A MADAME MALLARD
14 juin 1849.
Chère damé, je me hâte de vous répondre pour vous re* tnercier d'abord de votre aimable souvenir et vous assurer que je ne suis pas mort.
Le choléra frappe violemment autour de nous; mais
* La chanson de chaque métier.
nous autres vieux, qui n'avons rien de mieux à faire qu'à mourir, nous ne nous effrayons pas. Pourtant, je dois l'avouer, dimanche j'ai eu peur un moment. Nous venions de dîner assez bien ; je crois même me souvenir qu'un peu de Champagne nous avait égayés, ainsi que deux ou trois amis, lorsque descendent de voiture, à notre porte, quatre prêtres : à cette vue, je me suis demandé si je ne venais pas de mourir du choléra, et si ces messieurs ne venaient pas me chercher pour me conduire à l'église, au milieu des Dies irx et des de profimdis. Je fus bientôt rassuré : c'étaient monseigneur l'archevêque de Paris et plusieurs acolytes qui me faisaient l'honneur de me rendre visite. J'étais loin de m'y attendre. Le prélat fut si aimable et si gai, que je conserve de la reconnaissance de sa démarche, ainsi que celles qu'il a faites auprès de notre ami Dupont ; ce dont j'ai eu bien soin de lui parler.
Actuellement que notre maison est bénie par la présence d'un saint, vous ne devez plus craindre pour moi.
Je n'en suis pourtant pas à pouvoir fixer mon voyage à Rougeperriers. Notre petite Picarde nous a quittés pour aller auprès de ses parents, attaqués d'un mal qui vaut presque le choléra : la suette miliaire. Quand reviendra-t-elle? 11 est impossible de le savoir, et je ne puis laisser Judith seule.
Je suis, d'ailleurs, toujours accablé des affaires des autres, comme vous le savez. Par surcroît, j'ai eu des noces où l'on m'a réclamé comme témoin \ Aujourd'hui môme, je vais aider à marier la lille de Perrotin à la mairie; lundi, ce sera à l'église. Tout cela est fort ennuyeux, pour les témoins surtout.
1 A Nanterre, où venait de se marier la pelUc-fille de M. Quenescoiirt.
J'ai à vous remercier de l'exactitude que vous avez mise à écrire à mademoiselle Pauline \ Une lettre de mes pauvres gens d'Elbeuf vient de m'apprendre qu'elle a bien voulu s'occuper d'eux avec une délicatesse qui me touche, et les a remplis de reconnaissance.
Je vais lui écrire pour le lui témoigner. La dernière lettre de Dupont était pleine du bonheur que le repos procure après un long temps de fatigue. Ses concitoyens de l'Eure se sont déshonorés aux yeux des gens qui même n'ont pas les opinions de Dupont. Oh! les maudits Normands! Je ne dis rien des Normandes. Je m'en garderais bien.
Je vous apprends que nous sommes en état de siège, et que beaucoup de journaux sont suspendus.
Heureux ceux qui sont dans un petit coin bien éloigné des villes, du bruit et des sottises de tout ce monde politique ^ !
A MADEMOISELLE PAULINE BÉGA
Passy, 21 juin 1849.
Je voudrais bien entendre le caquetage politique de tes compagnes. Les couleurs sont variées, à ce qu'il paraît. Mais toi, ma chère enfant, tu ne me dis pas quelle est la tienne. Il est vrai que tu as l'air de penser que les femmes n'ont pas d'opinion à avoir, puisqu'on ne leur donne aucune part dans les affaires. Regretterais- tu, par hasard, cette privation des droits politiques imposée à votre sexe?
* Mademoiselle Pauline Dupont (de l'Eure).
- Le 13 juin 1849, une partie des représentants de la gauche de l'Assemblée législative avaient essayé de mettre Paris en insurrection.
De nos jours, plusieurs femmes ont courageusement proclamé des prétentions à une réhabilitation complète sur ce point important. Allons, du courage! formule aussi tes idées, semonce nos législateurs, entêtés de la suprématie de l'intelligence de l'homme, bien que ces messieurs soient loin d'en fournir des preuves nombreuses.
L'antiquité a cru que notre Gaule avait été longtemps gouvernée par les femmes. Les druides, dit-on, les dépouillèrent du pouvoir. On cite un fait qui ferait croire qu'au passage d'Annibal dans les Gaules les femmes y rendaient encore la justice et pesaient dans la décision des affaires publiques. Aujourd'hui que tant de vieilles nationalités sortent du tombeau, voudrais-tu relever, en vraie Gauloise, le sceptre féminin? Vite, écris une brochure sur ce grand sujet. Tu auras beau jeu, car messieurs les hommes ne prouvent guère, quelle que soit la couleur de leur drapeau, qu'ils soient bien capables de réglementer l'Etat. Je te crois de force à en remontrer à beaucoup, même de ceux qui font le plus de bruit. Fais-nous donc vite une solide et piquante brochure, dont je retiens le premier exemplaire.
Plaisanterie à part, je crois, ma chère, qu'une femme qui a reçu quelque éducation doit porter de temps à autre son attention sur les affaires du temps. Donner des enfants à la patrie n'est que la moitié du rôle que la femme a à remplir. Elle doit lui donner des hommes; et, sans exagérer cela comme le faisait le vieux monde grec et romain, c'est la femme qui surtout doit diriger l'éducation du premier âge. Il est donc nécessaire qu'elle se fasse, autant que possible, des idées justes des intérêts de la nation dont Dieu l'a appelée à faire partie. Si j'osais, j'ajouterais que chez nous, oiî si souvent les hommes prennent leurs inspirations auprès de votre sexe, il peut élre doublement utile
que vous ayez assez de lumières pour diriger celui qui vous laisse tenir la bride et le fouet. Qu'en dis-tu?
J'ai été voir ta mère hier. Elle était au lit, qu'il lui faut garder encore deux jours. La pauvre femme se désole. Je pense, toutefois, que ce n'est qu'un retard dans sa guérison, qui n'offre aucun danger. Ne suis-je pas bien complaisant? Je t'ai vue hier, et je t'écris aujourd'hui, parce que tu l'as souhaité; j'ai pourtant peu de temps à moi, car je veux aller rendre aujourd'hui à l'archevêque la visite qu'il a bien voulu me faire. J'ai déjà rendu celle du curé dePassyS et j'en suis enchanté. C'est, selon moi, un homme très-distingué, et qui me semble plein d'une véritable bonté.
Adieu, chère Pauline. Ton vieil ami.