A MADAME ÉLISA FLEURY
8 janvier 1854.
Je vous dois bien des remercîments, chère dame, poulie charmant volume que vous avez bien voulu m'envoyer; il contient des morceaux délicieux de sensibilité, et dont la forme est aussi élégante que correcte. C'est de la poésie d'un naturel bien rare; vous n'avez péché que par un excès de modestie. Combien, à votre place, se seraient fait de tout cela un nom qui attirerait des appuis à leur vieillesse! Vous avez sans doute beaucoup d'amis, et personne plus que vous ne le mérite, mais les amis ne suffisent pas toujours. Puissent-ils, si besoin est, parvenir à vous être utiles !
Avec mes remercîments, agréez, chère dame, le témoignage de mon respect et de mon dévouement.
A MADAME BLANCIIECOTTE
10 janvier 1854.
Ma chère enfant, je suis fâché d'apprendre que vous soyez souffrante. Quant à moi, je suis toujours dans le même état, mais sans souffrance aucune. Lamartine et Chamboran viennent de passer une heure avec moi. Le dernier nous a lu beaucoup de beaux, très-beaux vers d'un tout petit volume. -^
A propos de beaux vers, c'est le cas de vous parler de
M. Lecorate de ^Isle^ Vous m'avez dit qu'il désirait avoir part aux entreprises littéraires de ]\Df. Didot. Je pense que c'est surtout dans leur Biographie qu'il trouverait de quoi se satisfaire.
Si c'est en effet à ce grand ouvrage qu'il veut travailler, engagez-le à se présenter de ma part à M. le docteur Hoefer, qui a la direction de cet ouvrage. Il le trouvera de midi à trois heures, rue des Saints-Pères, 19. Je lui ai parlé de M. de l'Isle, et lui ai dit tout le bien que j'en pense et qu'il mérite; et, comme M. Hoefer est lui-même un homme d'élite par l'intelligence et le caractère, M. de risle est sûr d'être bien accueilli s'il a besoin de recourir à lui. Engagez-le, dans ce cas, à ne pas tarder à lui rendre visite.
CGXXIII
A MONSIEUR DEHIN
17 janyier 1854.
J'ai attendu l'arrivée du tabac pour vous répondre, mon cher Dehin, et je vais vous gronder pour des étrennes de ce genre, que je ne veux plus recevoir, si vous ne m'envoyez pas la note des frais. Vous savez qu'il m'est facile de vous en faire passer le prix par la poste, et cela me rappelle que je dois vous être redevable d'une somme quelconque aux œuvres de votre ***. Cette souscription aurait-elle échoué?
J'aime beaucoup votre tabac de Hollande; mais ce qui m'a fait plus de plaisir, ce sont les nouvelles que vous me donnez de vos affaires. Vous m'annoncez ce qui était l'objet des souhaits que je faisais pour vous et votre famille
* M. Lecoinlc de l'Isle, qui a écrit de si beaux vers daiis le style dorieii, n'était pas alors encore connu du iniblic.
Quant à moi, mon cher ami, je me porterais assez bien pour mon âge, s'il ne m'était arrivé, il y a peu de jours, un accident peu grave, mais qui me retient à la chambre. J'ai le coup de fouet ; vous savez que c'est la rupture d'un muscle du mollet, qui vous condamne au repos quelquefois pour longtemps; j'espère en être quitte pour une retraite de quinze jours ou trois semaines au plus, et cela sans souffrance.
C'est beaucoup pour un vieux coureur qui fait chaque jour ses deux ou trois lieues dans Paris, car je ne vais plus à la campagne, trouvant désagréable de quitter mon coin, où je n'ai pourtant pas tout ce qu'il me faudrait de liberté.
A propos de la question d'Orient, on parle fort par ici de la Belgique; le mariage de votre prince royal* a été censuré par ceux qui, comme moi, ne se soucient pas de la réunion de votre pays à la France, et qui, par conséquent, n'aiment pas à voir donner des prétextes à une agression de notre part. Il serait temps, comme vous le dites, de renoncer enfin à la vieille politique et de tâcher que les peuples s'entendent; mais je ne verrai pas s'accomplir ce beau rêve. Les hommes sont trop peu raisonnables.
GCXXIV