LXXXVIII
k MADAME BLANCHECOTTE
29 juillet 1851.
Chère enfant, je ne trouve rien à redire à votre afûche, mais ce n'est pas moi qu'il faut consulter pour ces sortes de choses. Adressez-vous au maître qui vous prête un local ; il doit connaître les exigences de l'annonce et du prospectus.
Je suis heureux que le chocolat vous semble bon. Je ne sais rien acheter, et je craignais d'avoir eu la main malheu-
DE BÉRAN6ER. 109
rease. N'oubliez pas que je m'établis votre fournisseur, et prévenez-moi quand votre provision touchera à sa fin.
Vous voilà donc retournant au catéchisme avec les petites filles; vous vous croyez bien au-dessus d'elles, tout en enviant leur enfance insoucieuse. Savez-vous que, malgré toute votre intelligence, vous seriez peut-être fort embarrassée d'expliquer tout ce qu'il y a de philosophie et de métaphysique religieuse dans ce petit livre qu'on met dans la main des petits enfants?
Fontenelle disait : « J'ai eu une intelligence si précoce, qu'à sept ans je commençais à' ne plus rien comprendre au catéchisme. » Si j'avais su lire de bonne heure, il eût pu m'arriver quelque chose comme cela, car je suis le plus antimétaphysicien que je connaisse. Nous autres poètes, nous ne nous éclairons que par le sentiment.
A MADAME PAULIISE ROLAND*
10 août iSM.
J'ai une bien triste nouvelle à vous donner. Les papiers de madame Nicaud sont arrivés à la chancellerie, mais avec un rapport tel, que le garde des sceaux, fût-il bien intentionné, ne pourrait penser à faire obtenir la grâce que je regrette bien maintenant qu on ait sollicitée.
Le parquet, en reconnaissant la probité privée des personnes, parle d'association de femmes, et conclut qu'il y aurait de graves inconvénients à montrer de l'indulgence pour la demanderesse, vu ses relations. Yoilà au moins ce qu'on a pu me dire d'après une simple lecture, et ce qui ne me laisse
' Uue]({ue8 lettres, qu'on trouvera plus loin, disent quelle personne a été madame Roland, Tune des plus regrettables victimes de nos agitations politiques et des rigueurs qu'elles ont causées.
aucane espérance. U est bien (Ichenx que nous n'ayons eu aucun aboutissant auprès de messieurs du parquet, qui ait pu recommander la pauvre prisonnière. Croyez, chère dame, que je suis bien affligé de la tournure qu'a prise cette affaire. Souhaitons que cela n'aille pas influencer le préfet \ qui nolis a seul été favorable jusqu'à présent*.
A MONSIEUR PACL BOITEAU
M août 1851.
Vous me donnez un bien beau bouquet, mon cher Boiteau, et les fleurs qui le composent sont aussi variées que poétiques. i.eur parfum pourrait me porter à la tête, si de bonne heure je ne m'étais mis en garde contre les flatteries filiales de la jeunesse.
Je ne veux vous quereller que sur le nombre d'années que vous paraissez me souhaiter. Je me trouve déjà trop vieux ; que serait-ce s'il me fallait dépasser les quatre-vingt-quatre ans de Voltaire? Nous ne sommes pas d'un temps où il soit bon de trop vieillir. Je souhaite bien qu^on n'en dise pas de même de celui que vous avez à parcourir. Travaillez pour y marquer la trace de vos pas.
Je serais bien trompé si vous n'étiez pas un jour utile à votre pays, si vous ne faisiez pas honneur à votre époque.
Vous êtes encore soumis au combat des aspirations et des idées. Le jour se fera dans votre jeune cervelle, et vous ne le devrez qu'à vous-même. Ne me remerciez donc pas tant de l'accueil que je vous fais : j*y suis plus intéressé que vous. Vous saurez un jour combien il est doux pour un vieillard de voir en compensation de ses pertes d'intelligence le dévelop-
' Le préfet de police, M. Carlier.
* Lettre communiquée ptr M* MottUn.
DE BËRAN6ER. m
pement de jeunes esprits qui promettent à notre chère patrie le complément de gloire qu'elle est en droit d'attendre pour tous les sacrifices qu elle a faits aux intérêts de Thumanité. Car, vous ne l'oublierez pas, tel a été, tel est encore le rôle de cette France tant calomniée. Soyez une de ses consolations.
Adieu, mon cher Boiteau; grand merci de votre belle dianson, et croyez-mDi tout à vous de cœur.
A ILADAME BLAIfCUECOTTE
3 septembre 1851 .
Chère enfant, ne me venez pas voir avant que j'aie été savoir de vos nouvelles, car me voilà menacé d'une foule de visites qui vous ennuieraient à rencontrer. Il y en a une seule que je voudrais rapprocher de la vôtre : c'est celle du jeune poète ' avec qui vous vous êtes déjà trouvée. Mais je ne suis pas sûr du jour et de l'heure où le pauvre garçon sera libre.
Priez donc le ciel de me délivrer de tous les ennuyeux qui disposent de mon temps, comnxe s'il m'en restait encore beaucoup à vivre.
A XONSIEUR BARANDE6UT-DUP0NT
7 sepiembra ISM.
Elle est charmante, monsieur, la chanson que vous avez bien voulu m'adresser. Je l'avais déjà regue avec le numéro àeVÀriel^ mais je n'avais su comment en remercier l'auteur.
* M. Paul Boiteau qui, alors élèfe de Fficole mnaûe, n*ébit pas maître de son temps.
Je suis heureux que vous m*en fournissiez l'occasion et le moyen.
Ne vous attendez pas à autant d'éloges pour votre poème. Ne rougissez-vous pas, monsieur, de dépenser tant d'esprit et de talent pour un pareil sujet? Savez-vous qu'il y a dans ce poème, en traits piquants, en vers heureusement tournés, de quoi faire la fortune d'un sujet mieux choisi? Plus d'un satirique doit vous porter envie. Hais, encore un coup, pourquoi n'avoir pas appliqué ces preuves d'un rare talent à une matière mieux choisie ou à une composition plus méditée*?
Je n'en ai pas moins lu cette œuvre avec un véritable plaisir, et, malgré les gronderies que je me permets, avec une grande espérance d'avenir pour votre muse.
A MONSIEUR DEHIN
7 septembre 185i.
Je regrette bien, mon cher Dehin, que vous n'ayez pu accomplir votre projet de voyage. Voilà le beau temps passé, et sans doute aussi je vais m'absenter pour quelque temps, quoique cela me coûte, par la même raison qui vous empêche de venir visiter Paris. Mais vous avez une consolation d'avoir manqué cette partie de plaisir ; le souvenir de la bonne action que vous avez faite doit être plus doux à un cœur comme le vôtre que celui que vous eût laissé le spectacle de notre capitale, quelque plaisir que vous y eussiez pu prendre. D'ailleurs, Tannée prochaine, votre nouvelle
* Ce pelît poênie a été depuis refondu et publié pour quelques amis scus le litre : Une épopée.
M. Baurandeguy-Dupont a publié , à diferses reprises, des poésies auxquelles la critique n^a fait nulle attention, et qui méritaient œpendant qu^eUe les distinguât. Ses écrits les plus récents sont les meilleurs.
position vous permettra peut-être ce qui ne vous a pas été possible cette année.
J*ai reçu votre traduction des fables; remerciez-en de ma part M. Bailleux. Â propos I il m'est arrivé de Liège un gros paquet de vers ^^allons d'un M. Hassert, surnommé dans son portrait le Béranger liégeois.
Je ne puis malheureusement pas plus lire ses vers que les vôtres et ne sais que trop lui répondre. Il désire que je signe en tête de la souscription pour l'impression de ses chansons, qui vont paraître. Je ne demande pas mieux que de souscrire, mais encore serais-je bien aise de connaître un peu l'esprit des œuvres à publier. Je pense que vous pouvez me mettre au courant de cette affaire, et vous autorise, s'il vous convient, d'intervenir dans cette souscription, d'y faire mettre mon nom, sauf à vous envoyer la somme pour laquelle vous m'aurez fait inscrire. Je vois que Liège ne peut manquer de chansonniers : vous êtes toujours de vieux Gaulois.
Adieu, mon cher Dehin, répondez-moi et n'affranchissez plus vos lettres, parce que cela me forcerait d'affranchir les miennes, ce qui est un embarras dans notre grande ville où l'on n'a pas toujours les bureaux sous la main.
A NONSIBOR ALLER
10 novembre 1851.
Mon cher Aller, on est occupé ici de tout autre chose que des prisons S ce qui fait que le grand travail dont je vous ai parlé n'avance pas; c'est ce que m'a encore dit M. Tonnet, qui garde toujours de vous bon souvenir et voudrait vous tirer de votre situation actuelle.
» Le minislcrc avait été change cl le Présiiîent de la rcpiibliquc avait engagé rassemblée à rétablir, sans restrictions, le sulfrage universel.