A MONSIEUR É. DE LA BÉDOLLIÈRE
15 mai 1856.
Pardonnez-moi, monsieur, de n'avoir pas répondu surle-champ à votre trop aimable lettre et à la chanson qu'elle contient, chanson si charmante et si flatteuse que je me la suis chantée déjà plusieurs fois. Est-ce que par hasard vous seriez du métier, et qu'en homme de raison vous auriez abdiqué la rime pour la prose du journalisme? Devenu raisonnable avec l'âge, je trouve que vous avez bien fait, d'autant plus que vous rendez encore service à ceux qui n'ont pas su faire comme vous. Vous m'avez défendu, monsieur, quand tant de courageux journalistes m'attaquaient. Je ne m'étonne pas que mon libraire ait voulu vous en témoigner sa reconnaissance; mais il s'y est pris d'une façon singulière. Vous voilà embarrassé de mon portrait, qui, dit-on, a le malheur de me ressembler.
Et que voulez-vous, monsieur, que j'écrive au bas de cette belle image !
Si je savais à quelle heure on vous trouve, mes jambes, devenues mauvaises depuis six mois, me permettraient peut-être encore d'aller jusque chez vous, écrire un mot de reconnaissance au bas de la gravure que vous voulez bien garder chez vous.
Accepter que vous me l'envoyiez, c'est vous donner bien de la peine. Jusqu'à midi, une heure, je garde lu chambre, et Perrotin pourrait me l'apporter.
Voyez, monsieur, ce qu'il vous conviendra de faire. Si vous m'indiquez une heure et un jour, chez nous, soyez
sûr que je ferai tout ce qu'il me sera possible pour m'y rendre. C'est, je le suppose, ce qu'il y aurait de plus convenable.
En attendant votre décision, je vous prie d'agréer mes remercîments bien sincères, monsieur, et l'assurance de mes sentiments de gratitude et de considération distinguée.
GCLXXXIII
A MADAME VALCHÈRE
17 mai 1856.
Ma chère enfant, qui diable a pu vous suggérer l'idée de me traîner à votre suite au pied du tribunal où vous avez été appelée ? Quand à vingt ans je barbouillais des actes, je ne me suis jamais senti le courage de braver un aussi auguste auditoire. Aussi ne connais-je aucun de vos juges. Je sais à peine le nom de quelques-uns, moi qui n'ai jamais mis le pied dans les coulisses; ce n'est pas à soixanteseize ans qu'on pénètre dans ces antres-là.
Revenez donc de l'idée que vous aviez de vous faire accompagner par un avoué de mon espèce. D'ailleurs, je garde presque toujours la chambre depuis trois mois. Ce qui est pire que la vieillesse, c'est la maladie, et voilà qu'on me met dans les drogues, auxquelles je n'ai pas de confiance. Ma faiblesse ne va pas moins en augmentant, et je commence à espérer qu'il y avait pressentiment de ma part quand j'ai voulu venir dans le quartier du Temple et que je disais que c'était pour me rapprocher de ma dernière demeure. Je plaisantais alor^et j'en plaisante encore, car jusqu'à présent l'idée de la mort n'a rien qui m'effraye
et je regarde un peu le monde en pitié. Aussi, il me fait encore bien rire.
Sous ce rapport, je pourrais aider votre comédie à se faire jouer. Mais les jambes, la poitrine et le bruit d'un monde quelconque ne me permettent pas d'aller tenir votre enfant sur les fonts.
Agréez donc mes excuses, et surtout l'expression du regret que j'éprouve de ne pouvoir vous servir dans une circonstance pareille.
J'espère, d'après ce que vous me dites, que l'enfant saura se passer de moi. Je le souhaite de tout mon cœur. Vous savez d'avance que je n'irai pas m'assurer de l'état de sa santé; il y a quarante-deux ou quarante-trois ans que je n'ai pas mis le pied au théâtre que pour entendre Rachel quatre fois.