CLXXXVII
Mars 1855.
Du latin à moi, chère enfant! que vous ai-je fait pour mériter cette cruelle plaisanterie? Je ne comprends pas, voilà tout ce que je puis répondre à votre charmant envoi. Je n'ai ja-
1 Le Petit Dictionnaire de rimes.
- Eugène Sue, exilé en Suisse.
Sans doute, Chateaubriand et madame Récainier. Cette lettre serait, dans ce cas, de 1847 ou de 1848.
mais su décliner musa, la musc, ni rasa, la rose, et mes éludes classiques se sont bornées à la première page du de Viris îtlnstribtis. L'on m'a toujours accusé d'avoir imité Horace : reproche plaisant, moi qui ne le connais que par des traduclions. (l'est très-mal à vous, méchante enfant, de m'avoir confraint à vous avouer mon ignorance. Ne m'envoyez donc plus de latin. Notre pauvre Fély 1 n'est, hélas! plus là pour vous traduire, et votre serviteur n'a jamais su parler que la langue du bon roi Dagobert. Pardonnez-lui donc, et ne lui en voulez pas, s'il vous aime, vous comprend et vous chante en français; que vous importe de plus?
Ces poésies de Louis Berthaud, que vous me communiquez, ma chère enfant, sont admirables. Quel dommage qu'il ne soit plus! j'aurais été le serrer dans mes bras et lui dire : Et vous aussi, vous èles poète! C'est du Barbier. Quelle énergie et quelle vérité! — La lecture de la Fille du peuple m'a arraché des larmes. Si vous publiez ce trésor, je vous conseille toutefois d'en retrancher quelques vers, non pas qu'ils ne soient très-beaux; mais sous la plume d'une jeune femme, sous la vôtre , ils pourraient choquer la délicatesse de certaines gens.
exc
J'aurais été vous voir hier, ma chère madame, mais Minette m'a fait des siennes : elle a disparu depuis jeudi et n'est pas encore rentrée. Judith est au désespoir, et moi je n'ai pu dormir cette nuit. Si elle reparaît demain, je serai chez vous avant midi; dans le cas contraire, pardonnez-moi; mais
1 Nom d'intimité que les amis de Lamennais lui avaient donné.
j'aime cette bête; si elle devait ne plus revenir, nous ne nous en consolerions pas : elle fait partie de ma famille.
Je rouvre ma lettre pour vous dire que Minette est de retour au logis. Pauvre bête! il paraît que c'est un caprice pour certain matou du voisinage qui l'a retenue si longtemps.
CXCÏ
Pardonnez-moi, ma chère enfant, si je ne puis retenir mon envie de rire; mais notre pauvre Balzac est détestable dans Collatin1. Votre répétition m'a beaucoup amusé. — Je n'ai jamais rien vu de plus comique que cette représentation tragique. Je voudrais que l'auteur fût là; je suis capable d'aller le chercher sans le connaître. Si jamais succès devait être expié, ce serait le sien en vous voyant tous. Il est impossible de réunir plus de gens d'esprit que vous n'avez fait pour mettre à exécution une idée plus saugrenue. Une tragédie, Lucrèce encore, en plein dix-neuvième siècle et dans un salon ! Il est impossible d'avoir fait de ces gens d'esprit des acteurs plus détestables et des caricatures mieux réussies.
Paris, 1854.
Puisque notre ami Sue a oublié de vous donner l'adresse de madame Sand, je vous dirai que je m'en suis informé auprès de L*** qu'elle aime beaucoup et dont elle vous parlera probablement. Elle demeure rue Piacine, n° 3. Vous la trouverez toujours avant midi. Si vous ne vouliez pas y aller avec votre ami, je pourrais prier I/** d'aller vous prendre
1 L'un des rôles de la Lucrèce de Ponsard. Cette lettre est antérieure à 1850.
rue de l'Université. C'est un charmant garçon plein de cœur et de talent, que vous ne serez pas fâchée de connaître. Si vous voulez aussi que j'aille vous voir, donnez-moi un rendez-vous. Le portier de votre poète m'a dit qu'il demeurait très-haut (là n'est pas la difficulté); mais que vous n'y étiez jamais, et qu'il fallait vous demander une audience comme autrefois. J'attends donc les ordres de... Votre Altesse.
Si j'étais plus valide, j'irais faire antichambre jusqu'à ce que je vous trouve ; mais je suis bien mal portant et je demeure si loin, que je suis obligé de vous demander de me fixer un jour et une heure. Allez-vous tous les soirs à l'Odéon? Bon courage !
Dites à M. Paillet combien j'ai été heureux, malgré ma sauvagerie, qu'il ait bien voulu vous accompagner chez moi lorsque vous avez daigné y venir.
CXGIII
Vous avez bien raison, Planche est un grand critique : c'est un des hommes les plus remarquables de ce temps. Son jugement est infaillible, son coup d'œil sûr, son courage littéraire imprudent. Je lui ai fait votre commission : il sera charmé de vous connaître; mais peut-être feriez-vous mieux de lui donner rendez-vous ailleurs, chez Ricourt, par exemple, qui vous donne des leçons1, je crois. Je ne sais jusqu'à quel point il lui sera agréable d aller vous voir chez votre poëte.
Madame d'A*** dont vous me parlez est une des illusions de votre ami2. C'est une fausse femme d'esprit, ennuyeuse, pédante, prétentieuse et compromise. Je n'y mets pas les pieds. Puisque vous avez vu madame Sand, demandez-lui ce
1 De déclamation théâtrale.
- M. Fonsard.
iv. 15
qu'elle en pense. Quant à moi, je n'ai jamais dit de mal de personne; mais je déteste les femmes qui écrivent quand elles ne sont ni belles ni bonnes.
Paris, octobre 1854.
Je vous remercie du cadeau que vous m'avez fait des Châtiments : je les lis et relis depuis hier. C'est admirable. La dernière pièce surtout est d'un lyrisme et d'une énergie de pensée que Hugo n'avait jamais atteints. Je suis en relations avec lui maintenant. Nous nous écrivons souvent; j'en suis fier • c'est le poëte du siècle par excellence.
Je vous envoie les poésies de madame Colet que vous me demandez. Je suis bien aise qu'elle vous soit sympathique; elle a vraiment du talent, et ses vers sont fort beaux. Il est de mode, je ne sais pourquoi, de l'attaquer : c'est un tort; elle est belle, aimable, spirituelle : c'était assez pour avoir des envieux. Il y a moins de partialité qu'on ne croit dans les prix qu'elle a remportés. Puis enfin, M. Cousin en fait le plus grand cas, et M. Cousin est l'homme le plus spirituel de France. Je regrette que vous ne soyez plus ici, j'aurais aimé à vous lier ensemble. Je me rappelle la dernière visite que je vous ai faite, cette soirée passée chez vous; vous aviez dans votre salon toutes les muses de Paris : madame Anaïs Ségalas, madame Ancelot, etc., etc. Madame Colet vous manquait. Je suis convaincu qu'elle vous aurait trouvée charmante; mais vous deyez l'avoir vue chez madame Récamier. Dites-moi ce que vous pensez du Monument de Molière.
La mort de votre illustre, chère et vénérée grand'mère l, à laquelle je m'attendais si peu, m'a vivement affecté, ma chère enfant; c'est à l'excès de cette tristesse que vous devez de recevoir si tard mes compliments de condoléance. C'est une noble femme de moins sur la terre, un grand cœur et un charmant esprit éteints à jamais.
Pour' moi, je me rappelle avec bonheur et émotion son dernier voyage à Paris, où je la retrouvai la même que trente ans auparavant. Les visites que je lui fis, chez madame de Mirbel et rue de Bourgogne, comptent encore parmi mes meilleurs souvenirs, et à ce souvenir vous êtes unie, chère enfant, puisque j'avais presque toujours le bonheur de vous voir à votre petite table près de la fenêtre. L'article que vous m'avez envoyé est très-bien écrit et retrace à merveille sa vaillante conduite et son intelligence d'élite. Quoi qu'il advienne, elle est et aura été une des femmes de notre temps.
Mais vous êtes un peu sévère, vous et notre ami, sur les poésies de madame Lucien Bonaparte. Il y a de fort belles choses dans Bathilde, reine des Francs; le quatrième chant, la scène des druidesses, a un grand mérite comme couleur locale et harmonie de vers. Je suis peut-être partial en ce qui concerne votre grand- père et sa femme; mais Lucien m'a toujours fait l'effet d'un maître, et j'en suis encore à admirer sa fameuse tragédie, vous savez !
Entre nous, je crois bien que les quatre vers qui ont tant excité vos sarcasmes ont été ajoutés par moi la veille de la lecture de Mennechet. Et voilà comme vous me traitez ! Si ugène Sue écrit quelque chose sur madame Lucien, en-
1 Madame de Canino (Alexandrin e-Laurence de Bleschamp), née à Calais en 1778, mariée en premières roces à M. Jouberthon.
voyez-le-moi. Je voudrais bien aussi apjorter mon tribut de regrets et de larmes; mais, sans compter que ma muse est en fuite depuis longtemps, il serait très-difficile de dire ici tout ce que fut cette illustre victime d'une tyrannie injuste. Ah ! le temps n'avait pas affaibli ses ressentiments; elle en voulait quarante ans après à l'Empereur, comme aux premiers jours de sa proscription; je vous le répète, c'était une femme.
CXCVH
Non, certes, vous n'êtes pas dans le vrai; vous vous y connaissez mieux que moi, c'est possible, mais j'ai raison. Votre admiration pour Delacroix n'est pas raisonnée; vous parlez en enthousiaste, et non en artiste. Je me charge, en dix minutes, de vous faire convenir que vous avez tort. Parlez-moi de Decamps ou d'Ary Schœffer, à la bonne heure; mais ne vous mettez pas à genoux, comme vous le faites, devant ce faiseur de gâchis.
Non, ce n'est pas de l'injustice, mais votre buste est déplorable, ma chère enfant. Rude m'a dit que jamais Pratiier n'avait été aussi mauvais, et, certes, ce n'est pas l'envie qui le fait parler; il y a entre eux la même différence qui existe entre les poésies de Laprade et celles de Lamartine.
14 mai 1857.
Si vous voyez Louis Blanc à Londres, ma chère amie, diteslui mille choses de ma part; son Histoire de dix ans est un chef-d'œuvre. Je suis tout fier de penser que c'est moi qui ai découvert cet enfant sublime, comme dirait Chateaubriand. Il
écrit comme Voltaire et raconte comme Saint-Simon. Oui, c'est moi qui l'ai mis dans sa voie; demandez-le lui. C'est une désorganisations les plus complètes que je connaisse.
CG
Janvier 1857.
Vous ne pouviez mieux vous adresser qu'à moi pour avoir des renseignements au sujet de madame Blanchecotte. Beaucoup de cœur et de dévouement, un charmant esprit, un talent incontestable, une connaissance approfondie de la langue et de la littérature anglaise, une grande égalité d'humeur, voilà ce qu'est la femme de l'ouvrier de Morfontaine. S'il ne vous fallait pas absolument une musicienne, je vous engagerais vivement à la prendre pour demoiselle de compagnie. Voulez-vous que je lui en parle? Elle vous soignerait en sœur (elle a un tact exquis), et votre fils aurait une maman pleine de sollicitude de tous les instants.
C'est une nature fière, poétique, qui serait à son aise chez vous, ma belle républicaine, et dont vous n'auriez qu'à vous louer sous tous les rapports. Elle avait fait la faute, l'an passé, d'aller chez une amie deBrohan, une belle dame, qui ne l'a pas fort bien traitée, à ce qu'il paraît. Elle est revenue un peu désenchantée de son essai. Excepté chez vous, où elle trouvera un intérieur de princesse artiste et une amie, je ne l'engagerais certes pas à tenter encore une fois les douloureuses amertumes de cette situation toujours si pénible. Mais, à vos côtés, ce sera un encouragement de toutes les minutes, et cette pauvre femme aurait enfin la vie qu'elle a rêvée et se relèverait de toutes les humiliations passées. — Vous ferez, si vous le faites, une charmante acquisition et une bonne action.
Je pardonne à votre am: , chère républicaine, de me diminuer : il n'est pas mon homme: je comprends et j'excuse le naïf sentiment de rancune satisfaite avec lequel vous appuyez sur ses critiques, pour me punir de n'avoir pas mesuré les miennes en vous parlant, chère enfant. D n'est pas mon homme, c'est vrai: miisjeneme lâche pas le m-jin s du monde de ce qu'il vous a dit de mai : i7 a raiso i, completeme nt raison. On m'a surfait. Me comparer à la Fontaine, c'est un blasphème. M égaler à Horace, c'est une absurdité. Toutes ces louantes insensées n'auraient réussi qu'à me rendre ridicule si. de banne he are. je ne m'étais habitué à les prendre :our ce qu'elles valaient. Il est I »n: mile fais I ans la vérité, de même: que je suis, mai aussi, dans le vrai en trouvant rffortii^îir^îrjr^/i/assommint'.Miiscequeje ne lui accorde pas. c'est la part qu'il fait à la chanson. La chanson est un genre très^iifficile à traiter. Sans doute, la pensée acquiert de la vigueur, grâce au refrain; mais cette obligation de l'asservir à ce même refrain en gène le développement et l'étendue. Cette obligation d'enfermer une pensée élevée dans un petit espace ôte de la clarté à l'expression . Il est tres-iifûcile de rester simple et naturel sans sortir de son sujet. 11 faut amener le refrain sans que cela paraisse forcé, et on n'y arrive que par le travail le plus assidu et le plus persévérant . Je crois, tout au contraire de votre ami, que la chanson est un des genres les plus difficiles et les plus rebelles à traiter . Ce n'est pas p-iur rehausser mon petit mérite : celui qui me découvrira de la vanité sera bien fin. Mais, enfin, il y a toujours eu plus de bons auteurs dramatiques que de gens excellents dans la chanson.
■ M. Pooswi.
■ Pièce yœ* à i Odéoo en 1853.