A MONSIEUR ALEXIS WILHEM
3 août 1850.
Puisque vous me donnez du monsieur tout sec, je vais vous rendre du monsieur.
Monsieur donc, Perrotin ne m'a remis qu'hier votre brochure. Je viens
* M. Alexis Wilhem est le fils de W'ilhem. Il venait de publier une brochure intitulée Projet d'impôt unique, universel, sur la circulation de la fortune publique. En 1851, il publia un livre, le Paraclel, pour combattre les doctrines poliliiiucs du clergé et parlicidièrenienl des jésuites.
de la lire et suis étonné de voir que vous vous soyez préoccupé d'une matière à laquelle je vous croyais complètement étranger et à laquelle je le suis beaucoup. Toutefois vous exposez votre idée avec tant de clarté et dans un si bon style, que je n'ai pas eu de peine à saisir l'ensemble de votre système financier et des moyens d'exécution dont vous l'appuyez. Moi aussi j'ai rêvé l'impôt unique : j'avoue que le vôtre me paraît préférable à celui que j'avais inventé à la suite de Vauban qui, le premier chez nous, paraît en avoir senti la nécessité.
Je vous donne donc mon adhésion pleine et entière, sauf les objections que peut rencontrer cette idée comme vous la présentez de la part de ceux qui s'entendent mieux que moi à juger du mécanisme financier, gens qui pourraient aussi découvrir des vices que cette innovation contient peutêtre. Il me semble d'abord que le travail y devient le grand multiplicateur, sans y trouver une assurance de rémunération suffisante et proportionnelle; mais je n'ose insister sur ce point, tant je suis ignorant en économie politique. Je ne parle ici que des économistes sans préjugés, sincères et amis du peuple, ayant par conséquent fait des études qui me manquent pour savoir si le rendement d'un pareil impôt serait aussi fort que vous le calculez et serait aussi équitable qu'il me semble au premier aperçu.
Il me reste à vous complimenter sur l'emploi que vous faites de votre temps, sur le but que vous donnez à vos études, qui ont dû être longues, et sur le bon esprit qui vous a inspiré ce travail sérieux.
Avec une telle capacité d'intelligence, est-il possible que la même tête se laisse aller à des lubies qui n'ont pas de nom?
Avec la force d'esprit de Pascal anriez-vous aussi son côté
faible? Ma foi, on ne saurait payer trop cher de certains dons, sans doute; mais au moins ne devrait-on pas les acheter au détriment de ses amis, que, par une fatale manie, on tient éloignés de soi ou dont on s'éloigne, quelle que soit la peine qu'ils en éprouvent.
Actuellement que je t'ai dit ma façon de penser, je reprends avec toi le ton qui convient à un vieil ami de ton père, et que ton monsieur en tête de ta lettre m'a fait quitter.
Je te préviens que nous avons quitté Passy et que maintenant notre adresse est rue d'Enfer, 113, près la barrière.
Si tu viens nous voir, comme je l'espère, demande mademoiselle Frère, qui te fait ses amitiés.
A MONSIEUR VILLIAUMÉ
8 août 1850.
Mon cher Villiaumé, j'achève la lecture de votre quatrième volume^ et m'empresse devons remercier de tout le plaisir et de tout le fruit que j'ai retirés de cette lecture, depuis le premier volume jusqu'à la fin. C'est le livre d'un honnête homme, consciencieux dans son travail, courageux dans ses jugements. Je ne les adopte pas tous, au moins dans la forme trop absolue que, selon moi, vous leur donnez souvent; mais ils vous sont toujours dictés par les principes les plus respectables, par l'amour de la vérité, de la liberté et de la patrie.
Félicitez-vous donc de votre œuvre, surtout en pensant qu'il vous sera utile, très-utile même, du moins je l'es-
* De VHistoire de la Révolution française.
père; ce que j'en ai entendu dire m'en est déjà la preuve.
Cela ne m'empêchera pas de vous faire quelques reproches littéraires. Votre style a de la fermeté, de la clarté, mais des incorrections vous ont échappé. A la seconde édition il faut les faire disparaître.
Il est aussi des passages qui manquent de développement : dans le procès de Louis XVI, la conduite des girondins n'est pas suffisamment expliquée. Je vous demanderai aussi les preuves du royalisme de Charlotte Corday : jamais le parti royaliste ne l'a réclamée ; vous savez que j'ai été lié avec des hommes de ce parti.
J'ai une observation particulière à vous faire. Vous mettez André Dumont à côté de Lebon; vous avez tort. Ce Dumont, à cette époque, sauva le département de la Somme, que j'habitais alors, des guillotinades de son voisin d'Arras. J'en sais quelque chose. Je ne vous cite cette erreur que pour vous prouver que vous avez pu en commettre d'autres. Votre probité vous impose l'obligation de faire de nouvelles recherches. Défiez-vous aussi un peu plus des intermédiaires entre vous et les témoins oculaires ou auriculaires, que vous invoquez avec trop de confiance.
Vous dites, par exemple, que lors de l'exécution du roi, Paris était presque en joie. J'ai toujours entendu dire le contraire, et je le crois, quels que fussent les sentiments qui pouvaient régner dans la multitude. Ce fut un acte trop extraordinaire pour ne pas supposer que la masse des habitants de Paris n'aient pas senti tout ce qu'il y avait de grave dans le présent comme dans l'avenir. J'ai vu écrire, j'ai entendu dire qu'au 20 mars 1815, toute la capitale était en joie aussi; c'est faux, j'y étais. Paris était en émotion générale, mais, dans la foule, on voyait à travers les vivat percer un sentiment d'inquiétude.
Ce qui me paraît manquer, dans le jugement que vous portez et sur les hommes et sur les faits, c'est le sentiment du mal qu'a produit en France cette époque de la terreur, qui, aujourd'hui encore, fait trembler une partie de la France devant ce fantôme qu'évoquent sans cesse les ennemis de la liberté et de la République. Ne vous étonnez pas si, en dépit des services rendus par la Convention, des juges plus sévères que vous envers ses héros ne consentent pas à relever leurs statues tombées dans le sang.
Votre livre contribuera, je le pense, à diminuer celte épouvante ; il leur fera mieux tenir compte de leurs intentions, de leur courage, mais il y aura encore longtemps des hommes qui, comme moi, presque témoin oculaire, diront : Ils nous font payer bien cher les services qu'ils nous ont rendus ; c'est mon opinion, bien ancienne, qu'ils pouvaient sauver la France à meilleur marché.
Pardonnez-moi toutes ces réflexions, mon cher Villiaumé, et croyez qu'elles ne diminuent en rien l'estime que je fais de votre livre, que, certes, je relirai encore plus d'une fois, et que je souhaite que tout le monde lise, en rendant à l'auteur la justice qu'il mérite.