A MADAME BRISS0T.TH1\:ARS
Pas?iy, décembre 1848.
Nous sommes bien effrayés des approches du vote de la présidence; tout le monde s'en occupe ici, et j'ai été sur le point de déserter parce qu'on voulait me pousser dans cette émeute. J'ai été obligé de refuser la visite de Louis Bonaparte, qui n'en est pas moins venu, mais je n'y étais pas et j'ai dit à son cousin^ que je rendrais la visite si Louis Bonaparte n'était pas nommé : ne faites pas mettre cela dans le journal de la préfecture'. Du côté de Cavaignac, pour qui je voterai, puisque Lamartine n'a pas de chances suffisantes, on aurait voulu avssi se servir de mon nom ; i) n'est pas jusqu'aux socialistes qui m'ont ofTert de me porter à la présidence. La plaisanterie était assez bonne et je n'ai pas pris la chose au sérieux; mais tout cela m'a fait regretter de n'être pas seul. Certes alors je me serais mis à courir les champs.
J'ai eu la visite, il y a peu de jours, de M. de Kerenflech. J'étais sorti, et le lendemain j'ai été à son adresse; mais, quoiqu'il fût à peine une heure, il était déjà à la Chambre. Je me suis figuré qu'il revenait à Paris après le conseil général; en fait- il partie? J'aimerais à causer avec lui, s'il vous a vue à Quimper dans Texercice de vos fonctions.
A MONSIEUR MONTALANT-BOUGLEUX
Pissy, 9 décembre 1848.
 la façon dont vous m'adressez vos questions, je juge que
s M. Pierre Bonaparte.
' M. Brûsot était devenu préfet du Finistère.
nul n'y peut mieux répondre que vous, et je ne voudrais pas lutter avec vous, monsieur, s*il fallait le faire en bons couplets, car cette chanson ^ est remplie de vers excellents et d'heureuses pensées. Elle décèle mieux qu'une habitude de ce petit genre; elle est l'œuvre d un homme qui pense, et qui pense en poète.
Quand j'ai publié le Déluge^ il y avait douze ans que cette chanson était faite, et je vous avoue, monsieur, que je ne croyais pas si prochain l'accomplissement d'une prédiction que m'inspirait le spectacle donné par tous lés chefs de TEurope.
Les prophètes de mon espèce ne sont pas obligés de justifier toutes leurs prophéties; pourtant, monsieur, je pourrais vous répondre, quant aujx flots tranquilleSj que ce n'est pas lorsque les flots n'ont que commencé à monter que je leur ai promis le repos. Ni moi, ni vous, monsieur, quel que soit le nombre d'années que vous avez sans doute de moins que le vieux prophète, ne verrons cet avenir, auquel il m'est doux de croire pour me consoler des sottises que j'ai encore à voir en ce pauvre monde.
D'autres consolations se joignent à celles-là, lorsque arrivent jusqu'à moi des témoignages de bienveillance et de sympathie comme ceux que vous m'adressez, monsieur; et je vous prie de m* en croire très-reconnaissant.
A MADAME KRISSOT-TIIIV A ISS
3 janvier 1819.
Le changement de ministère, qui fait tant crier ici, ne peut vous nuire, puisque M. Lacrosse y gagne un portefeuille. Ce changement n'en est pas moins un mal réel, par
1 Une réponse à la chanson du Déluge.
les mauvaises idées que font naître les causes qui ont amené la retraite de M. de Malleville» Il y a un commencement de désillusion c^ez beaucoup de bonapartistes.
Je suis, moi, fort ennuyé. Louis Bonaparte, malgré le refus fait à son cousin de le receroir, m'est venu voir deux fois, sans me trouver, il est vrai. La première visite était trois semaines avant 1 élection; je p(Hivais ne pas la compter; la seconde eut lieu deux jours avant sa proclamation. Celle-là, il faut la rendre, et cela me coûte extrêmement. Il m'en faudra rendre une aussi à madame Demidoff, qui m* est venu voir lorsque j'étais malade et que je n'ai pas vue non plus. Jugez de mon ennui; vous n'en avez pas de plus gros dans votre préfecture. Ah I j'aurais dû vous aller demander un refuge depuis plus de deux mois : mais cette pauvre Judith serait .restée seule, car Fanny est encore absente.
A NADEUOISËLLE PAULINE BÉGA
Passy, 17 janTÏerlSIO.
Ma chère enfant, j'ai bien peu de temps pour t'écrire et te remercier de ta bonne lettre.
Il est vrai que ton thème habituel, c'est l'ennui que ttir éprouves loin du toit paternel; cet ennui, je me plais à croire que tu te l'exagères un peu. Viendra un jour où, comme le dit l'Écriture, tu quitteras sans trop de peine père, mère et amis pour aller chercher le bonheur sous un autre toit. Il est vrai' que les devoirs que tu auras alors à remplir seront d'autre nature que ceux qui te sont imposés aujourd'hui. Mais peut-être ne te sembleront-ils pas moins lourds. Ma pauvre fille, si tu savais combien de fois il arrive dans la vie de regretter l'âge que tu traverses ! Même, que de fois on se fait un plaisir du souvenir des prétendues peines dont on
gémit dans la jeunesse ! Prends patience, et donne-toi de la science et un état; lis autant que tu le peux. Mettre des faits dans la mémoire, c'est se donner de rexpérienoe; c'est rivaliser avec le temps.
Je te donnerai bientôt un livre excellent de madame Carpentier, sur la première éducation, où tu puiseras des notions très-variées et les meilleurs principes, présentés avec une grande tendresse de cœur. Je veux le lire tout entier avant de t'en faire présent; malheureusement, j'ai si peu de temps devant moi que cette lecture en souffre.
A MADAME YALCHÈRE
Pasfj, 25 janvier iS40.
Ma chère enfant, dites, je vous prie, à madame Valmore que, renseignements pris, il ne parait pas que M"** veuille donner des gardiens et des conservateurs aux volumes qu'il fait entasser dans des espèces de magasins.
Je ne veux donc pas demander inutilement. D'ailleurs M. Valmore peut faire lui-môme la demande, en s' appuyant de mon nom, s'il le croit nécessaire. Mais ce qui, selon moi, serait au moins aussi sûr, ce serait de recourir à madame Récamier qui, dit-on, a un grand pouvoir sur M. Falloux, ainsi que le prouve la place de bibliothécaire accordée à Ampère. Madame Valmore connaît et voit madame Récamier ; celle-ci peut donc la servir auprès du distributeur des bibliothèques. De ce côté, je veux dire du côté de M. de Falloux, ma recommandation serait non-seulement inutile, mais pourrait être nuisible.
Voilà, ma chère enfant, tout ce que je puis vous dire sur ce qui intéresse madame Valmore.
Il est dangereux d'être toujours seule, pauvre femme 1 La
DE BËRANGER. 13
tête se monte ; on fait des rêves qui n*ont pas le sens commnni dans lesquels on exagère tout, le bien comme le mal, et qui font rire quelquefois ceux à qui l'on en fait confidence. C'est un peu TefTet que votre lettre a produit sur moi : je ne vous en suis pas moins obligé de tout ce qu'elle a d'aimable pour mes chansons. Mais pourquoi vous saigner pour avoir l'édition illustrée, quand je pouvais vous donner un exemplaire ordinaire. Il fallait me le demander. Je n'offre jamais mes œuvres.
A MOKSIEUR 11***
27 janvier 1840.
Je VOUS remercie, mon cher monsieur, de m'avoir donné de vos nouvelles. Je craignais qu'au milieu des changements qui se succèdent avec une rapidité inquiétante pour notre pauvre patrie, vous n'eussiez eu à souffrir dans votre nouvelle carrière. Je me réjouis de voir qu'il n'en est rien.
Vous désirez vous changer de climat. Si c'est dans l'intérêt de la santé de madame ***^ je n'ai rien à objecter; sans cela je ne vous conseillerais pas d'aller dans l'Hérault, où il est, dit-on, bien difficile d'obtenir les bonnes grâces de messieurs du clergé, qui régnent là assez despotiquement. Aux pays chauds les bêtes venimeuses. Le centre de la France vous vaudrait mieux, il me semble. Au reste, il y a deux voix maintenant dans votre conseil de famille; il en doit sortir de sages délibérations. Calculez donc bien toutes vos démarches au profit du ménage, à qui je souhaite toutes sortes de prospérités.
Je vous remercie de l'attention que vous avez donnée à la jeune Antier, qui a bien besoin de se faire une position. Elle a un oncle ici qui est très-heureux du bien que vous dites de sa nièce.
i4 CORRESPONDANCE
J'ai fait part de yos compliments à Reynaud, qui n'a pas toujours d'aussi bons souvenirs du pouvoir qu'il a eiercé momentanément. Lui, Carnot et Gharton, sont des hommes de cœur à qui il ne manquait qu'un peu d'expérience. J'espère qu'un jour ils pourront être plus utiles à notre pays, si léger dans les jugements qu'il porte des citoyens les plus dévoués.
A MADEMOISELLE PAULINE BÉGA
31 janTÎer 1849.
J'ai promis ce matin à ta maman de t'écrire et je tiens ma parole.
Ta petite lettre m'a fait grand plaisir. J'aime à te voir prendre goût à la lecture. Ton amour pour Racine et particulièrement pour Phèdre prouve combien ton jugement se forme. Phèdre n'est pas la pièce la mieux combinée de ce grand poète, mais aucun caractère n'est mieux étudié, mieux rendu que celui du principal personnage, le plus passionné de tous ceux que Racine a mis au théâtre.
Je ne me rappelle plus si l'exemplaire que tu as contient quelques commentaires. Je voudrais que tu lusses VUippolyte d'Euripide, d'où nous vient le sujet. Sénèque (qui n'est pas le philosophe latin) l'a traité aussi. Racine a beaucoup emprunté à ces deux anciens, dont il a triomphé comme peintre de passion.
Britannicus est supérieur à Phèdre comme combinaison dramatique, bien que l'intérêt y soit moins grand ; mais l'idée, si bien accomplie, de rendre sensibles et supportables au théâtre les commencements d'un monstre pareil à Néron, est une des plus grandes preuves de génie données par Racine, Un esprit de second ordre n'eût pas manqué de nous mon-
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trer Néron repu de tous les crimes, au moment où il va en recevoir le prix. Il est toujours facile de produire de Teffet sur le Tulgaire avec de semblables tableaux. Il faut mieux que cela aux esprits délicats, et faire prévoir toutes les atrocités de Néron sans en souiller la scène est une œuvre de grand maître.
Je crois que cette pièce ne réussirait plus aujourd'hui. C'est faire en deux mots la critique de notre époque. Mais je fais là le maître d*écoIe et t'ennuie peut-être de ce qui t'a amusée.
Tu fais bien, ma chère enfant, de faire un retour sur toimême lorsque tu as à te plaindre de tes insurgées. C'est une intention que l'on a rarement à ton fige, et il est des gens qui vieillissent sans jamais faire cette évolution sur euxmêmes. Elle produit pourtant les plus heureux résultats. Tu me trouves bon : sache que, si je mérite cet éloge, je le dois à ce que de bonne heure aussi j'ai pris note de mes fautes pour m'en corriger d'abord, puis pour juger mes semblables avec indulgence. Continue donc à user de ce procédé que ton bon cœur t'a révélé et tu croîtras en bonté comme en science.