‹ Correspondance de Béranger (volume 4)Chapitre 60 sur 116 · A MONSIEUR · texte numérisé non relu

A MONSIEUR

3 juillet 1853.

...11 y a deux espèces de politique, la petite et la grande : à la petite appartiennent tout naturellement les hommes qui n'ont en vue que leur intérêt personnel et qui passent leur inutile vie autour d'une misérable question de protocoles.

DE BËRAN6ER. 189

Leur vue s*arrête sur les événements quMls ont sous la main. A la grande politique appartiennent ces vigoureux esprits qui s'appellent dans rhistoire Charlemagne, Louis XI, Riche lieu, Oomwell, Henri IV et Napoléon. Ces hommes-là sont très-forts et leur regard d'aigle embrasse l'avenir.

... Napoléon III a joué le rôle d'Octave; je ne sais pas s'il jouera celui d'Auguste, qui ne me semble pas convenir à sa nature... 11 faut attendre pour pouvoir juger sainement le personnage. La corde où il est placé n'est pas assez solide pour qu'il se hasarde à de grands mouvements. Je voudrais le voir se jeter corps et biens dans la démocratie ; mais il me semble qu'il n'aura point cette sagesse : s'il savait caresser les paysans, il élablii*ait sa dynastie pour cent ans. Les paysans ! voilà le grand appui de tout nouveau gouvernements Les paysans défendront Napoléon, moins par sympathie que par intérêt. Us forment une masse de vingt ou vingt-deux millions ; c'est là une armée formidable qu'il serait beau de diriger. C'est égal, mon ami, si vous vivez encore quarante ans, vous verrez de bien grandes et bien terribles choses.- Le vieux monde s'en va et je suis de ce monde-là, je le sens chaque jour davantage.

P. S. Yeuillot a plus d'esprit que vous ne croyez. Prenez garde à vous. Les dévols ont des griffes.

\ 3IADAME VICTOR HUGO •

3 juillet 1853.

Madame et amie, c'est vous maintenant dont les lettres se font attendre. J'aurais pourtant bien voulu savoir si les douleurs de cœur de Hugo avaient persisté. Je crains qu'il ne se consume à rêver et à travailler. Quelques nouvelles indiscrètes me sont bien arrivées, mais peu certaines et peu four-

nies de détails. Or, dans la position où vous êtes, tous les détails sont intéressants.

J'espérais que Yacquerie viendrait passer quelque temps à Paris. 11 ne me les eût pas ménagés, les détails. Malheureusement il n'arrive pas. Est-ce qu'il n'a pas une pièce à soigner au Théâtre-Français? ou lui serait-il arrivé ce qui arrive à Sue? Vous avez vu qu'un arrêté lui a supprimé le droit de rentrer, lorsque je m'occupais de lui faire obtenir un passe-port, que je lui croyais à peine nécessaire. J'ai eu à courir pour des personnes arrêtées, dont la complète innocence m'est bien démontrée.

On devrait bien m'éviter ces courses, car je vieillis terriblement, et les jambes se refusent aux trop longues promenades.

Vous n'en êtes pas là, vous autres jeunes gens. Gomment va la photographie? Charles et Victor sont-ils devenus de grands artistes dans ce genre? Ils seraient bien aimables de m'envoyerles portraits de l'illustre famille. Micheletest venu faire imprimer les deux derniers volumes de la Révolution. Hier, nous parlions devons tous, et, si vous nous entendiez, vous auriez vu que nous n'avions pas besoin de vos portraits pour vous voir en beau. Hélas! nos souvenirs ne font qu'augmenter nos regrets. Si encore les vers de notre grand poète nous arrivaient ! Moi, du moins, je n'en puis rencontrer un seul. Je ne puis cependant croire que Hugo laisse passer cette époque de sa vie sans y semer des strophes aussi magnifiques que celles qui ont depuis si longtemps immortalisé sa gloire.

Est-ce que je ne les verrai pas, moi qui n'ai plus que peu de jours à vivre ?

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