‹ Correspondance de Béranger (volume 4)Chapitre 47 sur 116 · A MONSIEUR PAUL BOITEAU · texte numérisé non relu

A MONSIEUR PAUL BOITEAU

23 juin 1852.

Je vois, mon cher Boiteau, que vous faites feu des quatre pieds et que les étincelles jaillissent de toute part autour de vous. Si vous m'en donnez le temps, soyez sûr que je vous dirai mon avis bien sincèrement. Mais n'espérez pas que, de tant d'œuvres diverses, je puisse tirer une conclusion pour la route que vous devez choisir. Au reste, ce n'est sans doute pas ce que vous me demandez, car c'est une question que le temps seul peut décider. Ce que j'entrevois, dès à présent, c'est que le Cosmos^ sera abandonné. Il ira avec le Clovis que j'ai tant rêvé dans ma jeunesse, par une inspiration patriotique qui, du moins, a survécu dans mes chansons, pauvre débris de tant d'autres rêves ambitieux. A l'âge que vous avez, je m'attachais plus aux grands sentiments qu'aux grandes idées. Malheureusement je n'étais pas né avec l'instrument quil eût fallu pour en venir à Texécution.

Vous qui êtes si bien partagé par la nature et l'éducation, dès à présent préoccupez-vous du style, approfondissez la

^ Un poème, à la façon de Lucrèce, et inspiré par Tadmirable tableau que M. de Humboldt commençait alors k tracer et qu'il a si heureusement achevé avant de mourir. Béranger s'était lui-même laissé séduire à tout ce que je lui disais de ce genre de poésie et mettait souvent la conversation sur le sujet du Cosmos, Il n'avait encore paru que deux volumes et demi du Tœuvre de M. de Dumboldt. Je lui en Taisais l'analyse, et il s'y plaisait extrêmement. Mais c'était Texécution d'un tel poëme qui lui paraissait bien difficile.

J'étais tout jeune, je ne pensais guère qu'aux vers et avais tout mon temps pour y rêver.

langue, voyez ce qu'elle peut donner encore de nouveau et je ne doute pas que vous ne puissiez un jour enrayer Tart à la descente où il est lancé. C'est une conviction que ne feront que confirmeri j'en suis sûr, les nouveaux essais que vous voulez me soumettre.

Ce que je désirerais, c'est que vous ne vous en rapportassiez pas à moi seul. Songez que j'ai été en nourrice vingt ans chez le dix-huitième siècle et quecesviugl ans doivent dominer encore sur le reste. Entourez-Tous de jeunes hommes ayant le même amour des lettres que vous, et de leurs observations et de leurs encouragements vous tirerez plus d'avantage que des conseils de ma froide expérience.

En attendant vos vers, je suis tout à vous de cœur.

ex VI

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