IV
i!t)6 CORRESPONDANCE
moine; vous n'avez aucune autre responsabilité que celle de vos actes; laissez le monde, les journaux, les amis et les ennemis vous désigner comme ils le voudront, vous ne pouvez pas vous amuser à écrire un lettre imprimée tous les matins pour prier les contemporains de cesser de vous qualifier, afin de plaire à quelques personnes de mauvaise volonté qui ne veulent pas comprendre que vous n'êtes pour rien dans cet excès de zèle. Quant à moi, qu'on m'appelle Béranger ou de Béranger, M. le chevalier de Béranger même, que m'importe! Je rougirais, pour flatter quelquesuns de mes amis, de déclarer que ce de ne m'appartient pas, mais aussi je ne me suis jamais amusé à m'en vanter. Sur ce, chère fée, que cette grave question ne vous agite plus; vous êtes la princesse Esprit, la reine Beauté, la comtesse Enjouement, et vous n'avez pas de plus fervent admirateur et courtisan que votre vieil ami.
Le marquis de Béranger.
Ça sonne bien, n'est-ce pas?
Aimez-vous mieux :
Béranger,
Ouvrier en rimes.
C'est crâne, n'est-ce pas? Choisissez.
CCXYIIl
A MONSIEUR EUGÈNE SUE
Mon cher Sue, je serai très-heureux d'être utile à votre protégé; dites-lui qu'il peut compter sur moi. Quoique je sois bien souffrant, je vais faire les démarches nécessaires, et, grâce à mes relations avec B***,'je suis presque sûr d'obtenir ce que vous désirez. Je comprends la malheureuse
hésitation de M. V***. Voilà une des affreuses éventualités de la proscription. Rester fidèle à son serment, à sa haine, ou laisser mourir loin de soi le vieux père qui vous réclame à ses derniers moments : c'est horrible. Je tâcherai d'obtenir une permission simple, sans jour fixé, et, une fois qu'il aura rendu les derniers devoirs à ce pauvre vieillard, il pourra regagner le lieu de son exil. Ah! vous êtes bien vaillants là-bas, et je pleure en songeant à tant d'intelligence, de patriotisme, de courage s'épanouissant ou s'étiolant hors du sol natal.
Comptez sur moi, mon cher ami, en cette occasion, comme en toutes celles où il vous plaira de réclamer mon concours.
A MONSIEUR EUGÈNE SUE
La fée Bonheur est désespérée de ce qu'elle appelle « la lâcheté du petit juif de la rue ***. » Sa naïve colère m'amuserait si elle n'était pas très-effrayante quand elle est méchante. Puis, ensuite, elle est si sincère, qu'elle m'a fait partager presque, moi l'homme inoffensif par excellence, ses petites rancunes, et je vois bien qu'elle vous les a inculquées tout à fait, et que vous en voulez beaucoup à ce pauvre malheureux. J'aurais un moyen de me faire bien venir de la fée si je lui répétais la belle histoire d'une armoire et d'une superbe actrice fort courtisée par son ennemi, que A.*** m'a racontée l'autre jour, mais elle la vengerait trop bien; puis je ne veux pas encourager son penchant à la méchanceté; ensuite j'ai une meilleure idée.
La fée est désolée, pourquoi? D'une ingratitude dont M*** est l'éditeur responsable. Je ne comprends pas beau-
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coup son chagrin, mais enfin il existe. Entendons-nous ensemble pour lui offrir une consolation qui ramènera le sourire dans ses jolis yeux. La fée aime à être chantée, c'est un petit travers plus excusable que ceux de la plupart de nos jeunes femmes. Eh bien, vous m'avez dit lui avoir fait quelques poésies. La Souffrance, entre autres, que vous m'avez envoyée, est d'un sentiment très-touchant.
Expédiez-moi tout cela, je tâcherai de trouver quelques quatrains dans ma vieille cervelle; j'arrangerai un peu, puisque vous craignez qu'elles ne soient pas assez en toilette, vos nouvelles nées. Nous ferons du tout un petit volume; j'entreprendrai Perrotin un jour qu'il sera de bonne humeur, je lui parlerai de son château, je lui promettrai d'y aller S et, quand il sera bien disposé, je lui demanderai de me faire imprimer une jolie petite édition de l'œuvre commune tout inspirée par la fée, et nous lui expédierons un bel exemplaire doré sur tranche! avec des gravures aussi, peut-être bien. Il est entendu qu'il n'y aura rien de politique dans ce que vous m'enverrez; j'aurai déjà assez de peine à faire sortir mon vieil ami de ses habitudes et de nos conventions. Mon idée vous sourit, n'est-ce pas? Je connais notre chère enfant, ses grandes vertus et ses petites faiblesses ; elle sera ravie de cette invention de notre part. Judith, à laquelle j'en ai parlé, m'a souri, disant que j'étais un malin et que je connaissais bien le cœur des femmes. Elle a ajouté, et je pense entre nous qu'elle a un peu raison : « L'enfant sera bien difficile si elle trouve qu'elle ne gagne pas au change. » En définitive, mon cher ami, et quelle que soit sa monomanie, il me semble qu'à nous deux nous valons bien l'autre, et notre petit bagage poéti-
* M. Perrotin avait offert à Béranger de l'établira Châtillon-sous-Bagneux.
que lui fera bien plus d'honneur, puisque vanité il y a, que la dédicace des lamentations de cette sempiternelle héroïne qui, heureusement pour notre fée, ne lui ressemble pas le moins du monde. Si c'est son portrait, comme elle en est si fière, franchement le peintre ne fait pas ressemblant.
GGXX
A MADAME BLANCHECOTTE
Ma chère enfant, je suis un peu mieux et j'ai été voir Lamartine, que j'ai trouvé avec la fièvre et ses deux sœurs. Il a un rhumatisme assez douloureux. Nous avons parlé de vous au sujet des volumes qu'il met en vente à votre domicile ^ : il semble en vérité fonder sa glorification sur ces quelques pages; plus que sa gloire, sa subsistance même. Sa gloire n'y gagnera pas ; elle n'en a pas besoin ; mais je voudrais bien que cela pût remplir sa bourse et même un peu la vôtre. Pour cela, il ne faudrait pas aller à la légère. Tâchez donc de bien prendre vos mesures pour cette vente à domicile. Si elle ne rapporte pas tout l'argent qu'il en espère et dont il dit avoir besoin, que du moins elle ne cause pas de désagrément à ceux qui la feront. L'intérêt de Lamartine l'exige.
Je vais un peu mieux et vous attends un de ces jours pour causer plus au long de tout cela.
* Lectures pour tous.