‹ Correspondance de Béranger (volume 4)Chapitre 36 sur 116 · A MONSIEUR ALEXIS WILHEM · texte numérisé non relu

A MONSIEUR ALEXIS WILHEM

•> 3 août 1850.

Puisque vous me donnez du monneur tout sec, je vais vous rendre du momieur.

Monsieur donc,

Perrotin ne m'a remis qu'hier voire brochure. Je viens de la lire et suis étonné de voir que vous vous soyez préoccupe d'une matière à laquelle je vous croyais complètement étranger et à laquelle je le suis beaucoup. Toutefois vous exjiosez votre idée avec tant de clarté et dans un si bon style, que je n'ai pas eu de peine à saisir Fenscmble de votre système financier et des moyens d'exécution dont vous l'appuyez. Moi aussi j'ai rêvé l'impôt unique : j'avoue que le vôtre me paraît préférable à celui que j'avais invente à la suite de Vauban qui, le premier chez nous, parait en avoir senti la nécessité.

Je vous donne donc mon adhésion pleine et entière, sauf les objections que peut rencontrer cette idée comme vous la présentez de la part de ceux qui s'entendent mieux que moi à juger du mécanisme financier, gens qui pourraient aussi découvrir des vices que cette innovation contient peut-être. Il me semble d'abord que le travail y devient le grand multiplicateur, sans y trouver une assurance de rémunération suffisante et proportionnelle; mais je n'ose insister sur ce point, tant je suis ignorant en économie politique. Je ne parle ici que des économistes sans préjugés, sincères et amis du peuple, ayant par conséquent fait des études qui me manquent

' M. Alexia WîUiem ci^t le fils de Wilhem. Il venait de publier une brochure intitulée Projet (V impôt unique, universel, sur ta circulation de la fortune publique. En 4851, il publia un livre, le Poraclet, pour combattre les doctrines politiques du clergé et particuUèrem uit des jésuites.

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pour savoir si le rendement d'un pareil impôt serait aussi fort que vous le calculez et serait aussi équitable qu'il me semble au premier aperçu.

n me reste à vous complimenter sur l'emploi que vous faîtes de votre temps, sur le but que vous donnez à vos études, qui ont dû être longues, et sur le bon esprit qui vous a inspiré ce travail sérieux.

Avec une telle capacité d'intelligence, est-il possible que la même tête se laissaaller à des lubies qui n'ont pas de nom?

Avec la force d'esprit de Pascal auriez-vous aussi son cAté faible? Ma foi, on ne saurait payer ti*op cher de certains dons,

sans doute; mais au moins ne devrait-on pas les acheter au détriment de ses amis, que, par une fatale manie, on tient éloignés de soi ou dont on s'éloigne, quelle que soit la peine qu'ils en éprouvent.

Actuellement que je t'ai dit ma façon de penser, je reprends avec toi le ton qui convient à un vieil ami de ton père, et que ton monrieur en tête de ta lettre m'a fait quitter.

Je te préviens que nous avons quitté Passy et que maintenant notre adresse est rue d'Enfer, 113, près la barrière.

Si tu viens nous voir, comme je l'espère, demande mademoiselle Frère, qui te fait ses amitiés.

A MOiNSlEUB TILLUUUÉ

8 août 18^0.

Mon cher Yilliaumé, j'achève la lecture de votre quatrième volume* et m'eno^presse de vous remercier de tout le plaisir et de tout le fruit que j'ai retirés de cette lecture, depuis le .premier volume jusqu'à la fin. C'est le livre d'un honnête homme, consciencieux dans son travail, courageux dans ses

■ De VBUtinre de la Bévolution française.

jugements. Je ne les adopte pas tous, au moins dans la forme trop absolue que, selon moi, vous leur donnez souvent; mais ils vous sont toujours dictés par les principes les plus respectables, par Famour de la vérité, de la liberté et de la patrie.

Félicitez-vous donc de votre œuvre, surtout en pensant qu'il vous sera utile, très-utile même, du moins je l'espère; ce que j'en ai entendu dire m'en est déjà la preuve.

Gela ne m'empêchera pas de vous faire quelques reproches littéraires. Votre style a de la fermeté, de la clarté, mais des incorrections vous ont échappé. A la seconde édition il faut les faire disparaître.

Il est aussi des passages qui manquent de développement : dans le procès de Louis XYI, la conduite des girondins n'est pas suffisamment expliquée. Je vous demanderai aussi les preuves du royalisme de Charlotte Gorday : jamais le parti royaliste ne l'a réclamée; vous savez que j'ai été lié avec des hommes de ce parti.

J'ai une observation particulière à vous faire. Tous mettez André Dumont à côté de Lebon; vous avez tort. Ce Dumont, à cette époque, sauva le département de la Somme, que j'habitais alors, des guillotinades de son voisin d'Arras. J'en sais quelque chose. Je ne vous cite cette erreur que pour vous prouver que vous avez pu en commettre d'autres. Votre probité vous impose l'obligation de faire de nouvelles recherches. Défiez-vous aussi un peu plus des intermédiaires entre vous et les ténloins oculaires ou auriculaires, que vous invoquez avec trop de confiance.

Vous dites, par exemple, que lors de l'exécution du roi, Paris était presque en joie. J'ai toujours entendu dire le contraire, et je le crois, quels que fussent les sentiments qui pouvaient régner dans la multitude. Ce fut un acte trop extraordinaire pour ne pas supposer que la masse des habitants de Paris n'aient pas senti tout ce qu'il y avait de grave dans

le présent comme dans Favenir. J'aî vu écrire, j*ai entendu dire qu'au 20 mars 1815, toute la capitale était en joie aussi; c'est faux, j'y étais. Paris était en émotion générale, mais, dans la foule, on voyait à travers les vivat percer un sentiment d'inquiétude.

Ce qui me paraît manquer, dans le jugement que vous portez et sur les hommes et sur les faits, c'est le sentiment du mal qu'a produit en France cette époque de la terreur, qui, aujourd'hui encore, fait trembler une partie de la France devant ce fantôme qu'évoquent sans cesse les ennemis de la liberté et de la République. Ne vous étonnez pas si, en dépit des services rendus par la Convention, des juges plus sévères que vous envers ses héros ne consentent pas à relever leurs statues tombées dans le sang.

* Votre livre contribuera, je le pense, à diminuer cette épouvante; il leur fera mieux tenir compte de leurs intentions, de leur courage, mais il y aura encore longtemps des hommes qui, comme moi, presque témoin oculaire, diront : Ds nous font payer bien cher les services qu'ils nous ont rendus; c'est mon opinion, bien ancienne, qu'ils pouvaient sauver la France à meilleur marché.

Pardonnez-moi toutes ces réflexions, mon cher Yilliaumé, et croyez qu'elles ne diminuent en rien l'estime que je fais de votre livre, que, certes, je relirai encore plus d'une fois, et que je souhaite que tout le monde lise, en rendant à l'auteur la justice qu'il mérite.

A HONSIEQB DELATOUCHB

25 août 1850.

Ce matin, de deux à trois heures, j'ai frappé, sonné, refrappé, resonné, et personne ne m'a répondu chez vous, mon cher Delatouche. Je m'en suis d'abord affligé, puis je me suis

dit : Tant mieux ! cela prouve qu^îl a repris ses jambes, et qu'il est allé se promener dans les belles campagnes que je Tiens de traverser avec tant ^e plaisir ^ Vous avez dû trouver ma carte dans la botte de vos journaux.

J'ai fait une connaissance presque à votre porte. « D'où venez-vous? Où allez-vous? Quel est votre âge? Dites-moi votre nom ? » Ce sont là à peu près les paroles que m'a adre&- 3ées, sans me connaître, un homme de mon âge, que j'ai reconnu au premier coup d'œil, bien que je ne l'eusse jamais vu, et que vous reconnaissez sans doute aussi à ces façons à la fois militaires et aimables. Aux premiers mots que je lui ai dits de vous, il s'est écrié : « N'êtes- vous pas un tel? — Oui, c'est moi. » Alors les poignées de main et l'invitation d'aller prendre quelque chose dans sa maison, dont il m*a fait un grand éloge. Puis il m*a parlé politique. Il est pour la grande propriété, ce que j'aurais deviné, s'il m'eût laissé le temps de deviner quelque chose. « Enfin, lui ai-jedit, monsieur de Girardin*, il faut que je vous quitte pour voir mon ami, à qm j'ai obligation d'avoir fait votre connaissance, don t je vais le remercier. »

Ce remerciment, mon cher Delatouche, je vous l'envoie à mon retour.

J'allais vous remercier aussi de l'invitation que vous m'avez adressée par une personne dont on n'a pu me dire le ttom. Je vous ai déjà dit, je pense, que le mal que la voiture me fait après le repas me prive du plaisir de dîner en ville, et à la campagne encore plus. J'ai grand regret à vous refu- ^ ser; mais, à mon âge, il ne faut pas faire d'infraction à son régime. Vous comprendrez cela, et me pardonnerez de n'accepter pas l'agréable rendez-vous que vous vouliez bien me donner. J'irai bientôt m'assurer que vous ne m'en gardez

^ Âulnay, Plessis-Piquet, Fontenay-aux-Roses. ^ Lé comte Alexandre de Girardin, mort en 1855.

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pas rancane, et je souhaite bien que cette fois votre porte me soit ouverte.

Rappelez-moi, je vous prie, au bon souvenir de votre excellente garde-malade ^

A HADAME B***

3 octobre 1850.

Je vous remercie, madame et amie, de m^ avoir donné de vos nouvelles; je me demandais ce que vous étiez tous devenus.

Le temps que vous avez passé à P. . . ne vous aura pas réconciliée avec votre exil M. et madame de *** vous auront rendue à vos anciennes habitudes de conversation. Rien n'est plus contraire aux exilés que ces rencontres de la patrie absente qui, par quelques instants de satisfaction, augmentent le regret de ce dont on ne peut plus jouir. Car ne vous figurez pas qu'un changement de lieu vous suffirait; à trente lieues de Paris, vous seriez encore mal.

Quoi ! madame de '**, malade et vieillie à ce point, et cela ' dans un pays où l'on envoie les malingres et les goutteux ! Est-ce le voisinage des montagnes qui a produit ce triste effet sur cette bonne et saine nature? Oh! non; c'est un autre voisinage. Pauvres femmes! que les parents sont cruels de laisser leurs filles épouser des vieux! En vain vous me vantez la force, la lucidité du mari, même la mémoire, ce don fatal dont nous nous servons pour ennuyer nos ami s; il a près de quatrevingts ans, et moi, qui viens d'accomplir mes soixante-dix ans, j'ai chanté, à mon anniversaire, des couplets dont le refrain est :

Ah! que les ^ieux sont ennuyeui!

J'en sais quelque chose.

' MaideiiioiseUe Pauline Flaugergues

Pourtant, ma santé se soutient, je marche encore assez bien, sans frayeur du froid et de la pluie. Toutefois, malgré ma mémoire, je sens qu'au dehors et au dedans les années laissent trace profonde de leur passage. Hais qu'y faire ? Un peu de philosophie, voilà le seul calmant; j'y ai recours; faites comme moi, en attendant qu'une bonne vague ramène votre esquif à Paris. Pour cela, comptez sur mes prières. Vous ai-je dit que des perles d'argent me forçaient à quitter Passy? Nous sommes en peùsion bourgeoise, rue d'Enfer, 113, auprès de la barrière.

Ma pauvre vieille amie ne se fait pas aussi bien que moi à ce changement. Toutefois, nous sommes mieux que nous ne devions nous y attendre; mais tout le monde ne peut, comme moi, changer ses habitudes du jour au lendemain. C'est tout ce qui me reste de la jeunesse; dans un temps comme le nôtre, c est beaucoup.

Je n'ai pas entendu parler de Legouvé.

Je m'étonne que vous ayez besoin de *** pour en avoir des nouvelles; vous avez là une grande amitié que vous n'avez pu prendre sur les routes.

En attendant le bonheur de vous revoir, croyez-moi, comme toujours, chère dame et amie, votre tout dévoué de cœur.

J'ai reçu des remercîments de votre berger pyrénéen.

A MONSIEUR GILHARD

Paris, 6 novembre 1850.

A propos des gens de l'Auvergne, votre M. Rouher vient de publier une liste des condamnations depuis 1814, où il s'est plu à répéter mon nom huit ou dix fois, bien que je n'aie eu l'honneur d'être condamné que deux fois, ce qui suffit

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bien pour me priver de réiectorat. On prétend que cette publication m*a en vue particulièrement. Je ne le crois pas, quoique je sache que TÉlysée m*en veut de ne m'étre pas attelé à son char. *"" a commencé la petite guerre qu'on veut, dit-on, me faire. Il serait possible que ce fussent là des propos de flatteur. Toutefois j'ai eu bien envie de tirer vengeance de votre compatriote le garde des sceaux, qui a fait de sa publication une œuvre ordinaire, où se trouve u n mot que le Moniteur a dû rougir de donner à lire à ses abonnés. L'intérêt de mon libraire, qui en est à craindre des saisies, m'a seul arrêté. Connaissez-vous ce monsieur que le Charivari appelle Chonchon S je ne sais pourquoi?

A MADAVE BLANCflECOTTE

Paris, 6 décembre 1850.

Comment, ma chère enfant, avez- vous pu ajouter foi à la nouvelle qui a couru, dont on m'a rebattu les oreilles hier à mon arrivée de la campagne I

C'est sans doute la courte indisposition que j'éprouvais la dernière fois que vous m'êtes venue voir qui a donné lieu à cette sotte nouvelle. Ah ! mon enfant, quelle triste destinée que celle qui vous met de pair avec les bêtes du Jardin des Plantes!

Criez, dans un coin de Paris, que l'ours Martin est dangereusement malade, tous les enfants, toutes les bonnes, tous

* M. Rovber est gendre de M. Concbon, ancien maire de Qemiont-FeiTaDd. D avait joint à son nom celui de son beau-père.

Béranger, on le voit, a été Tivement blessé lorsque son nom fut affiché sur les murs de Paris, comme celui de Tun des corrupteurs de la nation, et cela, en 1850, sons le gouvernement d*nne republique. Vengeur de 1815, artisan de 1850, prophète de 1848, il ne pouvait s^attendre à ce que sa gloire fût cbfttiée ainsi.

les Jean- Jean vont courir pour assister à ses derniers mo* ments.

Croyez bien que je ne vous mels pas sur cette liste de gobemouches, et que je suis touché de vos témoignages d'intérêt. Je les mérite pour celui que je vous porte et que m'inspire tout ce qu'il y a d'excellent en vous. Car ne croyez pas que je n'étudie que votre belle et noble intelligence, avec laquelle il me semble que votre cœur rivalise avec avantage. Ce qui me charme surtout, c'est de voir que vous avez un mari qui vous apprécie et qui se préoccupe de votre bonheur. Il serait bien heureux lui-même, s'il entendait le bien que vous m'en dites pour me le faire estimer comme il le mérite.

 mardi donc, et croyez-moi, chère enfant, votre vieux maître tout dévoué.

Désormais, vous me demanderez au premier, à droite, ou vous monterez au deuxième, la porte auprès de Tescalier. Je suis descendu d'un étage.

A MADAME BLANCpECOTTE

25 décembre 1SM.

Ma chère enfant, j'ai eu bien regret à apprendre que vous étiez souffrante. Comment! vous avez une fièvre réglée, et on ne la coupe pas. Sans doute votre bon docteur a ses raisons pour cela. Soignez-vous bien : il faut beaucoup de prudence dans votre position, et peut-être feriez- vous bien de vous éviter le travail des vers, qui semble vous causer de trop vives impressions.

Hier, j'avais convoqué mon jeune poète de lÉcole normale \ pour que nous pussions parler ensemble de poésie, comme

« M. Paul Boîteau.

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nous l'avons fait il y a quinze jours; cet entrelien avait paru vous faire plaisir, et j'aurais voulu le renouveler. Causer ainsi est peut-être ce qui peut le mieux vous enseigner ce que vous pouvez avoir encore besoin d'apprendre, si tant est que votre heureux naturel ne soit pas préférable à tout autre ensei^ement.

Recevez tous mes vœux pour l'année qui accourt, et croyezmoi votre tout dévoué.

A MONSIEUR J. J. DEBIN *

16 janvier 1851.

Donne:&-moi des nouvelles de votre santé, si la fièvre vous -en laisse le temps.

Mon cher Dehin, votre lettre et votre envoi m'ont vivement touché ; les larmes m'en sont venues aux yeux. Yous, père d'une si nombreuse famille, vous vous privez pour moi d*une somme qui doit être nécessaire à son entretien, et cela avec l'expression d'un cœur simple et généreux, qui ne se doute pas combien il y a peu, même parmi les riches, de gens capables d'une pareille action. Que Dieu vous en récompense; mais peut-être moi-même vais-je dès aujourd'hui vous en donner le prix, en calmant la peine que ma lettre vous avait'Causée. Oui^ mon cher Dehin, j'ai donné lieu à erreur de votre part; sans doute j'ai quitté Passy par suite de pertes faites depuis quelque temps ; mais ce qui me reste est bien suffisant pour moi et pour quelques autres encore, car j'ai toujours fait la part, dans ma petite fortune, de plusieurs

* Maître dnudronraer et chansounier à Lîége, qui avait envoyé SiBéranger un biOet de banque, en apprenant qu'il avait dû quitter 8on toit de Passy et se mettre dini une pension bourgeoise. Béranger a souvent écrit k M. Dehîn, et il htt a montré dans toutes ses lettres une amitié que des traits semblables k celui dont il est ici question suflGsaicnt à faire naître.

braves gens moins bien partagés que je le suis. Rassurezvous donc sur ma position, que je n'ai jamais souhaitée plus brillante, et en recevant mes témoignages de gratitude, perliiettez-moi de vous renvoyer le bon de 100 francs que vous m^avez adressé d'une façon si cordiale.

Je vous le renvoie, mais croyez qu'il restera une dette pour moi, et que je serais heureux de la pouvoir acquitter un

jour. - .

Soyez sûr aussi que si, par suite d'événements malheureux, j'avais un jour besoin d'un asile, je tournerais les yeux vers votre paisible chaumière, habitée par tant de vertus.

Avec l'expression de mes sentiments les plus dévoués, recevez, mon cher Dehin, le serrement de main d'un sincère ami.

Tout à vous. Béranger.

P. S. J'ai votre portrait sous les yeux, et j'allais oublier de vous en remercier. Je me plais à le croire ressemblant, et j'aime à voir l'ouvrier poète se présenter ainsi au public.

A MONSIEUR ÉDOIABD TUBQUETT«

lÔjanTÎer 1851.

Je suis très-touché, mon cher monsieur, de votre bon souvenir. Votre lettre eût pourtant été mieux reçue encore si elle m'eût annoncé l'accomplissement dtf projet que vous sembliez avoir formé de venir vous établir à Paris ou dans ses environs. Est-ce que vous avez renoncé à cette idée? Vous m'en parlez si vaguement que j'en ai la crainte. Ce que vous me dites des dispositions de votre âme me fait pourtant pen-

^ M. Turquety, Fauteur de Primavera et de divers autres recueils bieu connus des amateurs de poésie, était alors en Bretagne et venait de perdre son père ({uand Béranger lui écrivit cette lettre.

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ser qu*un changement de lieu vous serait favorable. Si je ne me trompe, vous avez des amis ici , et sans doute encore quelques connaissances parmi nos littérateurs. Quant à moi, dont vous faites un trop magnifique éloge, si je ne vous consolais pas, j'essayerais du moins de vous faire chercher les* consolations où elles doivent se trouver pour vous, pour vous, chrétien, qui avez le bonheur d'une croyance ferme et déterminée, ce que je voui^ envie et ce qui m'arrivera peutêtre un jour si les beaux vers que vous m'adressez se font entendrelà-haut. Savez-vous que j'aurais mauvaise idée des anges et des séraphins si un pareil chant ne les touchait pas et s'ils ne criaient çdis mnéricorde en ma faveur. Au reste, mon cher poète, nous ne sommes peut-être pas aussi éloignés l'un de Fautre sous le rapport de la foi que vous semblez le croire. Vous eussiez été bien surpris si, vous ici, vous aviez assisté, il y a quelque temps, à une conversation entre Lamartine et moi au sujet de l'Ëvangile. Je ne veux pas vous rapporter nos deux opinions et vous laisse à deviner de quel côté vous vous seriez rangé.

Je vous ai parlé, je crois, de la visite dont m'a honoré l'archevêque de Paris (M. Sibour) avec plusieurs membres de son clergé : ne croyez pas qu'il m'ait traité comme un homme à convertir : il parut ne voir en moi qu'un pauvre petit philosophe évangélique h sa manière ; aussi fut-il d'une amabilité charmante et plein de gaieté. S'il eût été de la Chambre, il n'eût pas voté, j'en suis sûr, pour qu'on me rayât de la liste des électeurs, comme l'ont fait tant de voltairiens mes anciens amis.

Je vous dis tout cela pour vous prouver sur combien de points nous pouvons nous entendre, et pour me donner le droit aussi de vous renvoyer dans vos tristesses vers ces pensées religieuses où, avec plus de foi que moi, vous devriez

puiser plus de force et de consolation. N'avez-vous pas aussi IV. 7

les vers qui préoccupent si doucement une âme comme la vôtre? C'est un don du ciel, et je vois avec plaisir que vous n'y avez pas renoncé. Hélas! ma verve est complètement tarie. C'était mon dernier plaisir, et j'espérais qu'il me serait fidèle jusqu^au dernier jour. Et mon pays si tristement ballotté par tant de petits hommes et de petites passions I N'est-ce pas là une grande douleur. Malgré tout, je conserve encore assez de résignation pour me trouver un fonds de gaieté pour les autres.

Yoilà encore des paroles à votre adresse. Ne vous laissez pas abattre, vous qui êtes bien loin de la vieillesse et qui pouvez chercher des distractions dans le travail. L'amitié ne peu| non plus manquer à un caractère aussi honorable que le vôtre. Elle a été pour moi la source de grandes jouissances. J'ai encore quelques amis avec qui je date de cinquante ans. Dieu me les conserve 1

Pardonnez-moi ce long bavardage qui, au fond, n'a que vous pour objet, bien que j'y parle presque toujours de moi. Nous autres vieux, nous n'avons jamais de meilleures citations à faire.

J'ai reçu d'un H. Frédéric Paulmier une lettre par laquelle il me demande une chanson pour une société litté^ raire dont il ne me, donne ni le nom ni la constitution. D paraît que vous êtes en rapport avec cette société rennaise. Ces messieurs, dont je voudrais de tout coBur stimuler le cèle» ignorent que j'ai vendu à mon libraire toutes mes chansons faites et à faire, et qu'il m'est d'autant moins possible de rien faire imprimer en dehors des éditions de Perrotin, que la contrefaçon ne manquerait pas de s'emparer des chansons que je livrerais au public par une autre voie. Je suis donc dans l'impossibilité de satisfaire à la demande de M. Paulmier. Auriez-vous la bonté de vous charger de mes excuses auprès de ces jeunes littérateurs et de

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leur exprimer mes regrets. Fâché de la peine qae cela pourra tous donner.

Recevez Tassurance de ma bien sincère affection.

A VONSIIDR GILHARD

31 juTter 1851.

Vous avez lu les derniers journaux; vous pouvez donc juger de Tétat de la politique. Je ne sais, quant à moi, ce qu'il va sortir de cette espèce de coalition nouvelle, où chacun a planté son drapeau sur la tribune pour marcher ensemble et de front contre VËlysée .

Il me semble qu'il doit être facile de dissiper ces bataillons victorieux dans une mêlée, et qui d'ailleurs seraient fort embarrassés d'une victoire complète. L'assailli semble prendre de l'audace. La chute si prompte et si facile de Ghangarnier va l'enivrer peutrètre. Il est vrai que les munitions lui manquent. Attendons; nous verrons bien.

Tout le monde écoute et regarde comme au théâtre. Il est certain que le public de Paris se comporte en cela comme au spectacle. Seulement on se dit : « Nous sommes aux boulevards. » Dupin a été le niais de ce mélodrame. Quelle prétention aussi de vouloir se transformer en César l

Ne serait-il pas temps enfin que ces vieillards quittassent les coulisses et la scène. On vieillit si vite chez nous, et cependant personne ne consent à être vieux.

A VORSIKUR AUGUSTE DESPORTES

ICférrier 1851.

A deux arts à la fois, quoi! votre espqt s'exerœ? Votre Hase a su plaire avec Molière et Perse;

100 CORRESPONBANCE

De plus TOUS dessinez ; et voilà mon portrait Qui veut qu'en votre honneur ma verve se rallume. Mais, hélas ! des bons vers j'ai perdu le secret : Pour vanter vos crayons, prétez-moi votre plume*.

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