‹ Correspondance de Béranger (volume 2)Chapitre 93 sur 162 · CLXXVI1I · texte numérisé non relu

CLXXVI1I

A MADAME VICTOR HUGO

30 octobre 1853.

Chère et honorée dame, il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, parce que l'excellent Vacquerie m'a servi de correspondant et que j'attendais chaque jour certain volume de vers1, qui m'eût fourni l'occasion d'éloges qui, pour ne 1 Les Châtiments.

pas vous être personnels, eussent été ce qui pouvait vous flatler le plus. Le volume n'arrive pas. On en parle beaucoup; mais cela ne fait qu'irriter l'impatience.

En attendant, nous apprenons que la santé du grand poëte est toujours bonne. Néanmoins la dernière lettre de Vacquerie m'est arrivée bien à temps; car, le matin même du jour où je l'ai reçue, on m'avait affirmé la mort de Hugo. Heureusement, la mienne, tant de fois publiée, m'a appris à me défier de ces mauvaises plaisanteries. Vacquerie, dans cette lettre, m'expédiait de nouveaux daguerréotypes, qui me sont précieux, sauf toujours le vôtre, où je ne puis m'habituer à vous reconnaître, et je ne suis pas le seul. Tous ceux de mes amis qui ont eu l'honneur de vous approcher le jugent comme moi. Au fond, je suis sûr que vous pensez comme nous.

Vous avez entendu parler dans votre retraite des arrestations et visites domiciliaires auxquelles a donné lieu la découverte à Paris du proscrit Delécluse. Le brave Goudchaux, homme tout de bienfaisance, a été une des premières victimes. Dès que je l ai su, j'ai été le voir et l'ai trouvé aussi paisible que si rien ne s'était passé. Mais je crains qu'il n'y en ait de plus maltraités. Malheureusement je n'ai plus au ministère le bon Thieblin, dont je vous devais la connaissance, et qui m'a aidé à rendre bien des petits services.

Si vous vous intéressez à ma santé, je vous dirai que, depuis plus de trois semaines, j'ai cessé de souffrir de la tête. C'est beaucoup. Je souhaite qu'il en soit ainsi pour le cœur de Hugo. Au reste, on m'assure qu'il engraisse, ce qui me fait croire qu'il n'est plus question des douleurs qu'il a ressenties.

Quant à messieurs vos fils, ils me semblent hors d'atteinte maladive, et que Dieu en préserve mademoiselle votre fille ! T/oulez-vous, madame, remercier pour moi Vacquerie du

présent qu'il m'a fait. Comme j'espère encore qu'on parviendra à mieux rendre votre physionomie, j'attendrai encore un peu pour faire encadrer le tout. Je mettrai dans le cadre les deux portraits de Hugo, d'expression différente, mais tous deux très-bien venus. La maisonnette au milieu de tous ses habitants fera le plus joli effet. Oh ! si un coup de baguette pouvait transporter aux environs de Paris ce coin de terre et ceux qui l'habitent, que de grâces j'en rendrais au ciel !

Dans votre île, fait-on tourner les tables? Cornmuniquet-on avec les esprits? Si vous êtes témoin de ces miracles, que je ne puis voir, demandez donc aux esprits si je dois vous revoir ici. Je suis si vieux que, pour mon compte, je crains beaucoup, et cela me désole. Hugo, qui, lui, doit communiquer avec les esprits les plus élevés, pourrait me rassurer. Qu'il questionne Pindare, Dante, etc.

En attendant, recevez pour lui et pour vous, chère madame) l'assurance de mon constant attachement et de tous les vœux que je ne cesse de faire pour votre famille.

CLXXÏX

A y: O N S I E U R ALBERT G if A U V E A U

1er novembre 4855.

Personne ne peut prendre plus d'intérêt que moi à l'entreprise que vous projetez, et je vous remercie de me l'avoir fait connaître. Mais je vous avoue que j y vois d'immenses difficultés. Le plan même en est difficile à tracer. Je le vois par votre lettre, où vous me semblez hésiter sur plusieurs points, et ces hésitations, je les conçois parfaitement. Ce qui d'abord me fait craindre des obstacles, c'est l'absence d'aide dans beaucoup de provinces. Vous trouverez peu de personnes intelligentes qui veuillent prendre la peine d'aller à la re-

DE BÉBÂINGEPi. 215

cherche des vieux airs et des vieilles paroles que vous voulez réunir.

Savez-vous, monsieur, qu'un littérateur musicien, qui a une grande admiration pour tous les airs de musique moderne ou qui ne remontent guère à plus de deux siècles, et sont ia fortune de nous autres chansonniers, prétend1 que le nombre en est si considérable, qu'on ne trouverait pas d'éditeur qui voulût en faire les frais d'impression?

Ajoutez à ces airs ceux qui circulent dans les campagnes, et joignez-y, comme vous paraissez en avoir l'intention, les paroles plus ou moins patoisées, avec la traduction, qui pourrait être souvent nécessaire, et vous aurez des volumes à remplir seuls une bibliothèque.

Je vous soumets ces réflexions, monsieur, pour que vous avisiez bien, avant de vous lancer dans cette œuvre patriotique, aux bornes que vous devez lui donner et aux moyens d'exécution qu'il faut vous assurer pour la conduire à bien, aux moindres frais possibles.

Les chansonniers vous auront surtout une grande obligation d'avoir une pareille idée. C'est par le grand nombre d'airs détachés restés dans le domaine public, airs dont beaucoup sont des chefs-d'œuvre, que la France doit de posséder seule, d'une façon complète, le genre de la chanson. Vous voyez, monsieur, quel intérêt je dois prendre à l'entreprise projetée. Pour m'en donner connaissance, vous n'aviez donc pas besoin du couvert de personne, surtout avec le nom illustre que vous portez. Mais je ne puis nef empêcher de vous exprimer ma surprise au sujet du présent que vous me faites d'une nièce, moi qui n'ai qu'une sœur religieuse. Je ne me connais aucune parente dans le bas Limousin, et il me semble même que le nom de Besse n'est jamais venu jusqu'ici. Au reste, cela est sans importance, si ce n'est pour vous ré-

1 C'est M. Génin.

péter, monsieur, que vous avez bien fait de prendre le chemin le plus court pour arriver jusqu'à moi, qui vous remercie bien sincèrement de m'avoir donné l'espoir de voir accomplir un projet qui ne peut que tourner à l'avantage du genre auquel j'ai consacré ma longue vie.

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