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Chère enfant, Judith croit avoir trouvé le secret de votre fameux pouding anglais. J'en ai goûté, ce n'est guère bon; mais, enfin, comme il se pourrait que vous ne fussiez pas du même avis, le petit Pierre vous en portera un échantillon ce soir, et, s'il est de votre goût, Judith le recommencera mardi à votre intention.
Le feuilleton en français de Chambéry m'a presque fait pleurer, chère fée, malgré ses incongruités de style. Que n'étais-je là pour jouir de vos triomphes ! Ah ! combien je me serais amusé! Que vous êtes aimable d'avoir pensé à moi! Envoyez-moi une copie de toutes vos comédies et de celle de Ponsard : on dit qu'elle est charmante. Il jouait Horace, n'estce pas? ce vilain Horace qui m'a causé tant d'ennuis ! La ferat-il imprimer et la donnera-t-il au théâtre ?
Vous me grondez à tort, chère fée; je vous jure sur l'honneur qu'il m'était impossible d'agir autrement; mais, que diable! on ne m'accusera pas d'être un courtisan, moi qui n'ai jamais voulu rien être !
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Vous avez deux grandes similitudes avec Victor Hugo, ma chère enfant, le laconisme du style et la rapidité de l'écri-
1 La pièce en un acte iïHorace et Lydie a été jouée au Théâtre- Français en 1850. Cette lettre de Béranger est de 1853. Il ignorait que la comédie de M. Ponsard avait été représentée.
ture, par cela même presque illisible souvent. Je n'ai pas cependant perdu un mot de vos trois petites pages, nombre divin, dont vous ne m'avez gratifié cette fois, sans doute, qu'en dédommagement de notre séparation. Merci de cette munificence inusitée, derrière laquelle je vois quelque affection; car, si elle existe réellement, elle me fait votre égal, et je me contente de la justifier par la mienne.
J'irai voir L***; je l'aborderai, votre vœu bienveillant à la boucbe; car il est d'usage de s'apporter des cadeaux en venant de loin, et quoi de plus précieux que votre désir de la connaître! Au reste, elle y gagnerait; car ma plume n'a pu vous donner le calque de sa piquante originalité, et vous n'y perdriez pas, vous qui cachez l'appétit de l'observation sous l'apparente indifférence de la satiété. Combien je vous félicite de votre trêve avec vos opinions politiques et de votre alliance avec les plaisirs de la cité ducale ! Le fanatique stoïcisme ne me semble pas valoir, même chréiiennement parlant, la charmante philosophie épicurienne. Dieu nous veut heureux, puisqu'il est bon. J'ai nommé Victor Hugo, c'est vous dire que je suis sous l'impression de ses œuvres. En effet, je lis la plus sublime, comme inspiration et poésie, comme la plus
Victor Hugo est bien certainement notre plus grand poète lyrique. Jean-Baptiste Rousseau n'en approche pas. Mon enthousiasme pour son talent égale ma douleur de le voir persister à en rendre veuve notre chère patrie ! Les lois, les institutions, les gouvernements, changent de nationalité; les mœurs, le sol et l'air ne changent pas; c'est tout cela que résume le mot patrie. Rien n'excuse de lui ôter son illustration,
son appui, son flambeau, son dévouement absolu, ses ovations ou ses consolations !
Est-ce pour vous moquer de moi que vous m'appelez bonapartiste ? Allons donc !
Mais, malgré mes chansons, je n'ai pas même été le partisan de Vautre, qui avait cependant une certaine grandeur prêtant à la poésie. Je ne l'ai point loué en 1810, mais je l'ai chanté après sa mort, c'est vrai. Il me semblait que ce rôle me revenait. Peut-être me suis-je trompé; mais, en tous cas, ce n'était pas le fait d'un courtisan. D'ailleurs, je n'ai jamais dissimulé ma manière de voir, et je sais bien que c'est grâce au Code civil que nous avons vu l'ennemi entrer en France chapeau bas. Je me rappelle avoir eu conversation fort ani mée à ce sujet avec Laffitte et Hugo.
Je suis bien content que les vers de mon ami Lapointe vous aient plu. Si vous étiez ici, j'aurais aimé à vous le faire connaître. C'est le type de l'ouvrier-poète ; un talent réel, un peu inégal quelquefois, mais plein d'élan; avec cela le plus noble cœur du monde. Telle que je vous connais, vous ne manqueriez pas de l'apprécier. Votre grand-mère, à laquelle j'avais envoyé son premier volume, en faisait le plus grand cas.
Votre lettre est charmante, ma chère enfant, et je vous remercie pour mon ami Michelet'du naïf enthousiasme avec lequel vous exprimez votre sympathie pour lui. Vous avez dû
vouloir mettre Paris à feu et à sang, du joli petit caractère dont je vous connais, en trouvant le cours fermé. Mais cela devait arriver; il était non-seulement éloquent, mais audacieux. Quand je pense qu'à sa première leçon il a redemandé le Panthéon pour Mirabeau, en s'écriant qu'une expiation d'un demi-siècle dans le cimetière de Clamart suffisait et qu'il appartenait à la France de réhabiliter un de ses plus grands hommes ! C'étaient là de nobles paroles, dignes en tout point du grand citoyen et de l'homme courageux qui a osé dire que le peuple était sa muse. Michelet a du génie ; Lamennais me le disait encore l'autre jour. Son tableau des commencements de la Révolution contient des pages sublimes; c'est un des plus beaux monuments d'histoire de ce temps.
Je ne suis pas de son avis sur Robespierre; j'ai toujours détesté ce rhéteur, même dans les vers de M. Ponsard, qui sont fort beaux, par parenthèse, et d'une grande exactitude historique. Tous ces terroristes n'ont été pour la plupart que des hommes assez ordinaires ; ils étaient la hache du peuple, et le peuple est comme les enfants, il ne faut pas lui laisser trop longtemps dans les mains un intrument dangereux. On finit avec l'excès, après avoir commencé par le droit, et l'on compromet la cause la plus sainte.
Je vous remercie de l'envoi que vous me faites de la poésie des Charmeltes, c'est très-joli ; il y a quelques vers très-heureux; je les ai notés.
Ils trahissent l'honnêteté du cœur de leur auteur. Ces vers m'ont étonné; je ne croyais pas que M. Ponsard pût sortir du domaine de la tragédie d'une façon si dégagée et avec autant de bonheur ; il paraît que vous faites des miracles. Je n'ai
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jamais rien lu de votre ami (auquel je reconnais cependant un grand talent) qui m'ait fait plus de plaisir.
Changer en collier de corail Sa guirlande de roses blanches,
c'est très-poétique et très-ingénieux. Ce qui m'a charmé surtout dans ces vers, c'est que M. Ponsard ne s'est pas fait l'apologiste de Rousseau. Vous qui l'admirez en enthousiaste, vous allez m'en vouloir; mais je ne comprends pas que, passé vingt ans, on se passionne pour Rousseau. Cœur sec, égoïste sublime, Rousseau n'a jamais eu que de la chaleur de tête. Il n'a qu'un but alors qu'il paraît le plus emporté par son éloquence calculée, c'est de montrer son génie, c'est de se produire et se faire admirer. C'est le phare littéraire de la Révolution. J'approuve fort madame d'Houdetot d'avoir été cruelle, et, malgré ce que vous appelez mes injustices envers M. Ponsard, j'aime mieux que vous soyez sa contemporaine que celle du philosophe de Genève. Et voilà un homme qui ne va pas m'adorer, et qui aura le courage d'abuser de son influence pour me diminuer à vos yeux ! Ce qui prouve, une fois de plus, qu'on ne connaît pas ses amis.
Remerciez de ma part notre ami Sue, ma chère enfant, du gracieux envoi qu'il m'a fait d'une Page de l'histoire de mes livres. J'ai reçu le commissionnaire, malgré ma sauvagerie ; ne m'apportait-il pas des nouvelles de vous deux ! A propos, il est très-aimable, ce commissionnaire, fort spirituel, des mieux pensants. Il est on ne peut plus dévoué à une charmante petite républicaine que vous connaissez, et enfin, c'est un grand acte de courage que de faire entrer à Paris un livre aussi séditieux.
Je vous ai reconnue dans le charmant portrait tracé par notre ami. Jl n'est qu'une photographie, c'est son plus bel éloge. Toutes vos vaillantes qualités de cœur et d'esprit se retrouvent dans cette éloquente étude. Toutefois, à mon avis, il ne vous a pas faite assez femme, et un de vos plus grands attraits à mes yeux, c'est de l'être jusqu'au bout des doigts. Savez-vous que c'est un très-grand honneur d'avoir Eugène pour biographe. Aucune femme de ce siècle n'aura été favorisée à ce point-là.
C'est une tâche ingrate que celle du biographe, qui n'est entreprise, en général, que par des écrivains de second ordre; mais vous méritiez cette distinction. Allez-vous, belle vaniteuse, envier encore Elvire, cette pauvre Elvire à laquelle vous avez volé son lac 1 ; malgré Lamartine, pour la postérité, ce sera toujours le vôtre; votre présence a chassé son souvenir. Ce livre aura un heureux résultat.
Mais pourquoi parler de ces calomnies : cela m'a blessé dans ma délicatesse pour vous ; c'est les apprendre à ceux qui les ignorent, et il suffit de vous approcher pour savoir à quoi s'en tenir; la bonté armée aussi est un joli mot : il rend bien ce que vous êtes. Vindicative jusqu'à la crauuté quand vous êtes offensée, mais bonne jusqu'à la faiblesse en présence de la bienveillance. Une vertu vous a manqué à Lamennais et à vous, celle de savoir pardonner. Vous étiez aussi perfidement méchants et aussi adorablement bons Tun que l'autre, aussi défiants et aussi candides, aussi modestes et aussi orgueilleux; ce sont ces ressemblances de l'enfant et du vieillard, ces contrastes de qualités et de défauts identiques qui ont uni vos deux natures et qui ont fait que vous vous aimiez tant. Yous êtes la miniature de Lamennais, chère fée.
Parlez-moi d'Eugène Sue, à la bonne heure ! c'est la can-
1 Le lac du Bourget (en Savoie).
deur, la bonté, le dévouement, la bienveillance personnifiée. Quel faux fanfaron de vice, quelle adorable nature ! Ah ! je l'avais bien jugé quand je vous recommandais à lui et lui demandais d'être votre ami. Si vous saviez que d'argent il m'a envoyé, que de touchantes infortunes il m'a aidé à secourir lorsqu'il demeurait rue de la Pépinière ! Il donnait sans compter; son cœur n'était jamais muet à la pitié; sa bourse toujours ouverte. Si vous saviez combien il vous est dévoué! Ah ! savoir aimer et aimer ainsi, c'est déjà être bon. Je suis sûr qu'il se sera fait des ennemis avec son livre... Mais il n'a rien calculé; il accomplissait un devoir de cœur et d'honneur, comme il dit. — Si vous avez une occasion sûre, envoyez-moi une dizaine d'exemplaires d'Une Page de 1 histoire de mes livres, je les placerai en bonnes mains. J'ai prêté le mien à Planche, qui ne me l'a pas rendu. Qu'est-ce que c'est que cette histoire de dédicace qu'Eugène raconte avec grande colère et forte réticences contre M*** L***. Etes-vous enfant à ce point-là? Avez-vous réellement souffert de cette poltronnerie de M*** L***? N'est-ce pas un conte? 11 fallait aller chez Perrotin ; en voilà un qui n'a pas peur et qui n'est pas intéressé! En définitive, tout cela est assez louche; si on ne vous a pas ôté tout votre esprit, vous vous consolerez. Que diable ! toute cette fameuse pièce ne vaut pas une larme de la fée Bonheur.
Vous avez bien raison d'employer vos soirées à lire Montaigne et Rabelais; je les étudie depuis quarante ans, et ils m'apprennent toujours quelque chose de nouveau. Malgré mon admiration pour Voltaire, je suis obligé de convenir qu'on pourrait lui contester la valeur littéraire de ses œuvres. Rabelais était bien plus original et bien plus naïf; s'il avait été
moins austère et aussi rusé que celui-ci, il eût conquis et conservé la première place parmi les réformateurs.
Pourquoi lisez-vous *** ? c'est un livre faux, mal écrit. J'ai toujours eu l'Angleterre et les Anglais en horreur; leur gouvernement est mille fois plus hypocrite que celui de l'Autriche.
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Votre ami a mille fois raison ; jamais la fécondité ne s'appellera le talent. M. Ponsard est dans le vrai, et peut-être est-ce à la lenteur avec laquelle il écrit qu'il doit cette poésie harmonieuse, mâle et sonore, qui lui est propre. Je l'ai dit bien souvent : « Il n'y a que le temps pour improviser les bons vers. » Quand ils me viennent avec trop de profusion, je le regarde comme un malheur : en poésie, il faut s'appliquer à rendre en aussi peu de mots que possible une idée juste, et ne point l'exprimer différemment qu'on ne le ferait en prose. Il faut que les vers puissent être lus en prose et paraissent naturels, comme la plus simple des conversations : là est la difficulté. Bien des gens se croient poètes, parce qu'ils alignent des rimes ; ils se trompent : tout le monde fait des vers plus ou moins, cela n'est pas plus difficile que d'écrire en prose ; il faut de la force, de la concision, de l'énergie et de la simplicité. La versification vient après : c'est pourquoi Molière est et restera le poëte par excellence. On approchera peut-être un jour de Corneille : votre ami l'a atteint quelquefois dans Charlotte Corday; mais jamais on n'égalera Molière, jamais on ne surpassera la Fontaine. Quelle clarté ! quelle aisance ! quel feu ! Diriez-vous autrement en prose l'idée exprimée par ces deux vers :
L'ami du genre humain n'est pas du îout mon fait. La place m'est heureuse à V9us y renco; trer.
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Quelle concision et quelle abréviation ! En prose vous pourriez à peine vous exprimer en aussi peu de mots. Quant à la Fontaine, croyez-vous qu'il n'a pas fallu plus de génie et d'études pour écrire les Deux Pigeons, Philémon et Baucis, le Chêne et le Roseau (j'en passe et des meilleures) que pour composer cinq actes? L'étude la plus approfondie de l'art dramatique se trahit dans ces petits chefs-d'œuvre; toutes les règles classiques y sont observées, comme dans une tragédie de Racine, et le dialogue donc ; tenez, si jamais un homme approche de Molière, c'est la Fontaine.
Il paraît, madame, que vous avez envie d'êlre de l'Académie : pourquoi n'en seriez-vous pas? Je n'ai jamais compris qu'on isolât les femmes de toutes les fonctions dont on nous réserve le monopole presque exclusivement. Quoi qu'il en soit, il est impossible de trouver un discours écrit d'une façon plus classique que celui que vous m'envoyez : il vous faut absolument un fauteuil : demandez-le. Pour parler sérieusement, chère enfant, vous avez un talent de pastiche que je n'ai jamais vu à personne... N'allez pas croire que mes idées sur les femmes soient une plaisanterie. Je voudrais qu'elles participassent à la vie publique : elles sont toujours plus sensées et souvent plus instruites que nous pour penser. Ne savez-vous pas le latin que j'ignore!
Je vous renvoie vos appréciations sur Eugène Sue. Non, je ne suis pas de votre avis; notre ami n'est pas si loin de Balzac que vous le croyez, qu'il le croit lui-même dans son adorable modestie. Ses premiers romans valent les meilleurs de
Balzac, et il est bien autrement créateur que celui-ci; il est moins profond, mais il a plus d'invention. Il était créé pour le théâtre. Il aurait laissé bien loin derrière lui tous les faiseurs : ses coups de théâtre auraient épouvanté nos plus surprenants dramaturges. Y a-t-il jamais eu dans la Gazette des Tribunaux un procès plus saisissant, plus vraisemblable, plus émouvant dans tous ses détails que la Bonne Aventure : on a la chair de poule rien qu'à assister à toutes ces péripéties, et le fameux drame Praslin n'est que de la nioniotte à côté. C'est un grand inventeur que Sue, et ses types resteront comme ceux de Shaskspeare. Mon fils Dumas n'en approche pas; et l'on ne songera plus à Monte -Cliristo ni aux Trois Mousquetaires , que le Chourineur, Morel le Lapidaire, Adrienne de Cardoville, madame Pipelet et Rodin seront encore dans la mémoire de nos petits-neveux et de nos arrièreenfants.
Si vous l'aimez, pourquoi lui faites-vous faire des vers : ils ne sont pas bons. Qu'il en écrive pour vous, à la bonne heure, mais pour le public ! Après tout, si cela l'amuse !
Non, vous n'êtes plus la fée Bonheur, vous êtes la fée active, la fée turbulente, la fée vif-argent. Halte-là ! J'ai près de quatre-vingts ans, chère belle, vous me distancez, vous me faites trop courir; je me croyais autrefois des dispositions à écrire un roman, et j'en avais commencé les premiers chapitres : il s'appelait la Femme qui s'ennuie. C'était un plaidoyer en faveur de votre sexe. J'attribuais toutes les fautes des femmes à leur oisiveté. Je demandais qu'on ne les éloignât pas des fonctions de l'État. Mon paradoxe, qui ressemblait à une vérité, comme tous les paradoxes, était encadré dans une fable assez ingénieuse ! Eh bien, je renonce à cette
idée, vous m'y faites renoncer, chère fougueuse, petit cheval emporté, sans frein; je jette au feu mes feuillets, je n'écrirai pas la /; mme qui s' ennuie : mon roman s'appellera la Femme qui s'agite. Tudieu ! comme vous y allez. La journée a donc quarante-huit heures pour vous ? Quel est ce feu qui vous dévore? Vous vous userez, chère enfant, prenez-y garde : vous êtes trop répandue, vos amis vous mettront en terre si vous n'en sacrifiez pas la moitié. Il y a plus de gens à Paris qui vous écrivent et auxquels vous écrivez en un mois que je n'en reçois dans toute l'année, et cependant un de mes propriétaires m'a donné congé sous le prétexte que j'usais ses escaliers, tant il vient de monde chez moi. Jugez!
Pourquoi, puisque vous traduisez des tragédies italiennes en vers français et que votre Myrrha a si bien réussi, ne vous attaquez-vous pas à Gamma . On dit que c'est fort beau. Vous avez dû voir l'auteur, M. Montanelli, chez Lamennais. Il a beaucoup de talent. Voulez-vous que je vous envoie la brochure de Camma, si on ne la trouve pas à Aix. Vous savez qu'il a traduit Médée en italien , et que c'est meilleur, au dire des connaisseurs, que dans l'original : je le crois sans peine.
Moquez- vous de moi, chère belle, tant que vous voudrez, vous n'empêcherez que je ne sois noble comme le roi, et vous ne m'enlèverez pas tous les droits que je possède à signer de Béranger. Je n'attache aucune importance à la particule qui précède mon nom, mais enfin elle m'appartient réellement.
Ce sont les petits esprits qui s'occupent des questions terre
à terre; qu'importe a la démocratie que ceux qui la servent, s'ils sont réellement démocrates de cœur, soient des manants ou des marquis ! Je ne comprends pas plus qu'on tire vanité d'un titre que le hasard vous a donné, privilège qui, dans ce siècle, n'a d'ailleurs plus aucune signification, que je ne comprends ceux qui, le possédant, s'évertuent à le cacher pour complaire à certaines gens.
J'ai vu, dans ces derniers temps, beaucoup de vos amis furieux de ce que quelques-uns de nous vous appelaient encore princesse, « Qu'a de commun une si grande dame avec nous? « disaient-ils avec ironie. Eh! mon Dieu, laissez-les crier. Vous avez déclaré, une fois pour toutes, que c'était vous désobliger que vous donner ce titre ou d'autres auxquels vous avez volontairement renoncé depuis votre exil. Cette démonstration était insignifiante; mais enfin il vous a convenu de la faire, et elle n'avait pas d'inconvénient : que peut-on exiger de plus; que les uns vous appellent madame, les autres princesse, comtesse, duchesse, ceux-là citoyenne, ceux-ci camarade, que sais-je? qu'importent toutes ces appellations différentes, vous n'en êtes ni plus ni moins, vous êtes Marie de Solms, et. de quelque nom qu'on vous désigne, vous restez vous-même.
En règle générale, illustres ou obscurs, on ne doit pas renier ses aïeux : en ce temps on est le créateur de sa propre individualité; mais il y a autant de dignité à accepter un nom célèbre qu'un nom inconnu; c'est manquer d'orgueil que cacher son nom, parce qu'il peut être désagréable à certaines gens. En ce qui vous concerne, ceux qui vous conseillent ainsi ne sont pas vos amis; vous n'êtes solidaire de personne; portez haut le nom de fille ou de femme qui vous appartient, personne n'a à vous le reprocher ni à vous en féliciter, puisqu'il est l'effet du hasard; s'en glorifier serait absurde, y renoncer serait servile, et vous serait reproché un
jour comme un acte de faiblesse par ceux mêmes qui vous y engagent.
Restez toujours indépendante : l'habit ne fait pas le moine; vous n'avez aucune autre responsabilité que celle de vos actes; laissez le monde, les journaux, les amis et les ennemis vous désigner comme ils le voudront, vous ne pouvez pas vous amuser à écrire une lettre imprimée tous les matins pour prier les contemporains de cesser de vous qualifier, afin de plaire à quelques personnes de mauvaise volonté qui ne veulent pas comprendre que vous n'êtes pour rien dans cet excès de zèle. Quant à moi, qu'on m'appelle Béranger ou de Béranger, M. le chevalier de Béranger même, que m'importe ! Je rougirais, pour flatter quelques-uns de mes amis, de déclarer que ce de ne m'appartient pas, mais aussi je ne me suis jamais amusé à m'en vanter. Sur ce, chère fée, que cette grave question ne vous agite plus ; vous êtes la princesse Esprit, la reine Beauté, la comtesse Enjouement, et vous n'avez pas de plus fervent admirateur et courtisan que votre vieil ami.
Le marquis de Béranger.
Ça sonne bien, n'est-ce pas?
Aimez-vous mieux :
Béranger,
Ouvrier en rimes.
C'est crâne, n'est-ce pas? Choisissez.