A MISTRESS GORE
Paru, 90 février 1851.
Madame et bien bonne amie, en voyant combien je tardais à répondre à votre séduisante invitation, peut-être, malgré vos prévisions, avez- vous pensé que je faisais mes malles et prenais mon passe-port. Erreur ! Voici la cause du retard que j^ai mis à vous remercier de la lettre charmante que vous avez bien voulu m^adresser. Un de mes amis projetait de se rendre à Londres, avant TExposition, et m*avait prié de le charger de ma réponse, afin d'avoir l'honneur de vous voir. Il faut vous dire, chère dame, qu'il a sur moi l'avantage d'être versé dans la littérature anglaise. Il a un autre avantage que je lui envie bien plus : cet ami est jeune. Or une volonté féminine est intervenue, et il ne quittera pas Paris, et il n'aura pas, ce qu'il désirait tant, le bonheur de vous entretenir un moment. Me voilà donc réduit à la poste pour vous dire qu'à plus de soixante-dix ans il y aurait folie
* Vers écrits sur un portrail de Béranger, dessiné par M. Desportes, d'après celui de Sandoz, gravé par Pannier.
* Histress Gore est Tud des littérateurs les plus distingués de r Angleterre. Elle a beaucoup écrit et a réussi au théâtre et dans la musique» apf'^ s'être fait une renommée de romancière. Née en 1799, Catherine Grâce Francis épousa, en 4822, le capitaine Gore; elle a épousé en secondes noces, en 1855, lord Edouard Thyrone. Son premier roman à succès est celui* de Mothers and. dau^Uers (Mères et Filles). On a remarqué depuis la plupart de ses études de High life (romans aristocratiques), Greville (1841), The modem Ckivalry (184i), les Castles in Air (Gh&tcaux en Espagne), publiés en 1847, Mammon (1855) et les types anglais (Sketches of Englùh characler), qui ont paru en 1856 avec des dkÂsins de Cruikshank. Elle travaille en ce moment à des Mémoires (Memoirs ofthe praent century). L'imagination de mistressGore est féconde, et elle écrit avec naturel et avec grllce.
de ma part à voyageri lorsque, jusqu'à ce jour, je ne me suis jamais donné ce plaisir, si plaisir il y a. Oui, il y a le plaisir d'arriver quand on sait qu'au bout de la route se trouveront des mains amies qu'on serait si heureux de presser. Tout ce que vous me dites, excellente dame, me fait bien regretter de ne pouvoir aller jiasser quelques jours auprès de vous, dans le sein de votre &mille, surtout si ces jours pouvaient se ])asser à votre campagne; car vous devinez bien que je ne serais pas affriandé par tout le beau monde dont vous me promettez la visite. Les années ne m'ont pas changé. Le métier de bête curieuse ne me va pas, et d'ailleurs je craindrais trop d'avoir à souffrir de la concurrence dans un moment où des choses et des hommes bien autrement curieux que moi vont abonder dans votre immense capitale. Si je voulais la voir, ce ne serait pas certes à l'époque d'un tel concours que je braverais, pour m'y rendre, les inconvénients du mal de mer qui, grâce à mes migraines, m'inspire une profonde horreur. Londres va disparaître sous la masse des échantillons de tout le globe ; vous aurez là toutes les parties du monde, en toute sorte de costumes, et peut-être même sans costumes. Quel beau kaléidoscope cela va faire ! Vous voyez que j'apprécie tout ce que je perds en ne me rendant pas à une invitation formulée avec tant d*esprit et de grâce et dans laquelle vous navez oublié aucune de ces attentions charmantes dont votre sexe a seul le secret. Mais que je vous dise ce qui m'a touché surtout dans votre lettre : c'est que j'ai cru y respirer un parfum de bonheur. Oui, n'est-ce pas, vous êtes heureuse? Autant vous méritez de l'être, autant je m'en réjouis.
Je suis heureux aussi, comme cela est possible à mon âge, et quoique ma très-petite fortune ait eu à subir de sensibles échecs. Ils m'ont forcé de quitter une maisonnette que j'habitais à Passy. Me voici casé, par économie, dans une pension
i02 CORRESPONDANCE
bourgeoise, rue dTnfer, auprès de la barrière. Homme de résignation, j'ai d'autant moins soufTeri de ce changement que je n'ai perdu que bien peu des habitudes que la pauvreté, ma vieille institutrice, m'a fait contracter de bonne heure.
Si je ne chante plus ou presque plus, je ris encore avec mes vieux amis. Si le présent vient m'affliger, je regarde plus loin et plus haut. Ma santé est restée assez bonne et je marche encore d'un bon pas.
J'ai pour distractions quelques services à rendre. Ken que je ne sois pas plus en faveur sous le gouvernement actuel que sous les précédents, par ma faute sans doute, il me reste encore quelque crédit, et j'en use, autant que je le puis, en faveur de tous ceux qui ont une longue habitude de me charger de leurs affaires, clients que devrait dégoûter la manière dont j'ai fait les miennes. Voilà mes seules relations avec le monde dont j'ai dû repousser les avances pour rester indépendant. Âjoutez->y les embarras de ma réputation qui semble être pour moi ce qu'est pour un vieux noble ruiné le poids de ses titres, et vous vous ferez facilement une idée d€ ma vie, où quelques inconvénients sont compensés par un peu de philosophie et par les rêves du coin du feu.
Je devais ces détails aux marques d'amitié que vous me donnez depuis longtemps et que votre dernière lettre a renouvelées d'une façon si charmante.
Pardonnez-moi de n'y pas répondre aussi bien que je désirerais le pouvoir et de manquer ainsi l'occasion de faire connaissance avec vos chers enfants. Surtout croyez-moi toujours, excellente dame et amie, votre tout dévoué de oœur^
' Lettre communiçiée par Alistress Gore.
DE BËRANGER. i05
Lxxxni
A MONSIEUR GAIlLIRn,