‹ Correspondance de Béranger (volume 4)Chapitre 19 sur 116 · A MONSIEUR JULES BORDET · texte numérisé non relu

A MONSIEUR JULES BORDET

Passy, 8 février 1849.

Je VOUS remercie, monsieur, des deux chansons que vous m'envoyez, et suis heureux de vous les avoir inspirées, bien que je ne mérite que faiblement les éloges que vous voulez bien me donner.

11 y a de la poésie chantante dans ces couplets et le travail du vers en est remarquable.

Mais, si vos chansons m'ont fait plaisir, votre lettre m'a fait peine. Vous êtes malheureux, monsieur, et à une époque

où il y a bien peu de remède à cette triste maladie que j'ai trop connue pour ne pas la plaindre de tout mon cœur. Je plains YOtre situation, croyez-moi; mais je plains aussi ce que je crois remarquer en vous d*humeur misanthropique. Ne Yous exagérez- vous pas un peu les torts de vos semblables? Je connais mieux les hommes que vous et je vous assure que, quel que soit Tégoîsme du monde actuel, il y a encore des bonnes âmes, encore des cœurs charitables, même parmi les plus riches. Vous me demandez, dans la seconde de vos chansons, comment j*ai fait pour gagner ma vie : hélas ! je dois vous l'avouer, je n'ai pas fait grand'chose de bon. J'ai eu du bonheur, parce que j'ai eu des amis. Je le méritais peu sans doute ; vous dire comment je me suis fait aimer, je ne le saurais. La seule qualité que je me connaisse, c'est de n'avoir jamais envié ni la fortune ni les succès des autres quand j'étais inconnu et pauvre. Â quarante-deux ans je n'avais pas de feu dans mon taudis, même au plus fort de l'hiver. J'étais résigné, et il m'est arrivé quelques rayons de soleil .

Je vous dis tout cela, monsieur, parce que je ne sais de quelle autre manière vous être utile.

Veuillez croire au moins à tous les vœux que je fais pour l'amélioration de votre sort, en m'étonnant toutefois que vos compatriotes n'aient pas encore apprécié ce qu'il y a d'avenir dans votre esprit.

A MADEMOISELLE BÉGA

i4fôvrierl849.

Bien commencé, ma chère enfant; donne carrière à tes pensées et, au risque de quelques erreurs, fais-moi part de toutes tes réflexions sur les lectures que tu as le temps de

DE BÉRANGER. i7

faire. Sois sûre que je pro6terai des occasions que tu me fourniras de diriger ton goût vers le bon et le beau, autant du moins que je le pourrai. C'est un travail que je puis faire aujourd'hui même.

Madame de Sévigné dont malheureusement je ne puis te prêter les lettres, car elles manquent à ma misérable bibliothèque, madame de Sévigné disait, après avoir vu Eifther à Saint-Cyr : « Racine a bien de Tesprit. » Le mot esprit pouvait s'appliquer ainsi alors. A présent, quand on parle d'un grand poète, on dit génie.

C'est TeiTet d'une langue qui marche et qui s'use en marchant. Les mots simples ne lui sufQsent plus : elle enfle sa voix. Tu préfères Béranger à Lamartine, parce que tu connais l'un et non l'afitre; mais juge de la difTérence. En parlant de Lamartine, on vante son fjrénte et de moi on ne doit vanter que Ycaprii. Pourquoi? Parce que les œuvres de l'un ont une élévation qui manque à l'autre.

Ne va pas me croire plus modeste que je ne le suis. Parmi ces écrivains qui prennent le ton élevé, beaucoup sont plus boursouflés que forts et grands ; mais chez nous on aime l'emphase et il a fallu bien du temps pour que la Fontaine (ùt traité d'homme de génie. Tai été plus heureux avec beaucoup moins de titres, et plusieurs critiques m'ont baptisé de ce nom. Mais ne t'y trompe pas; ma popularité a plus fait pour cela que mon mérite littéraire. Dans mon âme et conscience, I^amartine est bien au-dessus de moi et je suis bien loin de la Fontaine. Quant à Lamartine , il est encore un point sur lequel tu te trompes : tu parles de ses vers trop travaillés. Hélas! non; dis donc ses vers trop négligés. II improvise tout et ne peut corriger; de là tant de vers qui font disparate avec des morceaux vraiment sublimes. C'est mon désespoir en lisant Jocelyn^ qui, j'en suis sûr, ne t'a pas ennuyé autant que la ChtUe d'un ange^ sujet fantastique IV. 2

au se lrou¥ent d'admirables passages, mais dont Tensemble ne rachète pas les fautes de détail eommedans Taulre poëme. Baciney ()ui te parait si naturel, si coulant, travaillait ses vers. Ce travail-là, je m'y suis appliqué fort jeune et c'est peut«ètre le beau côté de mon petit talent.

Mais en ^oîlà bien long sur ee thtene et je na compatis point au chagrin que tu as éprouvé dimanche passé et dont m'a parlé ta mère. EUIe a préféré pour toi les jours gras à sa fête : c'est elle qui a fait le plus grand sacrifice. Je l'ai donc plainte avant de te plaindre. Je t'avouerai même que j'ai un peu ride ton enfantillage de vingt et un ans, ce qui ne m'empêche pas d'être heureux quand j'apprends que tu t'es amusée.

Je suis toujours souffrant; ma pauvre vieille tète tombe en compote. J'ai gardé la chambre aujourd'hui et me suis emmédecinéi ce qui n'est qu'un commencement de régime.

Adieu, chère enfant, lis, lis, lis beaucoup et croîs*moi ioat à toi.

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