. J'ai tout fait pour alléger la proscription, complètement injusle, qui pèse sur lui etqui a ajouté bien des misères à toutes celles qu'il a essuyées, niais qu'il a supportées avec dignité et courage. C'est avec le même courage qu'il les supporte encore à l'étranger.
Son plus grand souci est l'éducation de son fils, qu'un ami généreux a été chercher en Belgique et qu'il voudrait placer aujourd'hui à Sainte-Barbe. Le père n'est pas barbiste; mais, parmi les barbistes, MM. Bixio et Scribe prennent le pauvre eufant sous leur patronage. Influents dans le conseil de votre administration, ils pensent que votre puissant concours pourrait assurer l'enlréc du jeune Lachambaudie dans votre excellente institution.
Je me permets donc de compter assez sur votre bienveillance pour me joindre à eux dans cette bonne œuvie, trèsdisposé à croire cependant que si nous réussissons, ce sera particulièrement à MM. Bixio et Scribe que nous le devrons. Ce succès, au reste, sera la récompense de tout ce que Scribe a déjà fait pour notre fabuliste exilé.
Quelque petite que soit ma part d'influence dans cette affaire, elle n'en sera pas moins pour moi une nouvelle cause de gratitude envers vous, et je vous prie d'en agréer d'avance l'expression, ainsi, mon cher Labrouste, que l'assurance de mes sentiments d'estime et de considération profonde . •