‹ Correspondance de Béranger (volume 4)Chapitre 48 sur 116 · A MONSIEUR PERROTIN · texte numérisé non relu

A MONSIEUR PERROTIN

25 juin 1852.

Voici, mon cher Perrotin, la dernière copie de mes chansons^ corrigées aussi bien que je le puis faire.

Elles forment sept cahiers, par ordre de date; il vaudrait mieux, peut-être, qu'elles fussent distribuées de manière que la variété de ton fit disparaître la monotonie, comme je l'ai fait dans mes publications; mais j'ai craint que cela n'ôtât les traces de l'ordre chronologique, au moins dans le manuscrit, ce qui ne vous empêchera pas d'en faire une distribution différente lorsque vous les livrerez à Timpression.

Ce que je ne cesse de vous recommander, c'est le choix d'un prote qui sache la mesure des vers et mette la^ plus grande attention à faire disparaître les fautes de copie, car je ne suis jamais sûr de n'en pas faire.

* Les Chansons posthumes.

Recourez à mon ami Joseph Bernard, qui, par les conseils qu'il m'a donnés, peut mieux que qui que ce soit revoir les épreuves; seulement, comme on ne peut savoir sous quel gouvernement on sera placé lors de l'impression, pour ne pas nuire à Bernard, ne parlez pas de sa coopération ^

Cette copie que je vous remets contient, tant en chansons qu'en couplets détachés, que j'y ai joints parce qu'ils peuvent être utiles pour la pagination :

1" faliior, 21 chansons.

-4' — 10 (bansons et 2 couplets. 5* — 10c!)unson$.

7* — 20 chansons et la musique de la Nourrice, ancien air

breton.

95 chansons.

Je garde la préface, parce que j'y puis faire des changements.

Faites de tout cela ce que vous voudrez ; gardez ou déposez chez le notaire. La copie qu'il a est la plus défectueuse.

Moi, je garde celle que vous m'avez remise, parce que, l'ayant corrigée, je veux, si j'en ai le temps, faire encore une copie. Il est prudent d'en avoir deux : après quoi je brûlerai toutes les autres copies et brouillons. Si je n'avais pu le faire, vous les réclamerez à ma mort et les brûlerez.

Après ce testament littéraire, je n'ai qu'à souhaiter que vous tiriez bon parti du peu que je vous laisse.

' M. Bernard n'a pas été consulté au moment de Timpression des oeuvres posthumes, parce que Béranger avait, depuis ce temps» reconunandé de ne choisir ^soiument, pour les consulter, que ceux de ses ai'nis qui ne seraient pas dans les places.

A MADAME '.LA NCllECOTTE

15 juillet 1852.

Vous êtes toujours ma chère enfant, mais, par une char leur pareille, je suis sans force pour les longues courses et même pour les courtes lettres. Le médecin me défend d*ail* leurs de sortir dans le jour, dans la crainte de me voir atteint encore une fois de celte terrible fièvre des moissonneurs^ dont je viens d'éprouver quelques symptômes et qui^ il y a cinq ans, me causa un si grand malaise. Seul peut-être à Paris je connais cette fièvre champêtre.

Si je vous ai appelée « une écriveuse » ne vous fâchez pas; c'est presque de Tenvie de ma part, car je ne puis écrire autant que je voudrais et le devrais. Je vais lire ce que vous m'envoyez. Je vous en dirai mon avis avant de partir pour la Normandie, voyage que je travaille à retarder, car il ne me semble pas possible de se mettre en route sous un ciel aussi brûlant. J'irai vous dire adieu, quoi qu'il s^rrive.

Vous ne me donnez pas de nouvelles de Lamartine !

La famille Hugo part après-demain pour TexiL Je crains bien que ce malheur n'eu amène d'autres pour ces pauvres gens, qui, naguère encore, se voyaient si haut placés : il me semble que, dans ces derniers temps, j'ai vu peu de monde autour d'eux.

A MONSIEUR DEHIN

15 juillet 1852.

Mon cher Dehin, j'aurais répondu plus tôt à votre lettre, sans l'accablement que m'ont causé les chaleurs que nous venons d'avoir. Nous respirons enfin, et j'en profite pour

vous dire combien j'ai regret de toutes les tribulations auxquelles vous avez été en butte pendant si longtemps.

Je ne blâme pas le père de famille qui cherche à amélio*rer le sort des siens : en étendant des entreprises que la conscience ne peut désavouer, vous avez fait tout ce qu'un autre eût fait à votre place; votre loyauté seule vous a exposé à des pertes : c'est un malheur commun aux hommes de votre caractère. EnGn vous avez obtenu justice, et la paix est rentrée dans votre âme.

Mais, dites-moi, vous qui si fraternellement veniez à mon secours à une autre époque, pour vous remettre tout à fait sur vos pieds, n'avez-vous pas besoin de quelque petite somme? Je n'ai pas fait fortune non plus, mais si deux ou trois cents francs vous pouvaient être utiles, je les trouverais en quelques jours. Ne vous privez donc pas de cette ressource, si elle vous était nécessaire. Je ne vous fais pas cette offre pour m'acquitter envers vous; mais parce que je serais fier d'être utile à un aussi honnête homme que vous, et que je n'ai que ce moyen de vous offrir un témoignage de mes sentiments d'aflection.

Avant de vous parler ainsi, j'ai voulu m'assurer que je pouvais sans me gêner venir à votre aide; ainsi, point d'embarras pour moi si vous acceptez.

J'ai reçu la visite d'un de vos compatriotes, qui m'a remis un petit, trop petit recueil de fables de M. Gancet. Comme je ne sais pas l'adresse de l'auteur, chargez-vous, mon cher Dehin, de lui faire mes remerciments, ils sont bien sincères. Je vous dirai même que ce n'est pas sans surprise que j'ai lu ces fables, dont l'invention est souvent trèsheureuse, qui sont presque toutes écrites avec un choix d'expression, une finesse d'esprit et une variété de forme très-rares chez nos fabulistes modernes.

A propos, vous savez que Lachambaudie, que je n'ai pu

sauver de Texil, est à Bruxelles. S'il n'eût pu rester dans cette ville, je l'aurais engagé à se retirer à Liège; comme c'est un homme fort simple dans ses habitudes, je vous l'aurais recommandé pour l'aider à se faire une vie économique. Mais Bruxelles lui a fait bon accueil, et il est là près de M. StassartS qui peut lui être utile.

A MONSIEUR LE UAiRE DE BÉTHCNB

i6jatll6li852.

Il y a près de deux ans, un vieillard, M. Bougette, homme de lettres, à qui j'avafe pu rendre quelques services, mourait en me léguant, pour ainsi dire, une domestique qui pendant quinze ou seize ans avait été son ange gardien, jusque-là que cette brave fille l'avait souvent nourri de son travail .

Je n'hésitai pas à accepter ce legs, malgré mon peu de fortune. Si la bonne du père Bougette gagna peu avec moi, elle eut peu à faire et trouva tous les soins que ses infirmités précoces et ses fréquentes maladies nécessitaient.

Malheureusement, une nouvelle attaque de paralysie es venue la frapper il y a trois semaines. N'ayant pu la garder dans la pension bourgeoise où je suis, je l'ai fait transporter à l'hôpital Beaujon, où, en payant, je la fis mettre dans une chambre seule. Je voulus aussi que le médecin qui l'avait vue d'abord lui continuât ses visites à l'hospice. Malgré tous les soins, elle%xpira le 7 juillet dernier.

Cette mort, monsieur, est l'occasion qui me fait recourir à votre obligeance.

Hyacinthe-Narcisse Chevalier n'a pas laissé de papiers qui

* Fabuliste belgo, qui a écrit dans divers genres et |»ub]ié un gros Totume in-8* d^suvres choisies.

puissent nous faire connaître sa famille. Seulement, elle m*a dit être née à fiéthune ou dans les environs, avoir dans cette ville un frère ouvrier, veuf avec enfants, et une mère infirme à rhospice de votre ville.

Elle laisse en mourant quelques bardes, un chétif mobilier, qu'à ma- recommandation Texcellent curé de la Madeleine avait donné au vieux maître qu'elle servait il y a deux ans et qu'on ne réclame pas. Le tout est estimé de 45 à 50 francs. Hyacintbe n'avait que 7 francs d'économies en argent.

Vous serait-il possible, monsieur, de découvrir la mère et le frère d'Hyacinthe Chevalier et de me faire autoriser par eux à vendre les effets qu'elle laisse, effets qui ne valent guère le prix du transport? Je leur en ferais passer le prix par la poste, bien entendu sans aucune retenue pour les frais de la dernière maladie. Ceci ne regarde que moi.

Telle est, monsieur, l'objet de cette longue lettre, qui m'a semblé rentrer dans les attributions paternelles de votre haute magistrature, et qui me fournit l'occasion de vous offrir l'hommage de mes sentiments les plus distingués*.

Page 1