‹ Correspondance de Béranger (volume 3)Chapitre 48 sur 141 · A MONSIEUR E. DE BEAUVERGER · texte numérisé non relu

A MONSIEUR E. DE BEAUVERGER

12 octobre 1852.

Je me suis hâté, mon cher monsieur, de lire le n° 50, et je vous félicite de la mention faite en faveur de cette pièce, qui peut-être méritait mieux, et eût sans doute obtenu le prix si vous aviez apporté plus de soin à la forme, qui est l'essentiel à l'Académie.

Au premier concours pour Mettray, ce n'était pas pour madame Colet que je quêtais des voix, car elle avait fait mystère de sa concurrence. Je tâchais de faire obtenir le prix à un pauvre diable de père de famille à qui la somme promise eût fait grand bien : en pareille circonstance je ne m'emploie jamais que pour de semblables concurrents, et, pour leur faire avoir le prix, je suis capable de faire commettre des injustices. Défiez-vous donc de moi si vous vous remettez en lice.

A MONSIEUR GÉNIN

14 octobre 1852.

Nous en apprenons de belles, mon cher Génin, par vous et par M. Naudé, sur le paradis terrestre que vous aviez rêvé! Avez-vouslu VEden, d'un roman de Dickens? ce me semble être la peinture de votre charmante habitation. Mais ceux qui sont dans cet Éden ne l'ont jamais vu. Et vous, qui avez vécu dans les Vosges, qui, l'année dernière, y avez été faire une retraite, comment en avez-vous rapporté tant d'illusions? Ce qui m'étonne encore plus, c'est que vous ayez le courage d'y faire bâtir. Quoi ! vous pensez à mener là votre femme et vos enfants ! Mais ils périront là d'ennui et de rhumatismes. Je suis un peu médecin; vous êtes sujet à des douleurs ; vous avez quelquefois des plaies aux mains, longues à guérir. Tout cela, mon cher, est le résultat de vos premières années passées dans le lieu de délices où vous voulez vous confiner, avec votre excellente compagne et vos gentils enfants.

Je ne suis pas, au reste, très-surpris de votre mécompte*

Si vous vous rappelez, je vous avais bien dit de vous défier de vos vieux bâtiments et des souvenirs d'enfance. M. Naudé a peut-être un peu fait le discret avec moi, mais je suis persuadé qu'au fond il craint, comme moi, votre prolongation de séjour dans cet affreux pays. D'après ce qu'il m'a dit, il n'y a personne à voir autour de vous, si ce n'est un forçat et ses six garçons. Mais ceux-là ne rendent que des visites nocturnes. Où diable êtes-vous allé vous fourrer? Vous devez déjà avoir plusieurs pieds de neige, et vous n'avez plus le bois du ministère pour chauffer toutes vos cheminées.

A propos du ministère, j'ai été, il y a une quinzaine, rendre visite à M. ServauxS qui est d'une obligeance parfaite pour moi. Il m'a beaucoup demandé de vos nouvelles en chantant vos louanges. Déjà avaient paru les noms delà commission des Chants nationaux. L'absence du vôtre n'a pu faire que très-mauvais effet. Fortoul a donc contre vous quelque cause d'hostilité pour faire pareille sottise? Toutefois je ne pense pas que vous deviez renoncer, comme vous le dites, à l'encre et au papier. Poussez au Patelin^ tant que vous pourrez, en dépit des Berlin et autres.

Avez-vous reçu l'article de Magnin sur le Roland'? Il y fait la part de tout le monde, il me semble. Je n'ai pu toutefois désapprouver ce qu'il dit du chant de Taillefer, qu'il ne retrouve pas plus que moi dans aucun des passages de Théroulde.

Je n'ai vu C*** qu'une fois depuis votre départ. Il venait me consulter sur une chose arrêtée d'avance dans son esprit. Ce n'était pas un acte de courage. Il s'agissait de Des-

* Alors sous-chef de bureau au ministère de l'instruction publique.

* Maître Patelin, qui a paru en 1854 et n'a été tiré qu'à 200 exemplaires.

* La Chanso?i de holaïul.

cartes, dont il ne voulait pas aller voir inaugurer la statue à Tours, bien qu'invité par le maire de la ville. J'approuvais qu'il n'y allât pas, mais j'aurais voulu qu'il fît le discours qu'il eût dû y prononcer, s'il y avait été. Il s'en est gardé, je pense. Michelet m'a écrit une fois, et il paraît assez bien installé dans un faubourg de Nantes. Lui et sa femme se louent de l'accueil qu'ils ont reçu là. Il travaille. J'ai eu aussi des lettres d'Hugo et de sa femme. Ils paraissaient se plaire à Jersey, sauf pour la langue. On ne parle plus français dans cette île.

21 octobre 1852.

On m'avait dit que vous deviez venir reprendre les vers charmants de mademoiselle votre fille; on m'avait dit aussi que je pouvais les renvoyer par la poste. J'aurais préféré que vous vinssiez les prendre pour en causer avec vous; j'aurais à vous communiquer deux fort légères critiques à soumettre à l'auteur.

Quant au fond du morceau et aux différentes parties de l'exécution, je n'ai que des éloges à donner.

Si, après cela, vous me demandez quel sera le résultat d'une offrande aussi remarquable, je ne puis rien vous affirmer. Yous pensiez, m'a-t-on dit, que je pourrais vous être utile dans cette circonstance. Je le souhaiterais, et votre démarche me prouve que vous en étiez sûr : ce qui me surprend, c'est que vous n'ayez pas su que je n'avais aucun aboutissant à l'Elysée, et que mon nom doit être loin d'y jouir d'aucun crédit.

Qu'il y ait ou non de ma faute, le fait est avéré. Bien plus, je n'y connais personne dont je puisse réclamer l'influence, et c'est surtout cela que je regrette, parce qu'alors j'aurais pu m'utiliser pour vous. Cela diminuerait un peu le chagrin que j'ai d'apprendre que vous avez besoin de l'obligeance d'aulrui ; vous qui en avez eu tant pour les autres, et en particulier pour moi, qui serais si heureux de saisir une occasion de vous prouver que j'en garde le souvenir.

A MONSIEUR ALEXIS MUSTON

28 octobre 1852.

Je ne crois pas en effet que dans l'histoire d'aucun peuple se trouve un événement qui réunisse à un plus haut point, pour la nation qu'il intéresse, toutes les conditions d'un sujet d'épopée. Mais, selon moi, c'est la composition qui est la poésie; les vers ne viennent qu'après. Ne sentezvous pas qu'il manque encore à l'œuvre que vous avez conçue cet ensemble qui force et contient l'intérêt, et que de longues méditations pourraient seules lui donner?

Voyez : Homère ne vise pas à prendre Troie ; il fait du siège un théâtre pour son drame, où il met en jeu des caractères, et ses héros sont restés de grandes figures : voilà pour Ylliade. Dans VOdijSsée, c'est autour d'un seul personnage qu'il concentre l'intérêt, soutenu par tout ce qui entrave le retour d'Ulysse à Ithaque. Il ne faut pas négliger cet exemple.

' A propos d'un projet do. poème sur les Vaudois qui, bannis de leur patrie en lG8tî, y rentrèrent en 1US9, luttant victorieusement contre les armes réunies de Louis XIV et de Victor-Amédéo 11, qui ne purent les empêcher de s'y rétaLlir.

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