A MADAME B R I S S 0 T- T II I VA U S
Mars 185().
Ne m'avez-vous pas envoyé le mandement de votre évêque^? Je l'ai lu et je crois ne vous en avoir pas accusé réception.
C'est une œuvre de véritable prêtre chrétien, à la hauteur de son ministère et de son époque. D'après ce que j'ai entendu dire de ce prélat, il écrit lui-même ses mandements : j'en ai trouvé la preuve dans celui-ci. Cette fermeté
* M. Kenaudot, en nous transmettant copie des quatorze lettres que Déranger lui a écrites, a joint à celle-ci une note qu'il nous paraît bon de transcrire : « Cette chanson intitulée le Nain de la liltérature, dont parle Déranger, est la seule que je n'aie point corrigée après en avoir reçu son avis, parce que, l'ayant envoyée en même temps à M. de Lamartine, cette chanson me valut un éloge excessivement flatteur de la part de l'illuslre auteur de Jocclipi. »
M. Renaudol nous aide ainsi, sans le vouloir, à faire l'éloge de Déranger.
- M. (Iraveraii, représentant du peuple à rAsacmblée constituai] le cl évèque de (Juimper.
et celte simplicité de style, si supérieure aux recherches académiques ou aux froides imitations des anciens orateurs de la chaire, révèlent les sentiments propres d'un chel' d'Eglise. Il imprime fortement sa pensée où tremblerait la main d'un secrétaire de sacristie. Voilà au moins l'effet que la lecture m'a produit.
Je n'ai pas revu notre bon archevêque depuis la visite qu'il m'a bien voulu faire et que je lui ai rendue, sans le trouver, dans l'ancienne habitation de Chateaubriand, C'est aussi un excellent homme, à ce que tout le monde assure, mais qui, dit-on, n'écrit pas lui-même ses mandements. Il ne sera pas damné pour cela, pourvu qu'il les lise.
Je vous dirai que M. Garlier a cherché à me rendre un grand service. Il avait placé mon Hippolyte iiaynal au greffe de la Force, commis à 1,200 francs. Ce que je craignais est arrivé : Raynal le bohémien ne s'est pas plus discipliné là qu'il ne l'a pu partout ailleurs. Le préfet m'a fait donner les renseignements qui établissent que c'est de sa faute si on n'a pu le garder plus de six semaines dans ce port où il avait trouvé son salut.
Vous ne sauriez croire combien je suis resté reconnaissant de la bonne volonté du préfet; aussi regretté-je beaucoup de voir combien il s'expose à s'user vite, au train dont il mène les choses; à en juger, abstraction faite de mes l)rincipes, qui ne sont pas ceux des fauteurs de réaction, je crois que votre ami eût pu montrer plus de calme et autant de fermeté. Il ne faut pas que le pouvoir soit provocant. Ceux qui prennent cette couleur sont sacrifiés un jour ou l'autre, même quand leurs idées triomphent.
Tous ceux de vos amis qui sont les nôtres se portent bien et vous font leurs compliments.
A MONSIEUR MARTIN (dE STRASBOURG)
20 mars 1850.
Mon cher ami, je serai chez vous samedi de deux heures à trois, si cela vous convient, et nous irons rendre visite à l'illustre défenseur de la république de Venise.
Mais qu'il soit bien entendu entre nous que cette visite ne peut avoir lieu qu'à la condition qu'elle convient à M. Manin. Il doit être accablé de curieux avec qui je ne veux pas être confondu ; aussi, malgré tout le plaisir que j'aurais à le saluer, n'aurais-je jamais songé à lui en demander la permission, si vous ne m'aviez parlé de l'amener à Passy. Je ne suis pas un personnage, surtout pour un étranger, et M. Manin en est un pour toute l'Europe. Ne me poussez donc pas auprès de lui sans sa permission.
Si vous laissez ma lettre sans réponse, c'est que ma condition, mon jour et mon heure vous conviendront également.
Alors à samedi, et tout h vous.
A MONSIEUR J. LODIEU
26 mars 1850.
Pardonnez-moi, monsieur, le retard involontaire que j'ai mis à vous accuser réception de votre livre et de la lettre trop flatteuse qui l'accompagnait : des embarras auxquels un vieil ermite devrait échapper m'ont jusqu'à ce jour
privé du plaisir de vous adresser mes remercîments. Je suis trop vieux, monsieur, pour n'avoir pas appris à respecter toutes les religions quand elles sont professées sincèrement, et il est impossible de méconnaître ce qu'il y a de loyauté et de courage dans votre éloge de Robespierre, où j'ai (rouvé des pages remarquablement écrites et des pensées auxquelles tous les hommes de cœur applaudiront. Si vous aviez écrit une histoire, monsieur, il y aurait sans doute lieu à relever des inexactitudes dans quelques-unes de vos narrations et souvent même des omissions importantes; mais les critiques seraient déplacées quand il s'agit d'un panégyrique. J'ai vécu beaucoup plus près que vous des temps dont vous avez eu à parler. J'ai connu même des amis de votre compatriote ; et, loin de placer, comme Bûchez, Robespierre à côté de Jésus-Christ, voici l'opinion que je me suis formée, avec le temps, du chef de la Montagne : Robespierre a pu êlre l'idole d'un parti, il n'était pas né pour en être le chef. Avoir accepté ce rôle au-dessus de ses forces et contraire à sa nature est, selon moi, son plus grand crime. Je veux bien croire ses intentions restées pures ; je m'incline devant l'idéal qu'il poursuivait; mais néanmoins je l'accuse, ainsi que ses amis, d'avoir fait reculer la liberté et d'avoir créé d'immenses obstacles à l'établissement de la république en France. En incriminant sans cesse ceux qui agirent sous ses ordres, votre livre, monsieur, fait foi de ce que j'avance ici. Ne vous étonnez donc pas si à des accusations qu'il faut bien que ses défenseurs acceptent se mêlent les calomnies qui ne manquent jamais d'atteindre ceux qu'une ambition quelconque fait chefs de parti. Quand mon ami, M. de Lamartine, commença d'écrire ses Girondins^ je lui dis : Robespierre est le plus remarquable personnage de cette époque, mais le plus
difficile à étudier, pour être juste avec lui, par le mélange des qualités et des défauts, par la disparité des intentions et des actes. Cet examen que je recommandais de faire, je l'ai fait pour moi ; et, malgré les réticences que m'impose ici votre franche conviction, je dois donc vous avouer, monsieur, que je n'ai jamais pu pardonner à Robespierre sa sanglante politique, d'abord parce que je suis homme, et qu'en second lieu j'ai toujours été républicain, républicain comme l'est un jeune homme ; puis, dans l'âge mûr, par la pensée que la France périrait si un jour, après tant d'orages, la république ne lui ouvrait le port dont elle a tant besoin. Veuillez donc me pardonner si, tout en rendant pleine justice à vos patriotiques intentions, je prends la liberté de blâmer le moment choisi pour votre publication. Vous avez examiné cette question, mais l'avez résolue autrement que moi, et j'en suis fâché en voyant combien de maladroites et ridicules imitations sont venues raviver ce grand procès qui ne sera jamais jugé définitivement, parce que, selon moi, l'humanité n'a pas intérêt à ce qu'il le soit. La Convention a fait des choses admirables, nous en profitons; mais il nous sera pardonné d'être ingrats, cai on pouvait nous les faire acheter moins chèrement. Encore une fois, monsieur, pardonnez à un vieillard ses vieilles idées, et croyez qu'il n'en apprécie pas moins le mérite de votre œuvre et les sentiments généreux qui vous l'ont inspirée.