‹ Correspondance de Béranger (volume 3)Chapitre 6 sur 141 · IV · texte numérisé non relu

IV

loge le plus complet de votre belle gravure de Cervantes. C'est un vieil amateur de gravures qui, bien mieux que moi, se rend compte du mérite d'une œuvre comme la vôtre; aussi m'en a-t-ii détaillé toutes les beautés d'une façon si sûre, qu'il me semble impossible que votre nouvelle plancbe n'obtienne pas un grand succès.

Quant à l'original, il pense qu'il est de Velasquez, puisque vous avez des attestations à cet égard, et qu'il est vraisemblable que le portrait de Pacheco a inspiré celui de Lausanne.

Au reste, ce vieil amateur croit que vous dépréciez trop Pacheco, qui, dans son temps, a eu une très-grande réputation comme peintre de portraits. Il croit même qu'il en est resté de lui qui vont de pair, dans les musées, avec ceux de son gendre. D'ailleurs, a ajouté ce bon juge, c'est le graveur qui fait ici le mérite de l'œuvre, et cent fois on a vu un savant burin donner l'immortalité à des œuvres secondaires.

Je suis tout à fait de cet avis, monsieur, c'est pourquoi j'ai cru pouvoir vous faire mes observations, qui vous mettront en garde contre de maladroits critiques.

Je suis heureux qu'un véritable connaisseur m'ait fourni l'occasion de vous adresser de nouveaux remercîments, et de vous assurer, monsieur, du vif intérêt que m'inspire votre beau talent.

A MADEMOISELLE PAULINE BÉGA

15 mars 1849.

Ta lettre est charmante, chère Victoire*, et bien aimable pour moi. Aussi, malgré le peu de temps dont je dispose

» Mademoiselle Béga s'appelait Victoire, lorsqu'elle était enfant.

DE DERANGER. 27

depuis quelques jours, je veux te répondre quelques mots, me confiant dans ton amitié pour excuser la brièveté de ma réponse.

Oui, Molière mérite que Boileau ait parlé aussi bien de lui. Je ne crois pourtant pas qu'il ait réellement dit le mot qu'on lui prêtée N'oublions pas qu'il eut le tort qu'on n'a cessé de lui reprocher, Voltaire particulièrement, de dire, dans VArt poétique :

C'est par là que Molière, illustrant ses écrits, Peut-être de son art eût remporté le prix.

Comment n'a-t-il pas reconnu que Molière était placé bien haut au-dessus des comiques de tous les temps? Un seul peut-être pourrait être rapproché de lui, mais encore moins par l'art que par l'usage qu'il en fait, c'est Aristophane, que nous n'estimons pas assez.

Quant au style, celui de Molière est de la plus rare perfection dans le genre comique, qui fait pardonner les incorrections, faciles d'ailleurs à faire disparaître, et admet les trivialités parce que ce genre doit offrir la peinture de tous les caractères et de toutes les positions sociales. Le dictionnaire de la Muse comique est à peu près celui de toute la langue. Il n'en est pas ainsi de la tragédie, qui, toujours parlant sur un ton soutenu, n'a pas à employer les expressions triviales qui te choquent dans la comédie. Si tu lisais Shakespeare, tu retrouverais même dans les tragédies de ce grand poëte le mélange, permis en Angleterre, des différents tons et la langue vulgaire mêlée à l'élévation

' Que Molière ctail rûcrivain qui jetait le plus créclat sur son siècle (réponse il une question de Louis XIV). Le roi aurait ajouté : « Je le pensais; mais je suis jjien aise que vous me le disiez. » Gc qui est tout à fait certain, c'est que Louis XIY lit un jour manger Molière, seul à seul, à sa table, et (ju'il ne lit cet honneur à nul autre.

poétique. Ne sais-tu pas l'anglais? Pourquoi ne le lirais-tu pas?

Je n'ajoute plus qu'un mot sur la place que tient Molière chez nous. Les Anglais, les Allemands, le regardent comme le poëte le plus original et le plus parfait de notre langue. Aux Anglais, aux Allemands, ajoute si tu veux ton ami Béranger et tant d'autres qui valent mieux que moi.

Ce que tu dis de la bienfaisance de Molière n'est pas non plus très-juste. J'ai vu des gens maltraités par la fortune très-disposés à secourir leurs semblables, La fortune leur arrivait-elle, ils cessaient d'être bienfaisants; j'ai vu, au contraire, des riches bienfaisants tomber dans l'adversité sans perdre le besoin de venir encore au secours des infortunés. La facilité qu'il y a de bien faire n'est donc pas la mesure du mérite qu'il y a à faire le bien. Ne soyons donc pas de ceux qui accusent de vanité les aumônes de tel ou tel. Si tous ceux qui ont de la vanité venaient au secours de ceux qui souffrent, bientôt disparaîtraient toutes les souffrances que la misère engendre. Tenons donc compte des bienfaits, même quand la vanité les conseille. Il y a tant de gens qui font la sourde oreille en pareil cas.

Au reste, je suis là, bien loin de Molière, qui, certes, n'était pas un vaniteux. Son cœur était resté tendre et pur, au milieu des prospérités. Relis le Misanthrope, et tu seras convaincue de la grandeur et de la bonté de son âme.

Je ne voulais t'écrire que quelques mots et voici trois longues pages ; tu me fais bavarder.

En me relisant, je vois que je ne te dirais pas assez sur la justesse du mot prêté à Boileau, si je n'ajoutais qu'il exprime l'opinion générale de notre littérature depuis plus de cinquante ans. Tu la verras dans la Harpe comme dans nos romantiques. Les femmes seules ont fait quelques ob-

jections, mais fort timides. Ne t'étonne donc pas des doutes qui se sont élevés dans ton esprit : c'est l'effet de la robe.

A MONSIEUR GILIIARD

24 mars 1840.

Voilà bien longtemps, mon cher Gilhard, que je vous dois une réponse, mais j'ai toujours attendu pour la faire que notre ami Antier fût réintégré dans son emploi. Je ne vous dissimule pas que j'ai été jusqu'à désespérer d'en arriver là. Enfin, il y a trois jours, Antier est rentré à son bureau.

Un de vos compatriotes, notre préfet ', que j'ai vu et à qui j'ai écrit, s'est montré fort bien dans cette affaire. Aussi viens-je de lui en témoigner ma reconnaissance. Espérons que de pareils accidents ne se renouvelleront plus. Antier a eu bien besoin d'avoir de bons amis, jusque dans les montagnes d'Auvergne, pour traverser un temps si long de crise. Le voilà avec un chef qui est mon ami aussi, et qui n'est pas moins le sien. J'ai fait tout ce qu'il m'a été possible pour faire apprécier l'habileté, la capacité de cet excellent Blaize. Comme neveu de Lamennais, il a été en butte à des préventions injustes. Si ce que j'ai dit a eu de l'influence, je m'en applaudis dans l'intérêt des malheureux emprunteurs. Malheureusement Blaize est si désintéressé et tient si peu aux places, qu'il a fallu le pousser par les épaules pour le faire entrer au Mont- de-Piété. Les hommes comme celui-là sont rares aujourd'hui.

Quant au Président, je reste endetté envers lui de deux

* M. Berger, qui élait de la ville de Thiers, en Auvergne.

visites que je n'ai pas eu le temps de lui rendre avant la proclamation de sa présidence. Je lui ai fait dire qu'il ne prît pas cela pour un manque d'égards ou pour une marque d'hostilité, mais qu'il ne l'attribuât qu'à l'impossilité pour moi de subir le cérémonial de ses réceptions présidentielles, ce à quoi j'ajoute toujours que les ours et les singes du Jardin des plantes ne rendent pas les visites qu'on leur fait.

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