‹ Correspondance de Béranger (volume 3)Chapitre 106 sur 141 · A MONSIEUR · texte numérisé non relu

A MONSIEUR

10 juin 1856,

Hélas! monsieur, cette fois je ne puis rien pour les malheureux qui vous entourent; mes petites ressources ont été épuisées dès les premiers moments de l'inondation par les quêtes faites dans la capitale.

Quant à des strophes, monsieur, je n'ai jamais fait que de pauvres couplets, et, depuis six ans, il ne m'est plus venu un seul vers. Je ne suis pas même ^capable de corriger ceux que j'ai vendus à Perrotin, qui ne les publiera qu'à ma mort, si l'on juge qu'ils vaillent la peine d'être mis sous presse.

Vous voyez que, sans être au nombre des inondés, je

suis cette fois plus pauvre qu'il y a dix ans, et, de plus,

presque toujours malade.

Si toutefois, monsieur, vous aviez une connaissance à Paris qui pût se charger, sur un mot de vous, de venir me trouver, je lui remettrais une part de la petite monnaie restée au fond de ma bourse, pour vous prouver combien je vous suis obligé d'avoir gardé bon souvenir du vieux chansonnier.

A MADAME BLANCHECOTTE

10 juin 4856.

Ma chère enfant, vous avez dû recevoir de mes nouvelles par votre mari et dernièrement encore par M. Adam*, qui a eu la bonté de m'apporter des vôtres. Je compte enfin sur la correspondance des autres, car vous savez que je déteste écrire quand je n'ai rien d'essentiel à dire. De plus, depuis que je suis souffrant, ce qui semble vouloir aller en augmentant, je suis encore plus paresseux d'écrire. Je ne puis, d'ailleurs, avoir rien de bien intéressant à vous conter.

Il n'en est pas de même de vous dont le sort est si grandement changé. Du courage, ma chère enfant, pour subir tout ce que vous allez sans doute rencontrer d'obstacles à vos sages desseins.

Je n'ai pas vu ^/illemain depuis son accident, parce que je ne puis plus faire de longues courses : les jambes manquent; je doute qu'elles reviennent.

J'ai cependant pris une voiture pour aller causer avec

* M. Adam-Salomon, sculpteur et photographe.

DE DÉRANGER. ZM

Lamartine, qui m'est venu voir aux heures où je piétine quelques instants sur le boulevard. Sa souscription approche de dix-huit mille francs; mais cela se soutiendra-t-il dix ans? Et sans cela!

C'est à madame Adam que je dois de savoir comment vous écrire. On m'avait soutenu ici qu'il fallait aller affranchir au bureau.

Cette dame est fort aimable et pleine de raison. Voilà une amie à conserver.

Je suis fâché que vous n'ayez pas vu Laprade. On fait l'éloge de son caractère. On a parlé ici de lui faire obtenir un grand prix qui paraît énorme. Je doute qu'au milieu des embarras d'une position toute nouvelle pour vous, vous puissiez rattraper la rime de sitôt. Ne vous en désolez pas. Je ne serais pas fâché que vous fussiez quelque temps sans aligner des vers. Vous n'en rimerez que mieux après.

Vous ne me dites pas si votre élève vous aime toujours. Quant à moi, vous ne doutez pas de mon amitié, malgré ma paresse, et vous devez toujours compter sur mon bien sincère attachement.

A vous de cœur.

P. S. Vous savez tous les désastres qui ont frappé notre Midi, même Tours, où j'ai des amis qui ne m'écrivent pas. Bretonneau devait être en route. La consternation est générale. Les secours abondent; suffiront-ils?

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