‹ Correspondance de Béranger (volume 4)Chapitre 61 sur 116 · A MADAME-B · texte numérisé non relu

A MADAME-B

J'ai un petit moment à vous consacrer, et j'en profite. Sfon pauvre Lamartine vient de nous arriver : je voudrais qu'il pût se tirer d'affaire ; mais j'en doute et cela m'afflige.

Ce qui m'afflige plus encore, c'est Manin. J'ai eu le spectacle de sa malheureuse fille dans un état que je ne vous décrirai pas : il m'en a trop coûté de le décrire à Bretonneau. Au milieu de pareilles douleurs, concevez-vous que l'intel- I igence reste intacte ^ 7

Concevez-vous cette pauvre fille se préoccupant de tout le mal que son mal fait à son excellent père, le pressant de ses mains crispées et lui demandant pardon du martyre qu'elle lui fait éprouver !

Hais pourquoi vous affliger de ce tableau? Amusez-vous où vous êtes; vous devez être là au milieu de gens'heureux, ou qui font semblant de l'être ; ayez l'air de les croire.

Adieu, chère dame. Mes amitiés à B*^*, et tout à vous de cœur.

Judith vous présente ses amitiés.

P. S. J'ai reçu la visite de madame Beecher Stowe. Elle est charmante. Judith prétend qu'elle ne parait que trente ans, bien qu'elle ait eu sept enfants. Elle ne parle pas encore le français, nous avons pourtant beaucoup ri ensemble. Puis nous nous sommes embrassés. Il parait qu'elle n'est pas partout comme cela. J'en suis fier *.

* Mademoiselle Ëmilia Manin a survéca jusqu'en 1855. Btanin est mort le âS septembre 1857. Deux mois auparavant, le 15 juillet, il était venu verser des larmes sur k &nteuil où Béranger achevait de mourir.

' On peut lire dans les Souvenirs heureux ce que madame Beeclier Stowe a dit, de son coté, de cette visite faite par lauteur de VOncle Tom k Fauteur des Quatre âge$ historiqties.

192 COBBESPONDANGE

NOnSlEl'R DE LAMARTINE A DÉRANGER

Cher et illustre, mais su/tout bon, vous savez que je respecte rincognito de la gloire, et que je ne tous ai jamais levé le masque du bonhomme pour dévisager l'homme de célébrité; mais enfin il le faut. Il s'agit d'un Américain , passionné pour vous, qui me supplie de lui ouvrir votre ermitage.

Je le mènerai jeudi, à deux heures, chez vous, sauf contre-ordre. Vous savez que je sais compaUr aux maux que j*ai soufferts et que j'abrégerai votre supplice.

Adieu et étemelle , quoique tardive aiïection : « liber tas qux sera tamen ! »

A UONSIEUR ADOLPHE GAZALET

S3 juiUet i855.

Pardonnez-moi, monsieur, d'avoir tant tardé à vous remercier de votre volume.

Je vieillis beaucoup et ma paresse à écrire augmente avec les années. Il y a déjà plusieurs mois que j'ai vos Esquisses littéraires^ et que je les ai lues avec un vrai plaisir, en me demandant comment il se faisait que vous ne vous soyez pas lancé dans la haute critique littéraire. C'est un besoin de l'époque auquel vous eussiez parfaitement répondu, ayant en connaissance et en étendue d'esprit ce qui manque i beaucoup de ceux qui se sont emparés de ce rôle.

Croyez-bien, monsieur, que ces éloges sont indépendants des éloges que vous me prodiguez. Ceux-ci seraient plutdt capables de décréditer mon opinion, car ils sont de nature à faire penser que vous vous laissez un peu emporter par vos goûts ou vos affections particulières. Or, ce qui ne peutqu'aug-

* Esquisses littéraires et morales.

menter la gratitude que je vous dois pourrait bien ne pas être un titre à la confiance des juges impartiaux.

Je n'en regrette pas moins de vivre, ou, pour mieux dire, d'achever de vivre loin du monde et surtout du monde des littérateurs, car, malgré le trop grand bien que vous dites de moi, monsieur, je tâcherais d'obtenir que quelques journaux, restés grands seigneurs, bien qu'Âlcibiade leur ait coupé la queue et les oreilles, je tâcherais, dis-je, qu'ils s'occupassent de vos Esquisses et leur rendissent la justice qu'elles méritent.

Vous autres, gens d'esprit de province, il est bien rare que cette bonne fortune vous arrive. Aussi ai -je souvent pensé que les départements devraient avoir à Paris un journal à eux, consacré à leurs intérêts matériels et intellectuels, et faisant, au besoin, bonne guerre aux confrères de la capitale : il me semble qu'il aui'ait bon nombre d'abonnés sans grands frais de rédaction. S'il s'établit, mettez-vous h la tête de l'entreprise; elle aura encore un succès plus certain.

A MONSIEUR yiDEAU

i" tout 1S53.

Il est d'usage à l'Académie de ne donner connaissance des décisions pour les prix qu'à l'époque de la séance qui leur est consacrée dans la distribution du mois d'août. Voilà pourquoi, mon cher Videau, aucune nouvelle n'en est arrivée à M. Lion ^ .

La décision prise à son égard n'a pu être changée; je l'aurais su. Attendez donc. Je pense que la distribution sera du 15 au 25 août.

Vous connaissez M. Thiéblin; il m'a parlé de vous en me

* Voir la lettre du iS mars 1853 à madame Gauchoîs-Lemaîre. IV. 15

venant faire ses adieux. Je lui ai Tobligation de plusieurs services rendus à des proscrits, et il est impossible d*y mettre une meilleure grâce et plus d'empressement. Il m*a dit être satisfait du peu qu'il a reçu en échange de sa belle place. Je n'ai pas pu débrouiller la chute de son ministre et la sienne. Ce que je sais, c'est qu'il a laissé ici la réputation d'un homme humain et serviable, et que je lui serai recon* naissant à jamais pour les malheureux qu'il a servis à ma recommandation, et que j'ai bien regret de ne l'avoir pas connu plus tôt'.

Page 1