A M. ALEXIS MUSTON
20 septembre 1840.
Depuis quatre mois que j'ai reçu voAre bonne lettre, vous pensez sans doute, cher monsieur, que j'ai renoncé à TOUS remercier de cette marque de votre souvenir ; vous vous trompez. Mais il faut que vous sachiez que, si j'ai refusé de me mêler aux aflaires publiques, je n'en suis pas moins rçsté le chargé d'affaires de beaucoup de gens, qui n'ont pas d'autre appui que celui que je leur prête, et que le nia)heur des temps a singulièrement augmenté ma clientèle.
J'ai donc pai de loisirs et de liberté { ma correspondance m'arrache k mes plus douces occupations, car je suis assez scrupuleux pour laisser toujours en arrière les lettres aux* quelles il me serait le plus, agréable d^. répondre. Gela vous eiplique pourquoi la vôtre a tant attendu. Vous me supposez un peu villageois : pour vous répondre, il m'a fallu le devenir tout k lait, pendant une quinzaine que je suis venu passer en Normanhie, chez mon vénérable ami, Dupont (de l'Eure), à qui la réaction ^ fait un repos qui tourne au profit de sa santé et à la honte de son département. Les de Broglie et les Yatimenil ont fait courir le bruit qu'il avait amassé d'immenses trésors pendant la présidence du gouvernement provisoire ; et il s'est trouvé des Normands capables de le croire, au moins pendant quelques jours. C'est tout ce qu'on leur demandait. Yoilà de ces faits dont il faut prendre note, et qui font que je ne m'étonne pas qu'avec votre amour du peuple et votre loyauté on fasse de vous un roufje ; craignez même d'être appelé communiste; tous les moyens sont bons pour perdre dans l'esprit des populations les hommes les
1 Pasteur protestant auquel est adressée la lettre CL! du tome II
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plus dignes de la diriger dans le seul intérêt de la patrie.
Vous êtes jeune, cher monsieur, et la renaissance de la République a dû tous donner bien des illusions. Il n'en a pas été de même pour moi, qui ai une longue connaissance des hommes. Tout vieux républicain que je suis, j'ai, dès le premier jour, prévu presque toutes les fautes qui ont été commises, tous les obstacles qu'allait rencontrer le gouvernement nouveau. Je savais surtout que les hommes manqueraient au parti qui s'emparait du pouvoir. Depuis 181 5, les capacités ont été en s'amoindrissant et la corruption n'a cessé décroître. Ce qu'il y a d'heureux, c'est qu'aucun parti n'a eu de supériorité réelle à montrer à la France ; on peut dire, du moins jusqu'à présent, que les fautes sont égales de tous les côtés. Ne désespérons donc pas de l'avenir si nous finissons par mettre à profit le temps que la Providence nous laisse. Je n'ai jamais plus compté sur elle que depuis que j'ai vu à l'œuvre tant d'hommes dont nous avions mesuré le mérite à la longueur de leurs discours. Oh ! que le bavardage nous est funeste! Nous dépensons notre temps en paroles. Quel parfait symbole du Gaulois que cet Hercule qui tenait les hommes enchaînés à sa langue ! À juger par ce qui se passe, la chaîne n'était pas d'or.
Combien je vous porte envie, vous qui vivez loin de tout ce bruit, de toutes ces intrigues, de toutes ces lâchetés t car les journaux ne vous disent pas tout : et vous le diraient-ils que vous n'auriez à gémir qu'au moment où l'événement slacoomplît, tandis que, plus instruits de tout ce qui se prépare, nous avons souvent à gémir longtemps à l'avance, et n'en gémissons pas moins que vous quand le mal est arrivé J ajoutez qu'il nous faut souvent subir le commerce des artisans de nos calamités.
Heureux ceux qui, comme vous, cher monsieur, ont asses de bien à faire autour d'eux pour se consoler du présenti
Vous TOUS oonsolez en consolant : car c'est là sans doute une grande partie de votce missioUi et celle qui doit être certainement le mieux appropriée à votre noble et généreuse nature. 11 me semble qu'à juger du troupeau par le pasteur il doit être doux d*en faire «partie. Puissiez-vous y trouver, en des cœurs qui sachent vous apprécier, le prix de votre dévouement : et, si vous formez d'autres vœux, puissent-ils recevoir leur accomplissement ; je suis sûr que ce ne sont pas des vœux d'égoisme. ,