IV
Vous avez eu la bonté de me dire que vous me défiiez de vous fatiguer de mes instances; vous voyez, mon cher monsieur, que je vous prends au mot, en vous priant toutefois de me le pardonner, et de me croire, monsieur le préfet, votre bien dévoué et reconnaissant serviteur *.
A MONSIEUR VILLIACHÉ
23 mars 1851.
Mon cher Yilliaumé*, la première chose que j'aie faite après avoir reçu votre lettre, c'est de la perdre dans mes paperasses, ce qui m'a empêché de vous répondre aussitôt que je l'aurais dû.
Duquesne est un excellent homme, au dire de tous ceux qui le connaissent, mais c'est une pauvre tête, ce qui ne fait rien aux droits qu'il peut avoir dans l'héritage de ce fou d'Hubert', dont le testament est un amas d'excentricités, riche pâture pour les renards du palais.
Hubert, le plus avare des notaires retirés, a eu tant de peine à donner, môme après sa mort, que je crains qu'il n'ait médité des nullités pour tous les legs que sa vanité lui inspirait.
Je crois l'administration des hospices disposée à appuyer les légataires particuliers contre les héritiers naturels, dans l'espoir de rendre caducs les legs faits aux premiers, ceux-ci
' Lettre communiquée par madame Carlier.
* Auteur d'une histoire de la Révolution française, dont il a été ([uestion précédemment.
' Notaire h la Villette, qui avait laissé des sommes considérables à partager entre des ouvriers à qui leurs opinions politiques auraient causé de la peine. Hubert était, en eiïet, tel que le peint Béranger, c'est-à-dire extrêmement avare. Cependant quelques personnes qui Font bien connu citent de lui des traits qui lui font honneur. Son testament a soulevé de fort grandes difficultés et a été annulé en grande partie. L'histoire de ces débats judiciaires forme un curieux épisode de l'histoire générale de ces deux dernières années.
DE BÉRANGEfi. 105
n'ayant point titre qui les rende aptes à recueillir, et Tadministration pouvant alors se présenter en leur lieu et place. Cela ne doit pas empêcher de défendre les pauvres gens qui devraient bénéficier du testament. Toutefois examinez bien les questions et ne vous arrêtez pas à ce que je viens de vous dire, car vous savez mon ignorance en cette matière et en beaucoup d^autres.
A MADAME BLANCHECOTTE
Paris, 27 mai-s 1851.
En effet, ma chère enfant, je voulais vous aller voir mardi, mais la pluie m'a arrêté en route.
Je n'ai pas manqué un seul jour de rentrer trempé jusqu'aux os, ce qui ne m'a pas empêché de voir la fin de ma grippe. Malgré ce mauvais temps, ennemi des promenades, je suis heureux de vous savoir auprès de l'excellent ami que vous avez à Versailles. D'après ce que j'ai vu, celui-là vaut mieux pour vous que tous les gens de lettres et poètes de ce
monde.
J'ai vu Lamartine, il y a deux jours ; il a un rhumatisme : c'est son mal habituel. Oh! non, il en a un plus habituel et plus grand encore, c'est le besoin qu'il s'est fait d'un travail incessant, auquel je ne conçois pas que le pauvre homme suffise à son âge! car il a soixante ans\ quoiqu'il dise. Qu'il vaut mieux avoir toujours vécu de peu, comme j'ai été réduit à le faire, que de tomber de si haut sur la chaise de paille de l'écrivain public, où cependant il produit encore de bien belles choses, même des choses plus naturelles peut-être que celles qui ont fondé sa gloire!
Ce que j'admire en lui aujourd'hui, c'est le courage; il en
< M. de Lamartine est né à Mâcon le 21 octobre 1790.
faut moins, selon moi, pour résister à la foule aveugle et furieuse que pour faire le métier qu'il fait.
Vous et votre mari vous travaillez aussi beaucoup; mais vous êtes jeuneSf vous avez l'avenir pour vous. Il vous appartient de compter sur lui. En effet, qui sait s'il ne vous apportera pas ressource ! Les vœux de vos amis y contribueront peut-être. Laissez donc de côté les inquiétudes et fiezvous à la Providence. Surtout soignez bien votre santé et profitez des quelques jours de repos qui vous sont donnés : je vous les envie /passés à Versailles, mon séjour de prédilection, et où je voudrais mourir, si je n'écoutais que moi. Hais qui ferait ici les affaires de tant de pauvres gens qui se sont habitués à me regarder comme leur solliciteur?