A MADAME DUMONT DE HONTEUX
1" janvier 1853.
Puisque vous croyez, madame, que quelques mots de moi peuvent donner de la joie au noble cœur d'un homme qui consacre sa vie au soulagement des malheureux qui gémissent autour de vous, je ne puis me refuser à votre de-
mande. Mais, en cédant à votre aimable lettre, je dois vous déclarer que je doute de l'efficacité du remède que vous désirez employer. Pauvre nébuleuse, mes rayons no percent pas l'obscurité.
Je suis plus disposé, madame, à croire que des accents comme les vôtres ont tout le charme nécessaire pour dissiper la tristesse de M. votre mari. Votre courte et simple lettre suffit pour me le faire penser, et je le prouve par l'effet qu'elle a produit sur moi, car je n'ai pas l'habitude de condescendre aux demandes pareilles qu'on m'adresse parfois; non qu'elles ne me flattent infiniment, mais il faut attendre que les saints soient canonisés pour demander de leurs reliques : or rien de moins sûr que ma canonisation.
En attendant qu'elle donne raison à votre foi, daignez croire, madame, à mes sentiments les plus distingués.
P. S. Si j'ai jamais des amis au Mont-Saint-Michel, je vous préviens que je recourrai à votre recommandation pour faire adoucir leur sort.
A MONSIEUR HIPPOLYTE FORTOUL
3 janvier 1853.
Mon cher For toul, j'avais chargé votre beau-père de vous dire que je vous ferais ôter votre portefeuille si *** n'était pas appointé pour 1855; il a des appointements : dormez tranquille. Vous avez le portefeuille pour une éternité. Mais comme le bonheur exige encore d'autres choses, recevez tous mes souhaits pour vous et toute votre famille. A vous de cœur.
DE BÊRANGER. 185
GXL
A MONSIEUR JOSEPH BERNARD
Vous trouverez sans doute, mon cher ami, que je ne me suis pas hâté de vous répondre.
Je vous avouerai que je me figure que les gens qui courent les grandes routes pour leur plaisir, ne me semblent pas devoir être très-pressés d'avoir des nouvelles de leurs amis. Vous direz que ce n'est pas en partie de plaisir que vous êtes, et que vous êtes allé vous dégeler à Nice. Mais, dans ce cas, il est bon d'attendre que le dégel ait eu lieu. Je commence à le croire avancé, puisque vous, qui allez toujours tête nue à Paris, avez besoin d'un chapeau et d'un parasol en Italie. Je vous félicite donc du résultat de votre voyage. Moi, je souffre en ce moment d'un rhume de cerveau qui, depuis trois jours, me retient au logis. Voilà trois mois qu'il dure; mais je l'ai augmenté par de trop longues courses. J'espère le guérir par le régime et le repos. Mais le repos, bon Dieu! quand en aurai-je? Jamais, je crois, plus d'affaires, plus d'embarras, ne me sont tombés sur le dos. Encore si je réussissais! mais j'ai moins de succès que de déceptions. Ajoutez à ce que je fais des craintes pour celui-ci ou pour celui-là.
Lemaire et tous les employés des Archives se sont mis en révolte ouverte contre le garde général de leur boutique. L'affaire a nécessité une enquête. Que va-t-il résulter de ce démêlé? Quoique le maître soutienne tant soit peu ***, les juges lui sont contraires. Toutefois on ne peut lui ôter sa place sans lui en donner une autre. Il paraît qu'on ne
veut pas en faire un sénateur, ce qui eût tout terminé. Il est difficile aussi de chasser ceux dont les archives ne peuvent se passer, en tête desquels sont de Wailly * et Lemaire, et ceux-ci ne veulent pas rester si l'autre reste. C'est au moins la parole donnée par de Wailly, homme des plus respectables.
Heureusement que Persigny et Fortoul sont pour les révoltés. Ce fou de *** a tout le monde pour ennemi. Quand je saurai la fin de cette histoire, je vous la ferai connaître.
Vous me parlez de mon affaire des actions en homme qui veut rassurer ma conscience^ Ce n'est pas elle qui a besoin d'être prêchée. C'est un sentiment intérieur qui m'a dit, dès le commencement, que mon nom ne devait pas se mêler de ces sortes d'agiotages. J'approuve la grande opération; si j'étais un inconnu, intime de ceux qui l'ont conçue, je profiterais de la circonstance, parce que je sais faire bon usage de l'argent qui m'arrive. Mais ici il y avait des répugnances dès l'abord. Malheureusement, comme vous dites, cela s'est enfilé de façon que, sans blesser quelqu'un, je n'ai pu m'en tirer. Ce que je redoute, c'est de vouloir être pauvre à tout prix, comme ce fou de Jean-Jacques. Je n'ai pas moins fait une sottise, d'où il résulte que j'ai 951 francs de rentes de plus. Ajoutez que je suis sur le point d'en perdre beaucoup plus du côté du Gaz, mon plus riche domaine qui, dit-on, va être bouleversé de fond en comble
* M. Natalis de Wailly, chef de la section historique.
^ M. Emile Pereire, qui avait eu dans les mains, entre autres affaires, celle de kl réorganisation et de la fusion des diverses compagnies de l'éclairage au gaz de la ville de Paris, avait appris que le petit pécule de Déranger se trouvait diminué par ces opérations, et il lui avait, par des amis communs, fait remettre des actions qui devaient compenser les perles subies. La lettre de Béranger dit que cette remise fut faite avec assez de délicatesse pour que le refus fût impossible.
par une compagnie qui veut éclairer tout Paris pour rien, si on lui donne, à meilleur marché que nous, l'éclairage de tous les particuliers.
Notre directeur général, homme très-capable, est au diable; les actionnaires meurent de peur, et votre serviteur se prépare à faire un déménagement pour la rue Copeau S où les pensions bourgeoises sont à bas prix. Je regarde, au reste, depuis longtemps de ce côté. C'est mon Italie.
A propos, vous saviez que P*** souffrait de la tête depuis plusieurs années; il est guéri. Il avait été en Allemagne, à Piome, à Naples : rien n'y avait fait. Du sable chaud, trèschaud, sur la tête, renouvelé trois ou quatre fois par jour, a mis un terme aux douleurs et dissipé l'humeur sombre que la peur de mourir lui donnait : car la peur de la mort est le plus affreux mal que je connaisse, si j'en juge par ceux que j'en vois atteints. C'est le docteur Trousseau qui s'est rappelé l'emploi que son maître Bretonneau avait fait de ce remède, et l'a appliqué à mon pauvre P***.
GXLI