IV
Que vos narrations, au lieu de suivre la chronologie de l'histoire, s'enchaînent selon le développement du sujet. Dans ce que vous m'avez communiqué, les caractères manquent de saillie; on ne fait que les entrevoir; souvent ils ne comptent que par ce que vous en dites, plutôt que par ce qu'ils font. Ensuite, pourquoi donner tant d'étendue à la peinture des massacres qui ont eu lieu? Vous vous exposez ainsi à faire naître le dégoût quand c'est la pitié que vous voulez inspirer. Evitez également de multiplier les scènes qui se ressemblent; c'est ce qui tue l'intérêt. Avec un plan bien conçu, bien coordonné, vous éviteriez ce défaut.
Un plan bien conçu, c'est un grand chêne où viennent se nicher d'eux-mêmes tous les oiseaux de la contrée : c'est-àdire où les épisodes trouvent naturellement leur place. Les épisodes exigent aussi des compositions, et Virgile me paraît à cet égard le plus heureux modèle. Pardonnez-moi de vous citer Homère et Virgile, à moi qui ne sais ni grec ni latin. C'est l'intérêt que je prends à votre œuvre qui en est cause.
Que ne tirez-vous parti d'une manière plus large de l'élément religieux : non-seulement de l'Ancien Testament, mais du Nouveau, dont les poètes n'ont jamais fait large pâture, et dont l'esprit serait si bien approprié à votre sujet I
Quant au style, j'aurais long à dire. La vérité ne m'effraye pas, moi qui suis convaincu qu'en dépit de ses traducteurs Homère n'a rien d'académique ; mais je ne voudrais pourtant pas qu'en cherchant la simplicité vous descendissiez jusqu'au trivial.
Le naturel est le chemin de l'idéal ; mais c'est l'art qui doit y passer, c'est-à-dire l'intelligence conduite par le goûi.
DE B'ÉRANGER. 179
Savoir choisir, voilà le goût. Le beau dans l'art ne vient peut-être que du choix dans le vrai.
Il y a dans votre poésie une puissance et un instinct qui n'ont besoin que du travail. Défiez-vous de votre facilité. Ne mettez pas en dix vers ce qui peut tenir en cinq. Il faut du temps pour abréger. Ne vous hâtez pas de produire; examinez avec soin tous les éléments de votre sujet, pour en balancer les parties en de justes proportions ; en mieux dramatiser l'ensemble; avoir, comme sur les vaisseaux, une place pour chaque chose, et que chaque chose soit à sa place. A ces conditions et à quelques autres plus faciles, vous pourrez mener à bien une œuvre qui ne ressemblera certainement à rien de ce qu'on a fait jusqu'ici.
Quant à votre système de rimes, je me bornerai à une remarque. Quand on destine au public un ouvrage contre lequel il peut y avoir de grandes préventions, pourquoi l'effaroucher par des détails insolites et sans valeur? Si nous étions en 1600, ce ne serait pas cette inutile réforme que je proposerais, c'en serait bien d'autres vraiment importantes. Ne parlons donc plus de cela entre nous.
Cher monsieur, en voilà bien long pour un vieillard qui commence à sentir le besoin du repos. Permettez-moi donc de prendre congé de vous, et croyez-moi, pour ce qui me reste de vie, votre tout dévoué.
A MADAME VICTOR HUGO
10 décembre 1852.
Certes, madame et amie, il y a longtemps que je vous aurais remerciée de votre lettre du 8 novembre, qui me rassurait sur le sort des miennes.
La vôtre m'a charmé. Tout ce que vous me dites de l'emploi de votre temps m'a prouvé que vous et les vôtres viviez heureux où vous êtes et pouviez même y contribuer au bonheur des autres. Les détails dans lesquels je vous remercie d'être entrée m'ont servi à calmer les inquiétudes de plusieurs de vos amis. Hier encore, je les ai donnés à Yillemain, qui, comme moi, ne se fait pas à l'idée de vivre ailleurs qu'en France. Dites à Hugo qu'il m'a demandé plusieurs fois s'il s'était remis à la poésie. J'aurais bien voulu pouvoir affirmer ce que je désire tant. Je vous avoue que, malgré ce que vous m'avez raconté de Villemain, à l'époque des listes de proscriptions, je ne le croyais pas aussi dévoué à votre mari.
Un dévoué que je suis heureux de savoir auprès de vous, c'est Vacquerie. H est singulier que, ne l'ayant vu que deux ou trois fois, j'aie pu me faire une idée aussi arrêtée sur le caractère de ce jeune écrivain, dont les vers ne sont pourtant pas de mon goût, quoiqu'ils soient d'un vrai poëte, selon moi, d'un poëte d'avenir. Avec tout votre monde, je conçois la vie heureuse que vous et Hugo devez mener à Jersey, et, si j'étais voyageur, je voudrais aller regarder à travers les vitres de votre ermitage, pour avoir une petite part de cette félicité. Malheureusement je n'ai jamais aimé les voyages, et, à soixante-douze ans passés, on ne peut en prendre le goût, même en pareille circonstance. Vous voyez que, pour suppléer à l'activité qui me manque, il est digne de votre bon cœur de m'écrire souvent. Ne craignez pas de me ruiner par les ports. Il vient de m'arriver un débiteur honnête qui a rempli ma bourse pour longtemps.
Ce que je vous demande, chère madame, c'est de ne plus me donner de Viltustre. Si vous saviez combien il y a d'années que je ris de ce mot, tout en l'employant moi-même
quelquefois, pour obéir à la mode! Savez-vous qu'on dit Tillustre cantatrice une telle, l'illustre critique un tel ; je ne sais si dernièrement on n'a pas imprimé Villustre madame Saqui. Revenons au simple et au vrai ; je ne vis pas hors de là. C'est vous dire pourquoi, aussitôt que je l'ai pu, j'ai fui le monde, pour ne vivre qu'avec mes parents et vieux amis que je fais rire encore quelquefois, comme il y a quarante ou cinquante ans.
Nous sommes de nouvelles connaissances, vous et moi ; mais, dans la peine, l'amitié va vite. Traitez-moi donc en ami et sans cérémonie. Vous n'hésiteriez pas, si vous m'entendiez parler de vous à tous ceux qui s'intéressent au sort de votre famille, et le nombre en est grand, si oublieux qu'on soit chez nous. Ceci me rappelle particulièrement Manin et Lamennais, qui, l'un et l'autre, m'ont maintes fois chargé de leurs amitiés pour le cher Victor et pour l'excellente madame Hugo. Et mademoiselle, que n'en diton pas ! Il y a dans ce qu'on en pense de quoi raTir le cœur d'une mère.
Me voici à bout de papier. Recevez toutes mes assurances de dévouement et d'attachement sincère, et faites-en part à tous les vôtres.