A MONSIEUR JOTTRAND
12 avril 1850.
Je vous suis très-obligé, monsieur, des trois brochures dont vous avez bien voulu me faire l'envoi. Je les ai lues iv. 11
avec autant de plaisir que de fruit. Il en est une dont le sujet est des plus élevés et d'un intérêt bien pressant. Vous l'avez traité avec une grande supériorité d'esprit, et je ne m'étonne pas que le jury de Lausanne ait couronné cet ouvrage. Il y a, au reste, de l'avantage à traiter ces grandes questions pour de petits Etats, car elles s'y enchevêtrent avec moins d'intérêts politiques, et il en ressort des conséquences plus claires, plus simples, plus saisissables, qui prouvent de quelle utilité serait l'application des principes à des positions plus élevées et plus étendues, quoi qu'en disent nos prétendus hommes politiques.
Je suis un peu prévenu contre les avocats (pardonnezmoi-le, vous qui avez dû examiner consciencieusement ce qu'ils sont et ce qu'ils font en France). Ce que vous dites des vôtres ne peut être à ma portée. Mais cette brochure m'a prouvé, monsieur, combien vous avez étudié cette partie de votre histoire et même de la nôtre, et m'a appris bien des choses que j'ignorais. Tout vieux que me voilà, j'aime encore à apprendre. Quant à Và-propos sur les gens de lettres belges ^ je suis complètement de votre avis et en ai toujours été : il ne faudrait pas qu'il y eût des gens de lettres. Mais peut-être n'en a-t-il pas toujours été ainsi, au moins pour la France, dans l'intérêt de la langue. C'est une grande pensée qui a poussé Richelieu à fonder l'Académie française pour donner de l'unité au langage. Il est fâcheux que ce corps se soit éloigné du but de son institution. Plus que jamais on doit le déplorer, aujourd'hui que cette langue a besoin de mainteneurs contre l'invasion des tribunes, des barreaux et des journaux, déluge qui peut la submerger. Vous voyez, monsieur, que si je ne veux pas être académicien, ce n'est pas par dédain pour l'Académie. Malheureusement je ne pourrais lui être utile, privé comme
je l'ai été de l'instruction nécessaire pour concourir aux travaux que je voudrais lui voir s'imposer. Or rien de plus ridicule, selon moi, qu'un homme qui veut régenter et qui est incapable d'exécuter. Voilà un des grands motifs du refus que je fais depuis vingt ans d'aspirer au fauteuil. Ajoutez que j'ai un projet de dictionnaire différent de celui que l'Académie fait et refait sans cesse et sans presque l'améliorer.
Pour vous dire quelques mots de la littérature belge, je ne vous cacherai pas, monsieur, que je vous crois dans une voie qui n'est pas la bonne. Il ne peut pas y avoir en français de littérature belge proprement dite. Mais je crois qu'il vous serait très-possible, à vous, littérateurs belges, de vous créer une existence à part des littérateurs de France. J'en avais déjà écrit quelque chose à un des auteurs qui travaillent, je crois, à la grande Revue de Bruxelles que l'on a la bonté de m'envoyer.
11 faudrait établir chez vous une véritable Bévue et non un Magasin. Dans ce journal, vous vous établiriez juges de tout ce qu'on fait en France de littéraire ou d'antilittéraire. A l'abri des influences de coteries parisiennes, vous sou tiendriez les droits de la langue et du style, avec la critique des compositions et de la marche de la littérature en général. Ce serait, selon moi, une œuvre doublement utile. La Belgique, se posant juge de nos travaux en dehors de toutes les considérations personnelles, se ferait une belle place dans notre littérature et sortirait de la route d'imitation à laquelle elle se laisse trop aller ; et vous nous éclaireriez sur les faux pas que nous faisons et qui peuvent nous conduire à l'abîme.
Vous voyez, monsieur, que je donne un beau rôle à vos compatriotes, sans me dissimuler combien il est difficile à
remplir. Plus qu'un autre, vous seriez capable de présider le tribunal que je voudrais vous voir fonder.
A MADAME B
27 avril 1850.
Chère dame amie, je ne vous crois pas, parce que j'ai de vos nouvelles par vos amis Legouvé.
Vous habituez-vous à l'exil auquel vous vous êtes condamnés l'un et l'autre? Quand on s'est fait des connaissances à Saint-Germain, il est facile de s'en faire au berceau des V***. Il n'est certes pas le seul être honnête et bon dans cette ville si renommée jadis. Si j'étais à votre place, moi qui suis un ours, comme on dit à Passy, je ne verrais personne, mais les femmes ont un besoin de vivre autrement que nous autres hommes.
Groi riez-vous que M***, retiré au bord de la mer Normande, ne voit aucun des habitants de sa chère contrée ! Il vient de passer trois mois ici après deux ans d'absence, et il m'avouait qu'il en avait assez de Paris.
Il s'est vivement informé de tout ce qui vous concerne et eût bien désiré vous retrouver à ce voyage, qu'il m'a paru regarder comme le dernier pour lui. Pourtant sa santé est meilleure, et la vie paisible qu'il mène le peut conduire loin encore, malgré ses soixante-sept ans ; il est vrai malheureusement que sa surdité est augmentée, ce présent de l'âge !
Moi, je vais tâcher de creuser mon trou encore plus profondément; les pertes que j'ai éprouvées et que j'éprouve me forçant à quitter mon gîte actuel, je vais chercher
quelque endroit plus écarté, à moins que je ne rentre à Paris, où le portier saura dire aux visiteurs que je suis sorti ; je balance entre ces deux partis, que je ne pourrai mettre à exécution que vers l'automne.
Quand je parle de pertes, n'allez pas croire que j'ai pu faire des spéculations ; non, je me suis seulement amusé à prêcher qu'en des temps comme ceux-ci on ne devait pas payer ses dettes; j'ai été pris au mot ; de là ma déconvenue qui me dérange un peu, mais ne m'afflige pas le moins du monde. Si je n'avais que moi à penser, j'en rirais même; ne me plaignez donc pas.
Je vous dirai que j'ai écrit à votre berger des Pyrénées. Je lui envoie un exemplaire de ma belle édition illustrée : l'envoi a été fait à Bayonne ou à Pau par mon libraire, avec lettre et avis à Gaston Lacaze, et je suis encore à savoir si lettre et livre lui sont parvenus. Nous avons mis sur les adresses : Vallée d'Ossau. Vous m'avez dit que cette indication était suffisante, vu la célébrité dudit berger. Il en est peut-être de lui comme de moi, à qui beaucoup de lettres dont l'adresse est mal indiquée me sont rapportées avec ces mots : Inconnu, inconnu, ce qui est assez mortifiant pour mon amour-propre de poëte.
Mais au moins ces lettres arrivent; je voudrais qu'il en fût de même de mes chansons.
LXJY
A MESDEMOISELLES
30 mai 1850.
Ne comptez pas sur un bureau de tabac, à moins que les autorités locales, appuyées par des représentants en crédit, ne s'en mêlent. Alors encore faudra-t-il de l'appui ici, et
je m'y emploierai, mais sans vous donner pourtant beaucoup d'espérance, tant est grand le nombre des demandes et les prétextes légaux que MM. les directeurs ont toujours à leur service. J'en sais quelque chose.
Parlons des postes : il y a longtemps que j'aurais pu vous fournir de tristes renseignements à cet égard.
Figurez-vous que j'ai une cousine, dont je ne sais pas même le nom, qui m'a fait apostiller, il y a deux ans, deux ou trois pétitions pour obtenir un bureau de poste auquel elle n'avait aucun droit. J'apostillai en toute sûreté de conscience, certain que ma signature ne ferait rien à l'affaire. Point du tout ; il y a un an la cousine obtient un bureau à vingt lieues de Paris. Une lettre administrative me l'annonce; six mois après, une seconde lettre m'annonce le rapprochement de la cousine, qui a préféré être près de la capitale.
D'après cette seconde lettre, signée Thayer, je me crois en crédit auprès de M. le directeur général : je me hâte de lui écrire pour le remercier du bien qu'il veut à la cousine, et profite de la circonstance pour lui exposer les droits de M. votre père et l'intérêt que je vous porte ; je lui dis que j'ai en main une demande apostillée des gros bonnets du département, mais que je n'ai pas voulu qu'elle allât s'enfouir dans les paniers aux ordures administratives; que, s'il veut prendre M. *** sous sa protection, je la lui enverrai, et qu'il aura des droits à ma reconnaissance, etc., etc. Voilà plus de quatre mois de cela, mes chères enfants, et M. le directeur n'a pas daigné me répondre.
Mais la cousine! me direz-vous. Voici l'affaire : elle est assez gentille; elle aura trouvé quelque chef de bureau ou de division qui se sera chargé de sa demande et aura donné
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de la valeur à mon nom, ce qui m'a valu la politesse administrative des deux lettres que M. Thayer a signées sans les lire.
Voilà, chères enfants, comment les choses se faisaient sous Louis-Philippe et se font encore sous la République. Jugez, d'après cette longue histoire, de mon crédit, dont je ris toutes les fois qu'on m'en félicite.
A MADAME VALCHÈRE
Ma chère enfant, l'archevêque et votre serviteur ne pourront pas grand'chose pour vous, s'il s'agit d'une inspection de salles d'asile. Il y a pour former à ces emplois une école normale tenue par mademoiselle Carpentier, que je connais beaucoup, et dont les cours sont suivis par un certain nombre de personnes d'âges différents : une dame de mes amies, qui a quarante-cinq ans, y apprend son catéchisme dans ce moment pour se rendre digne de devenir institutrice. Madame Marie Carpentier est un ange de bonté et d'intelligence ; mais je crains bien que les lieutenants et sous-lieutenants de monseigneur Sibour ne s'arrangent ni d'un esprit aussi élevé ni de vertus aussi sincères.
Quant à vous, je ne sais trop si cette carrière est bien celle que vous deviez tenter.
M. de Melun peut vous être utile; mais songez bien que tous ces dévots-là, même ceux qui sont sincères et tolérants, et il y en a, ne peuvent sortir du cercle qui leur est tracé, cercle dans lequel je doute que vous puissiez entrer et rester. Tentez toutefois, et, si vous avez besoin de moi, croyez que je vous irai en aide avec plaisir. Mais, quand je
tremble que mademoiselle Carpentier, dont la vie est si pieuse, dont les talents sont incontestés, ne soit en butte à tout ce monde de robes noires, que voulez-vous que j'en pense pour vous, malgré ce que vous me dites de l'archevêque ! Ce n'est pas la première fois, au reste, qu'on me rapporte de petites preuves de sa bienveillance à mon égard. Je ne sais ce qui me l'a méritée; mais j'en suis heureux, parce qu'on m'a assuré qu'il était un parfait honnête homme.
A MONSIEUR PERROTIN
4 juin 1850.
Mon cher Perrotin, je vous envoie la Revue et mes rcmercîments pour Planche % dont l'article m'a fait une vive impression. Je crains de ne le lui avoir pas dit aussi bien que je le voudrais : vous qui connaissez le cas que je fais de son jugement, de son goût et de sa science littéraire, ajoutez ce qui pourrait manquer à ma lettre.
Il est une chose qu'il n'est pas nécessaire de dire : c'est que je regrette que cet article ait paru dans le numéro qui mitraille Hugo sur toutes les faces. Mon éloge a l'air de servir de bourre au fusil de Buloz. J'en suis d'autant plus fâché que, bien que Hugo ait toujours été assez mal pour moi, je n'ai pas cessé d'admirer son talent supérieur tout en critiquant les parties faibles. J'ai horreur du manque d'équité.
S'il vous convient pourtant de remercier Buloz en mon nom, faites-le. H est de fait que je n'ai jamais eu à me plaindre de lui, et que je ne lui ai jamais été bon à rien.
* L'article de Gustave Planche sur Déranger est du 1" juin 1850.
A MONSIEUR EUGÈNE NOËL
Passy, 20 juin 1850.
Voilà un bon petit volume*, excellent commentaire, excellente préface de Rabelais. Selon moi, il n'y manque rien qu'une chose : c'est d'être placé en tête d'une nouvelle édition, revue et corrigée, de 31aUre François ; faute de cela, il n'aura pas la fortune qu'il mérite, du moins je le crains. Voilà, mon cher Noël, ce que je pense de votre ouvrage. DumesniP vous dira combien je suis sincère. Je me reproche même de l'avoir été trop avec votre digne ami. Sa femme, qui avait la bonté de l'accompagner, a dû avoir envie de m'arracher les yeux ; et comme vous pourriez avoir la même envie, je ne vous dirai pas les critiques que j'ai faites de son opuscule : il ne fait pas bon de maltraiter Oreste devant Pylade. Pourtant, dans ce que je lui ai osé dire, il y a bien quelque chose à vous adresser : pourquoi, par exemple, faire des livres sur des livres et sur les œuvres d'autrui? Vous et Dumesnil avez mieux que cela en vous. Et puis, quoi vous presse d'imprimer? Ne vaudrait-il pas mieux attendre qu'en vous se fût fait l'accord des sentiments et des idées? Faute d'avoir attendu ce moment, que de gens se sont condamnés à des palinodies dont ils n'auraient pas à gémir s'ils avaient eu quelques années de patience! Aviez-vous fait de ces ouvrages qui poussent un auteur dans la rue ? Non ; ce sont des impres-
* Légendes françaises. — Rabelais. (V. Souvenirs de Déranger, par M, Eugène Noël).
* Alexis Dumesnil, gendre de M. Michelet, auteur de l'Art italien,
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sions plutôt que des idées que vous donnez au public. N'at-il pas le droit de passer sans vous lire? Qui êtes-vous? Il l'ignore. Oh ! qu'un Chateaubriand, qu'un Lamartine, qu'un Michelet lui rendent compte de leurs impressions, il courra chez le libraire, car il tient à savoir comment de pareils hommes ont vu, senti, jugé en telle circonstance, ou à propos de telle chose et de tel individu.
Tout cela, mon cher Noël, je vous l'ai déjà dit. J'ai soixante-dix ans et commence à rabâcher. Toutefois, ne dédaignez pas trop ces observations: elles sont de vieille date chez moi. D'ailleurs elles ne m'empêchent pas de rendre justice à votre début. Je n'ose vous dire même tout le plaisir que m'a fait votre petit volume, de peur de nuire à la morale de mon sermon. Il est vrai aussi que j'aime et admire Rabelais, bien que je sois obligé d'avouer que Voltaire, qui avait un génie moins original, après l'avoir maltraité et dépouillé, lui a enlevé la première place parmi les réformateurs que la France devait accepter, elle qui n'a jamais eu de goût pour les esprits trop austères : notre bon
sens veut pouvoir rire. Molière le savait bien aussi Mais
qu'ai-je besoin de vous parler de celui-ci ? Attendons ce que vous allez nous apprendre sur cet autre réformateur : voici d'ailleurs assez de bavardage.
Je n'ai jamais lu Ambroise Paré que, par parenthèse, le joyeux docteur de Montpellier eût bien dû guérir de son absurde crédulité. Mais pourquoi dites-vous qu'il fit le premier l'opération de la taille? Je croyais que cette opération avait été pratiquée en France, sous Louis XI, sur un archer, condamné à mort, qui dut sa grâce et la vie à cet heureux essai.
À MADAME BLANCIIECOTTE*
27 juin 1850.
Pardonnez-moi-le, madame, mais aux premières lignes de votre aimable lettre, je me suis douté qu'il s'agissait d'un autre que du vieux chansonnier. Mais j'ai été touché que vous ayez eu l'idée de me distinguer parmi les nombreux admirateurs et surtout parmi les amis du grand poëte dont vous regrettez l'absence. Malheureusement pour moi, entré l'amant d'Elvire et celui de Lisette, il y a tout un monde, ce que je confesse à ma honte ordinairement, mais avec plus de regret aujourd'hui, que vous semblez, madame, vouloir recourir à mes conseils à défaut de ceux de l'auteur de Jocehjn. Je suis indigne d'un tel honneur; toutefois je me mets à votre disposition pour le peu de temps que durera son absence et pour le peu que je sais. Mais s'il ne s'agit que de devenir un appui pour votre jeune muse, je crains aussi, madame, que vous n'ayez pas fait un heureux choix, quoique je serais bien fier de pouvoir vous tendre la main.
Dans ce moment, le sort me rapproche de Lamartine, mais toujours avec cette extrême différence qu'il doit y
* Madame Blanchecolte n'avait pas encore fait connaître au public son tjlcnt si délicat et si distingué. Née dans les derniers rangs de la foule, faisant sou rude métier d'ouvrière, elle s'instruisait déjà en silence, et non-seulement dans l'art des vers, mais dans l'art de lire et de penser en diverses langues. Elle avait trouvé des encouragements auprès de M. de Lamartine. Le patronage de Béranger lui fut acquis dès qu'elle y recourut, et il ne lui a plus fait défaut un seul jour. Béranger fut son maître, son conseil, son guide, son protecteur le plus sûr et le plus dévoué.
Madame Blanchccottc a environ cent cinquante lettres de Béranger ; mais la lilupart do ces lettres ne sont que des billets qui n'offrent pas d'iulcrct pour tout le monde.
avoir dans nos destinées. La mauvaise fortune le fait cingler vers Smyrne, berceau d'Homère, et moi, pauvre vieux chansonnier des rues, je suis forcé aussi par la fortune barbare de quitter ma modeste retraite de Passy, pour aller, près de la barrière d'Enfer, reprendre gîte dans la mansarde d'une pension bourgeoise. Je vis loin du monde et il ne me reste plus de crédit. A quoi, madame, pourrai-je vous être utile? Pourtant, soyez sûre, que si, de façon ou d'autre, il se présentait une circonstance où je fusse assez heureux pour vous servir, je la saisirais avec empressement. Vous n'auriez qu'à m'écrire à la pension bourgeoise, rue d'Enfer, vis-à-vis l'hospice Marie-Thérèse, ancienne habitation de mon vieil ami Chateaubriand, souvenir qui peut-être à vos yeux servira à couvrir ce qu'il y a de prosaïque dans les détails que je suis contraint de vous donner.
Agréez, madame, l'assurance de la sincérité de mes offres, et l'hommage de mes sentiments les plus respectueux.