A MONSIEUR PRUNAY
19 juUlet 1850.
Pardonnez-moi, monsieur, si, faute d'avoir votre adresse, j'ai tardé à vous remercier de vos charmants et spirituels couplets.
Il était difficile de chanter avec plus de grâce l'escapade d'un vieillard, qui, ne sachant trop où le conduisaient ses
* Alors étudiant en médecine et qui avait fait une chanson sur la visite que Béranger venait de faire, un soir, à la Gloseriez des Lilas.
amis, se trouve tout à coup transporté au milieu d'une foule joyeuse de jeunes étudiants.
J'ai dû à cette circonstance fortuite une grande surprise et une bien douce satisfaction; nouveau dans le quartier, séparé par plus d'un demi-siècle d'âge des habitués de la Closerie des Lilas, j'étais loin de penser, je vous l'assure, monsieur, que là m'attendait un de ces rayons de bonheur qui descendent si rarement sur une tête chauve. Je n'en garderai qu'un souvenir plus reconnaissant pendant le peu de jours qui me sont encore réservés. Dites-le bien, je vous prie, à tous ceux qui ont procuré ce moment de fête au vieux chansonnier contemporain de leurs grands-pères ; et moi, monsieur, à ceux de mes amis qui n'ont pas été témoins de ma vive émotion, je montrerai votre très-jolie chanson. Elle leur expliquera, d'une manière bien flatteuse pour moi, quels sentiments ma présence a éveillés au cœur d'une jeunesse à qui je n'osais demander que la permission de ressaisir l'image d'un passé si loin de moi aujourd'hui, qu'il commence à s'effacer de ma mémoire affaiblie.