‹ Correspondance de Béranger (volume 3)Chapitre 5 sur 141 · A MONSIEUR BRISSOT · texte numérisé non relu

A MONSIEUR BRISSOT

20 février 1849.

Je ne vous parle pas politique, parce que je ne sais que ce qu'en disent les journaux. On m'a assuré que Yivien

avait été un peu désorienté de la préférence donnée à Boulay pour la vice-présidence. En effet, la direction du conseil d'Etal allait parfaitement à votre cousin, qui était l'homme de la chose. Quant à Boulay, il a été, dit-on, surpris et affligé d'être placé si haut.

A MADEMOISELLE BÉGA

28 février 1849,

Ma chère enfant, mon mal me tient toujours et je souhaite bien qu'il n'en soit pas ainsi de toi. Aux vieillards, la maladie, mais la santé à la jeunesse. Est-ce qu'à ton âge on sait ce que c'est que de souffrir? A peine conçoit-on comment les autres souffrent. Aussi, malgré ta prétention si amicale, suis-je certain que rien ne t'avertira ou de la continuation de mon malaise ou de ma guérison, à moins que ta mère ne s'en mêle.

Les sapeurs-pompiers paraissent t'avoir vivement préoccupée. Est-ce qu'il y avait là quelque jeune officier de belle et honnête figure? Si cela est, je ne dis pas non. A vingt ans, il est très-permis de remarquer ce qui est bien et jeune.

Ce que tu me dis de la Fontaine, la moindre notice te l'expliquerait. Sa simplicité apparente, son oubli des usages, surtout son extrême distraction, contribuèrent, il n'y a pas de doute, à la célébrité dont il jouit de son vivant; mais aussi, en lui méritant le nom de bonhomme, elles n'aidèrent point à lui marquer son véritable rang parmi les grands hommes de cette brillante époque de notre littérature. Il en fut de même de^ Molière, mais par des

causes différentes. Tous deux pourtant sont aujourd'hui refrardés comme les deux poètes les plus originaux et les plus parfaits de leur temps. Ils s'étaient bien jugés.

La Fontaine, en écrivant à son ami Maucroix, disait en parlant de Molière : « Je l'aime, c'est mon homme. » Molière, voyant Racine et Boileau turlupiner la Fontaine, perdu dans ses distractions, s'écriait : Nos beaux esprits ont beau se trémousser, ils n'iront pas aussi loin que le bonhomme. On aime à voir de pareils esprits s'apprécier aussi bien. Cela est très-rare.

La supériorité n'exclut ni la justice ni l'envie. Notre temps en fournirait bien des exemples dont j'ai souvent gémi, moi, qui ai toujours mis mon bonheur à admirer les grands talents contemporains.

Quant au mot de madame de la Sablière sur la Fontaine, il ne vaut pas celui de la garde-malade qu'il eut à son lit de mort. Les prêtres s'étaient très-occupés de la conversion du bonhomme, qui n'avait jamais ouvert un livre de piété. On l'accablait donc de sermons et d'instructions religieuses. « Ne le tourmentez pas tant, disait la garde, il est plus béte que méchant ; Dieu n'aura pas le courage de le damner. » Tu vois qu'on le jugeait à la mine.

Ce n'était pas ainsi que l'entendaient son amie madame de la Sablière, ni Fontenelle qui dit un jour : « M. de la Fontaine est si bête, qu'il croit que les anciens ont plus d'esprit que lui. »

Malgré tous les éloges qu'il reçut de son siècle, ainsi que Molière, ce n'est pourtant, comme je te l'ai dit, que par la postérité que tous deux furent mis à leur place. Ni l'un ni l'autre ne pensèrent à réclamer contre ce déni de justice, dont peut-être ils n'eurent pas même le sentiment. Cela n'empêche pas la Fontaine d'être l'homme de lettres le

plus heureux qui, peut-être, ait jamais été, grâce à cette vie de grand enfant que lui créa son esprit distrait et rêveur.

L'autre jour Lamartine, qui l'a attaqué dans ses Confidences et à qui j'en faisais reproche, l'accusait d'égoïsme. Il oubliait que le bonhomme, pour défendre Fouquet son protecteur, avait bravé la colère de Louis XIV. Nous devons à cet acte de courage la fameuse élégie aux Nymphes de Vaux. Relis-la, ma chère enfant ; elle fait doublement honneur à notre grande littérature, et ma lettre t'aura été bonne à quelque chose.

Plus tu liras la Fontaine, plus tu l'admireras. Napoléon avait raison de dire qu'il ne convient guère à l'enfance : elle n'y trouve qu'une fiction qui peut l'amuser ; mais à l'âge mûr seul appartient d'extraire d'un pareil os toute la moelle qu'il contient.

Adieu, ma chère enfant, grand merci de ton bon souvenir, de ta bonne et spirituelle lettre. Ecris-m'en souvent comme cela et sois sûre du plaisir que j'aurai toujours à te répondre.

28 février 18i9,

Je connaissais, monsieur, le passage de la préface du Don Quichotte de M. Yiardot. Mais il y a aussi dans cette préface un passage que vous avez probablement lu et qui parle de la perte faite des deux portraits qu'on avait de Cervantes : l'un des deux était de Pacheco, maître et beau-

* Qui venait de graver le pox'trait de Cervantes.

père de Velasquez. M. Viardot a beaucoup écrit sur les peintures des différentes écoles; il connaît presque toutes les galeries de l'Europe, et particulièrement celles d'Espagne ; il est étonnant qu'il n'ait pas eu connaissance du portrait de Lausanne. S'il est en effet de Velasquez, nul doute que ce grand peintre, arrivé à la maturité de son talent, se soit inspiré de quelque ancien portrait, même de celui qu'avait peint son maître Pacheco, qui était, lui aussi, homme de grande réputation, et qu'il ait voulu laisser à la postérité une preuve de son admiration pour Cervantes. Il se pourrait d'ailleurs qu'il l'eût vu dans sa jeunesse, bien qu'on assure que Velasquez avait plus de vingt ans quand il vint à Madrid.

Cette donnée expliquerait le nom de Velasquez mis au portrait de Lausanne.

Si j'insiste sur ce point, c'est qu'il y aurait peut-être quelque inconvénient pour votre œuvre, monsieur, qu'on vînt contester le nom du peintre, à l'apparition de votre belle planche. Il n'en faut quelquefois pas plus pour ôter tout mérite à un chef-d'œuvre, aux yeux du public, qui, vous le savez, est loin d'être aussi connaisseur que ses flatteurs veulent le lui persuader.

Pardonnez-moi donc mes observations, et recevez, je vous prie, monsieur, l'assurance de ma considération toute cordiale.

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