IV. C
qu'une chose : c*est d'être placé en tète d'une nouvelle édition, revue et corrigée, de Maître Frajnfoù; faute de cela, il n'aura pas la fortune qu il -mérite, du moins je le crains. Voilà, mon cher Noël, ce que je pense de votre ouvrage. Dumesnil ^ vous dira combien je suis sincère. Je me reproche même de l'avoir été trop avec votre digne ami. Sa femme, qui avait la bonté de l'accompagner, a dû avoir envie de m'arracher les yeux ; et comme vous pourriez avoir la même envie, je ne vous dirai pas les critiques que j'ai faites de son opuscule : il ne fait pas bon de maltraiter Oreste devant Pylade. Pourtant, dans ce que je lui ai osé dire, il y a bien quelque chose à vous adresser : pourquoi, par exemple, faire des livres sur des livres et sur les œuvres d'autrui ? Vous et Dumesnil avez mieux que cela en vous. Et puis, quoi vous jM'esse d'imprimer? Ne vaudrait-il pas mieux attendre qu'en vous se fût fait l'accord des sentiments et des idées? Faute d'avoir attendu ce moment, que de gens se sont condanmés à des palinodies dontils n'auraient pas à gémir s'ils avaient eu quelques années de patience! Aviez-vous fait de ces ouvrages qui poussent un auteur dans la rue ? Non ; ce sont des impressions plutôt que des idées que vous donnez au public. N'a-t-il pas le droit de passer sans vous lire? Qui êtes-vous? Il l'i* gnore. Oh! qu'un Chateaubriand, qu'un Lamartine, qu'un Michelet, lui rendent compte de leurs impressions, il courra chez le libraire, car il tient à savoir comment de pareils hommes ont vu, senti, jugé en telle circonstance, ou à propos de telle chose et de tel individu.
' Tout cela, mon cher Noël, je vous Tai déjà dit. J'ai soixante-dix ans et commence à rablicher. Toutefois, ne dédaignez pas trop ces observations ; elles sont de vieille date chez moi. D'ailleurs elles ne m'empêchent pas de rendre
' Alexis DuniGsml, gendre de M. Midu^Iet, auteur de VÀri UaUen.
DE BÉRANGER. g5
justice h votre début. Je n'ose vous dire même tout le plaisir que m'a fait votre petit volume, de peur de nuire à la morale de mon sermon. Il est vrai aussi que j'aime et admire Rabelais, bien que je sois obligé d'avouer que Voltaire, qui avait un génie moins original, après l'avoir maltraité et dépouillé, lui a enlevé la première place parmi les réformateurs que la France devait accepter, elle qui n'a jamais eu de goût pour les esprits trop austères : notre bon sens veut pouvoir rire.
Molière le savait bien aussi Mais qu'ai -je besoin de vous
parler de celui-ci? Attendons ce que vous allez nous apprendre sur cet autre réformateur : voici d'ailleurs assez de bavardage.
Je n'ai jamais lu Ambroise Paré que, par parenthèse, le joyeux docteurde Montpellier eûtbien dûguérirde sonabsurde crédulité. Mais pourquoi dites-vous qu'il fit le premier l'opération de la taille? Je croyais que cette opération avait été pratiquée en France, sous Louis XI, sur un archer, condamné àmort, qui dut sa grâce et la vie à cet heureux essai.
A MADAME BLANC HECOTTE •
27 juin 1850.
Pardonnez-moi-le, madame, mais aux premières lignes de votre aimable lettre, je me suis douté qu'il s'agissait d'un
* Madame Blanchecotte n'avait pas encore fait connaître au public son talent si délicat et si distingué. Née dans les derniers rangs de la foule, faisant son rude métier d'ouTrière, elle s'instruisait déjà en silem^e, et non-seulement dans Tart des vera, mais dans Tart de lire et de penser en diverses langues. Elle avait trouvé des encouragements auprès de M. de Lamartine. Le patronage de Bcranger lui fot acquis dès qu'elle y recourut, et il ne lui a plus fait défatit un seul jour. Béranger fut son maître, son conseil, son guide, son protecteur le plus sûr el le plus déTOUc.
Madame Blandiecotte a euTiron cent cinquante lettres de Béranger; mais la plupart de ces leUres ne sont que des billets qui n'offrent pas d'intérét pour tout le inonde.
autre que du vieux chansonnier. Mais j'ai été touché que vous ayez eu Tidée de me distinguer parmi les nombreux admirateurs et surtout parmi les amis du grand poète dont vous regrettez Tabsence. Malheureusement pour moi, entre l'amant d'Elvire et celui de Lisette, il y a tout un monde, ce que je confesse à ma honte ordinairement, mais avec plus de regret auJQurd'hui, que vous semblez, madame, vouloir recourir à mes conseils à défaut de ceux de Tauteur de Jocelyn. Je suis indigne d'un tel honneur; toutefois je me mets à votre disposition pour le peu de temps que durera son absence et pour le peu que je sais. Mais s'il ne s'agit que de devenir un appui pour votre jeune muse, je crains aussi, madame, que vous n*ayez pas fait un heureux choix, quoique je serais bien fier de pouvoir vous tendre la main.
Dans ce moment, le sort me rapproche de Lamartine, mais toujours avec cette extrême différence qu'il doit y avoir daas nos destinées. La mauvaise fortune le fait cingler vers Smyrne, berceau d'Homère, et moi, pauvre vieux chansonnier des rues, je suis forcé aussi par la fortune barbare de quitter ma modeste retraite de Passy, pour aller, près de la barrière d'Enfer, reprendre gîte dans la mansarde d'une pension bourgeoise. Je vis loin du monde et il ne me reste plus de crédit. A quoi, madame, pourrai-je vous être utile? Pourtant, soyez sûre, que si, de façon ou d'autre, il se présentait une circonstance où je fusse assez heureux pour vous servir, je la saisirais avec empressement. Vous n'auriez qu'à m'écrire à la pension bourgeoise, rue d'Enfer, vis-à-vis l'hospice Marie-Thérèse, ancienne habitation de mon vieil ami Chateaubriand, souvenir qui peut-être à vos yeux servira à couvrir ce qu'il y a de prosaïque dans les détails que je suis contraint de vous donner.
Agréez, madame, l'assurance de la sincérité de mes offres et l'hommage de mes sentiments les plus respectueux.