A MADAME COLET
Juillet 1849.
Où on est l'odieuse affaire qu'on vous intente? M. et madame Lenormant, au mépris de la volonté de leur parente veulent-ils toujours faire casser la donation? veulent-ils essayer de livrer à l'infamie la femme de talent à qui cette excellente madame Piécamier portait un intérêt si affectueux, qu'elle me pria plusieurs fois de vous engager de prendre un logement auprès d'elle, en attendant que, comme elle, vous pussiez prendre, à ses côtés, un petit appartement à l'Abbaye-aux-Bois, oiî elle avait désiré que
' M. l'abbé Jousselin, curé de la paroisse Sainle-Élisabeth, sur le territoire de laquelle mourut Béranger,
vous fissiez entrer votre fille? En vous rapprochant d'elle, disparaissait la nécessité des visites qu'elle vous a si souvent faites autrefois, et dont j'ai vu la dernière peu de temps après la mort de Chateaubriand.
En revenant sur le passé, j'ai recueilli mes souvenirs sur l'acte en question. Vous m'aviez fait confidence de cette donation et de la notice que madame Récamier avait désiré que vous fissiez pour mettre en tête de la publication des lettres de Constant, notice pour laquelle elle vous avait fourni des renseignements que vous ne pouviez tenir que d'elle seule.
Vous savez que je ne me suis lié avec madame Récamier qu'auprès du lit de mort de notre illustre ami Chateaubriand. Renjamin Constant, avec qui nous avions été également liés, était souvent le sujet de nos conversations. Un jour, elle me demanda si vous m'aviez communiqué la notice et les lettres. Je répondis que je ne connaissais des lettres que les fragments cités par M. de Loménie. Quant à la notice, je l'avais lue assez légèrement. Elle me dit : « Quand le moment de publier viendra, j'espère que vous serez consulté par madame Colet, à qui j'ai donné ces lettres. »
Cette conversation fut plusieurs fois reprise, toujours dans le même sens, et j'étais peut-être la seule personne avec qui elle eût voulu l'avoir ; car, dans l'idée de publier les lettres de Constant perçait, avec de la gratitude pour le souvenir de cet homme éminent, le désir de le laver du reproche d'insensibilité que Sainte-Reuve avait cru devoir lui adresser dans un article sur madame de Charrière. Je lui avais rapporté les éloges que Constant n'a cessé de me faire d'elle. Je devais donc, plus qu'un autre, lui paraître un conseiller convenable pour le travail qu'elle vous a fait faire,
et qu'elle se fit relire plusieurs fois. Ajoutons qu'autour de madame Récamier il y avait, sauf Chateaubriand, peu de personnes, je crois, bien disposées envers la mémoire de l'auteur d'Adolphe.
La confiance qu'à cet égard elle voulait bien mettre en moi ne diminuait en rien celle qu'elle avait en vous, dont, ainsi que moi, elle estimait le caractère fier et indépendant, le cœur dévoué, désintéressé et généreux jusqu'à l'imprudence. Aussi, quelle a été ma surprise en vous voyant accusée de captation, de fraude, de ruse, etc., vous dont l'énergie un peu trop méridionale a pu quelquefois vous exposer à des reproches si différents ! C'est ce que madame Récamier me disait un jour devant madame Lenormant, qui se joignait à tous les éloges que nous vous donnions.
Comment cette dame n'a-t-elle pas senti au'elle devait respecter la volonté de sa bienfaitrice? S'il y a scandale dans la publication, c'est le procès qui vous est intenté qui en sera cause. Dira-t-on que madame Récamier, vivante, s'opposerait à la publication des lettres de Renjamin Constant? Mais elle en a livré plusieurs à M. de Loménie; mais, dans les Mémoires cV Outre-Tombe, on verra un livre tout entier consacré à l'histoire de madame Récamier, et cette histoire, presque complète, elle eût pu la lire dans peu de mois, si elle n'eût pas été chercher le choléra loin de son séjour favori.
A la longueur de ma lettre, écrite à la hâte, vous jugerez combien me préoccupe cette affaire. Pauvres femmes de lettres, trop souvent votre sexe vous dénigre, et le nôtre vous écrase \
Sans mes maux de tête, qui continuent, j'aurais été
* Madame Colet perdit le procès que lui intentèrent M. et madame Lenormant, pour avoir publié, dans la Presse, les lettres dont il est ici question. IV. 7
causer avec vous; en soutenant votre courage, en modérant votre juste indignation, j'aurais cru remplir encore les intentions de la digne amie de Chateaubriand. Moi, j'ai le respect des morts, et je sais tout le bien qu'elle vous souhaitait.
Recevez, chère muse, mes témoignages d'amitié bien dévouée.
A MADEMOISELLE PAULINE BÉGA
4 juillet 1849.
Tu m'écris comme quelqu'un qui n'a rien à me dire, car lu te mets à louer ma préface *, et tu sais que l'éloge ne me va guère. Je te dirai plus : s'il y a quelque mérite dans ce petit morceau de prose, il ne peut te frapper. A ton âge, on aime les grands mots, les recherches, l'emphase; et, soit nature d'esprit, soit goût, j'ai toujours cherché le simple et le vrai, caractère particulier de notre langue, ainsi que le prouvent Racine, la Fontaine, Voltaire et Rossuet lui-même. Un jour, peut-être, sentiras-tu la vérité de ce que je te dis. Alors tu seras plus difficile pour Chateaubriand, qui n'est pas sans reproche, jugé à ce point de vue de la langue. Il le sentit quand il vit les excès du romantisme, qu'il avait fini par prendre à guignon, jusqu'à nier quelquefois les grands talents qu'il a produits. Je me faisais un jeu d'appeler les romantiques ses enfants et ses petits-enfants : « Je les renie, s'écriait-il; ils ont fait un 93 de la langue, et encore n'y a-t-il pas un Danton parmi eux! »
* La préface de 1853 >-
DE BÉRANGEU. 51
Disons, pour expliquer cet anathème contre nos jeunes révolutionnaires, que beaucoup d'entre eux furent ingrats envers celui qui leur avait tracé la route. Un d'eux, il y a quinze ans, mit sa gloire à néant, ne lui laissant que le mérite d'avoir fait René, ouvrage que, dans ses Mémoires, Chateaubriand regrette tant d'avoir écrit. Je ne crois pas ce regret plus sincère que le jugement porté par le jeune romantique.
Tu sens, chère enfant, que je ne dis pas cela pour diminuer le plaisir que tu éprouves à la lecture du Génie du Christianisme.
La philosophie du dix-huitième siècle, poussant trop loin son œuvre, comme il arrive à tous les réformateurs, avait fini par bannir le sentiment religieux de notre littérature. A Chateaubriand la gloire de l'y avoir fait rentrer. C'est là un titre que nul ne pourra lui disputer, et qui assure l'immortalité de son nom, quand elle ne serait pas basée sur un mérite littéraire du premier ordre, que ne peuvent éclipser des fautes de goût et des écarts de raison.
Je suis touché de ce que tu me dis de tes sentiments pour moi; mais, ma chère enfant, tu exagères de beaucoup le peu que je fais pour toi. Si tu mesures ta gratitude à ce que je voudrais pouvoir faire, tu as raison. Travaille avec courage, tâche de te créer une existence honorable, et tu m'auras bien payé des vœux que je fais pour ton avenir.
A MADEMOISELLE PAULINE BÉGA
Passy, 20 juillet 1849.
Voilà, chère Pauline, la narration d'un bonheur que je n'aurais pas soupçonné pour toi ; tu es si près des temps
que tu semblés regretter, que j'aurais plutôt cru ton imagination en course après l'avenir que disposée à regarder déjà en arrière. Je me réjouis pour toi de voir combien tes sentiments ont conservé de leur naïveté primitive. 11 restera quelque chose de tout cela à ta vieillesse, dont tous les trésors ne seront guère que des souvenirs. Puisses-tu, jusque dans un âge avancé, conserver des amis du temps où tu es! Rien de si doux que ces liaisons d'enfance et de jeunesse qui survivent à tant d'autres attachements qui semblent devoir les effacer et auxquels elles survivent pour nous en adoucir la perte.
Ta mère t'a dit que j'avais reçu les numéros du Magasin pittoresque qui nous manquaient ; c'est une bonne fortune pour toi. Si cet ouvrage est fait pour les élèves, les maîtresses peuvent trouver à s'y instruire. Moi, qui ai tant lu, je trouve toujours quelque chose de nouveau à apprendre dans ces numéros, que je viens de lire depuis le premier jusqu'au dernier.