‹ Correspondance de Béranger (volume 4)Chapitre 63 sur 116 · A MADAME C AUCHOIS-LEM AIR Ë · texte numérisé non relu

A MADAME C AUCHOIS-LEM AIR Ë

22 août 1853.

Voire mari m'écrit que vous serez à Vervins' jusqu'au 24. Je me hâte de vous y adresser un petit bonjour. Vous avei beaucoup d'aflaires, à ce qu'il parait. Tant mieux 1 Signales* vous. Les dîners vont-ils aussi bien? 11 me semble que vous avez fait des observations très-approfondies sur les mérites de la Champagne. N*allez pas y puiser le dégoût des pauvres vins de la pension bourgeoise. Votre mari vient de m'écrire pour m'offrir à dîner chez lui. Je vous dénonce cette propension à la dépense qui le saisit en votre absence. Auriezvous deviné une pareille escapade de sa part? Si j'avais accepté, peut-être eût-il invité M. le directeur des Archives. J'ai coupé court à cette folie.

Devineriez-vous aussi que me voilà en correspondance avec mon fils Dumas, qui s*avise de vouloir parler de moi dans ses Mémoires sous le rapport politique à l'époque actuelle ! Je crains qu'il n'en résulle des ennuis pour moi, car il me faudra sans doute répondre, et je pourrai y perdre le peu de crédit que j'ai su me conserver, vous savez pour qui. Nous verrons et bientôt sans doute. Je ne serai donc jamais tranquille!

J'ai écrit à l'ami Dupont. Il m'a fait répondre une bonne petite lettre où il me parle de vous. Quant à sa santé, vous savez ce qu'il peut m'en dire. Du reste, il ne me fait aucune invitation de l'aller voir. On m'a assuré qu'il devenait sourd. Je crois bien que c'est mademoiselle qui a tenu la plume. Je l'en avais remerciée d'avance*

' En touniée d'inspectûm des écoles primaires et salles d'asile.

Nous aTons fêlé ma naissance deux jours de suite, Perrotin et sa femme étant pour le vendredi. Malheureusement j'étais souffrant les deux joui*s et je donnais à baiser aux convives une fluxion et même deux. Ils ne devaient trop savoir ce que je leur présentais. Ils s'en sont pourtant tirés assez courageusement. divine amitié ! Me voilà enfin embarqué dans la soixante-quatorzième année.

A UONSIEUU BRETONNEAU

24 août 1853.

Cher ami, je vous écris le cœur navré. J*ai vu la pauvre malade dans un des accès qui se succèdent depuis cinquante jours. Quelle horrible souffrance ! Quelle qu'en soit la vio* lence, la malheureuse fille conserve toute sa raison. Il faut entendre les pardons qu'elle demande à cet excellent Manin, qui reste là muet, anéanti. Ce que je ne puis comprendre, c'est qu'en ses tortures elle demande, quoi? un accès d'épilepsie pour la soulager de son autre martyre qu'elle nomme magnétisme. Elle fait la description et la distinction des deux maladies qu'elle s'obstine à ne pas confondre, sans toutefois nommer la dernière, dont le nom seul lui cause de l'eflroi, et qu'elle prétend ne lui être venue que depuis quatre ans. Elle vous a entendu parler du sang, et veut qu'on ne lui dise plus que ce mot. C'est le sang, dit-elle. Elle la dépeint comme un réseau de cordes qui la serre dans tous les membres et la force, par de douloureuses contractions, à des mouvements involontaires qu'elle ne peut dominer. Elle montrait ses pauvres doigts recroquevillés, qu'il lui était impossible de ramener à la position naturelle. Que devait être tout son corps? Il me semblait voir une déviation de l'épine dorsale pendantqu'elle me parlait.

SOS CORKESPONDANCE

Ce qu'elle demande à mains jointes, quand elle peul les joindre, c'est de mourir pour mettre un terme aux souffrances morales de son pauvre père. Quel homme, mon Dieu ! avec tant de vertus, être ainsi frappé! C'est bien le cas de douter de la Providence,

II ne veut pas apporter le moindre changement à vos prescriptions. Roguetta non plus. Selon eux, si on éteint l'épilepsie, l'autre mal cédera de luî-méme. Est-ce sûr?

Mais, dis-je, si le magnétisme a fait le mal, ne peut-il le guérir, ne fût-ce qu'en agissant sur l'imagination 7 Oh! combien tout cela explique les superstitions des temps passés ! Cette pauvre malheureuse me semblait une sœur du petit possédé de la TransfigurcUion^. Comme un ignorant, je me suis étonné que vous ayez défendu les bains.

Pourtant si, par immersion, on faisait pénétrer dans toutes les parties de ce corps je ne sais quels calmants, ne pourrait-on pas rendre un peu de repos à cette machine désorganisée par cinquante jours et cinquante nuits d*atroces souffrances? Un peu d'opium, de morphine, que sais-je. moi, ne pourrait-il pas aller au cerveau, siège de toutes ces douleurs? N'y a-tril pas aussi des exutoires pour de telles maladies?

Oh! cher ami, que vous avez dû maudire votre science dans les longs mois passés auprès de *** ! Mais pourquoi renouveler vos maux? Je sais d'ailleurs, vous le seul médecin qui m'ait inspiré de la conûance, vous que je place si haut au-dessus de tant d'autres, je sais ce que vous me répondrez : Nous ne savons rien ou presque rien. Que je vous plains! Pardonnez-moi de vous venir affliger mal à propos et croyezmoi tout à vous de cœur.

< DeRapbtêl.

DE BKHA.Nr.KR. 2(5

A MONSIEUR ALEXAXDUE DUMAS

4 tciilnnilire 18d3.

Cher fils, je ne sais comment vous vous y êtes pris, mais il ne me reste à vous faire que force compliments pour ce qu'il y a d'esprit dans les articles que j'ai lus, et plus encore à vous faire des remcrcîments pour les fleurs et même les lauriers dont vous voulez bien parer ma tête chauve, parure dont mon scepticisme ne peut s'empêcher de rire.

Ce que je craignais, c'était, à soixante-quatorze ans, d'être obligé de mettre encore le nez à la fenêtre, ce que certes je n'aurais pas manqué de faire, car mon besoin de repos n aurait pu m'empêcher de rectifier les idées que vous avaient soufflées sur mon compte des gens que je ne devine pas, et qui ignorent sans doute qu'il y a plus de cinquante ans, si j'ai signé pour le consulat à vie, je n'ai pas signé pour l'Empire. Si la politique a pu depuis modifier un peu mes idées, elle n'a jamais eu le pouvoir de changer mes principes, ainsi que le prouvent mes petits vei-s.

Ce que je n'ai pas voulu vous dire d'abord, parce que cette considération était de nature à vous toucher trop, je vais vous l'avouer aujourd'hui .

J*ai conservé plusieurs relations parmi les gens arrivés ou restés au .pouvoir. Ces relations me procurent l'avantage de rendre quelques services à ceux qu'opprime la politique ou la misère. Bien qu'à Paris mes opinions soient mieux connues qu*à Bruxelles, ces puissances administratives se montrent accueillantes pour moi. Mais, si j'avais écrit quelques lignes qui eussent fait scandale, ces personnes n'eussent plus osé me rendre même mon salut : du moins je devais le craindre.

Laissez-moi mon métier de solliciteur, le seul qui puisse encore utiliser la fin de ma irie, autant que ma popularité le permettra; car c'est un devoir pour moi de prouver à ceux qui me Tont faite que j'ai dû apprécier les obligations qu!elle m'impose, même quand elle sera tout à fait disparue, ce qui sans doute ne peut tarder.

D'après cette explication, vous concevez, enfant terrible, pourquoi, moi qui ne réponds jamais à ce qu'on écrit sur moi, j'ai dû me préoccuper des articles qu'on annonçait de vous.

Adieu, mon cher Dumas, « l'épicurien^ » de la pension bourgeoise vous fait ses . amitiés et vous souhaite tous les succès possibles surtout aux Framais.

A NONSIEUB JULES GLARETiE

10 septembre 1853. ^

Je vous remercie, monsieur, de la pièce de vers que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser ces jours-ci; vous me dites que vos sentiments sont ceux de toute la jeunesse actuelle : je veux bien le croire, puisque vous me l'assurez, et j'en suis d'autant plus heureux que c'est surtout à la jeunesse que je me suis adressé dans ce que j'appelle mes chansons et ce que vous nommez mes odes.

Vous me permettrez bien pourtant de ne pas accepter le titre d'Homère du peuple que vous m'accordez si facilement; non, monsieur, je ne suis pas un Homère et je n'ai certes jamais eu la prétention de l'être. Croyez que vous me faites assez d'honneur en m'admirant comme chansonnier, et, puisque vous voulez me donner un titre, donnez-moi ce dernier, qui est le seul que j'ambitionne.

* Allusion à une expression de M. A. Dumas

Quant aux conseils que vous me demandez , monsieur, j*hésite encore à vous les donner, car vous allez y trouver probablement le contraire de ce que vous attendiez. Cependant je vais le faire, car vous m'avez interrogé si franchement et avec une telle confiance, que j'aurais mauvaise grâce à ne point vous contenter.

Je vous dirai donc, monsieur, de vous défier de ce que vous appelez votre nature contemplative et de faire tout ce qu'il vous sera possible pour vous guérir de ces rêveries qui ne mènent à rien qu'au dégoût de tout ce qui est action ou lutte. J'ai lu quelque part dans Rousseau que nous ne sommes pas seulement sur terre pour penser, mais encore pour agir; pesez mûrement celte pensée; vous y trouverez le remède « à votre mal.»

J'ai connu autrefois un jeune homme qui, comme vous, se sentait tourmenté de secrètes aspirations vers la gloire et l'inconnu, et qui s'était tellement pénétré d'idées de dégoût et d amertume, qu'un beau jour il a fini parle suicide.

Ce devrait être, monsieur, une leçon donnée à tout découragement et surtout à un découragement jeune, car ce n'est pas à votre âge (vous me dites que vous avez vingt ans), ce n'est pas lorsqu'on a à peine entrevu la vie qu'on doit en trouver le fardeau trop lourd et s'abandonner au désespoir.

Attendez d'avoir, comme moi, soixante-treize ans passés pour médire des hommes; et encore, croyez bien que je n'en médis pas tous les jours.

Vos parents, dites-vous, ne veulent point laisser se développer votre a essor poétique; » soyez sûr que c'est par pur amour pour vous; ils craignent, sans doute, de vous voir embrasser une carrière qui offre si peu de joies pour tant de peines; je ne puis vous dire que de les écouter et surtout, avant de vous décider, de vous demander si vous vous sentez

bien la force de braver les difficultés et surtout de les surmonter.

Je m'arrête là, monsieur, regrettant de venir détruire peut-être une de vos illusions : celle de voir la canicre poétique dépeinte par moi sous de riantes couleurs.

Pardonnez-moi de vous l'avoir présentée telle que je la vois, et recevez avec mes sincères rcmcrciments Tassuranoe de ma parfaite considération.

A MONSIEIJR PAR VKDEGUY-DUPONT

t3 repicintire 1853.

J*espérais, mon cher monsieur, vous voir arriver à la suite de votre Odelette^ comme on disait au temps de Ronsard; mais point; il faut que je vous envoie un accusé de réception. Or savez-vous qu'il est peut-être plus embarrassant de remercier que de flatter, surtout en vers? Le vers permet toute sorte d'exagération . témoin les strophes que j*ai sous les yeux. La prose n'a pas permission d'enfler ainsi son ballon. Heureusement que vos vers sont de ceux qu'on peut louer sans recourir aux hyperboles. Si h ma mort on pense à me faire une couronne potiiquej je souhaite que cette ode en soit la première fleur, et que, dans votre recueil, elle trouve place auprès de la i\uU de$ fccs^ que j'ai lue avec tant de plaisir.

Vous dites dans l'ode que vous avez la bonté de m'adresser qu'on a paru dédaigner vos rimes; mais qu'avez-vous fait pour les faire connaître? Ne saviez-vous pas qu'à Paris il faut courir après les trompettes? Quand il y avait une loterie, trompettes et tambours accouraient à la porte du gagnant. En littérature, c'est tout autre chose; c'est la musique qui attire le gros lot. Pourquoi n'avez-vous pas versé à boire aux musiciens? J'en connais beaucoup qui l'ont fait, et bien leur

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en a pris. Il vient (l*en mourir un; j'aurais parié qu'il avait au moins 30,000 livres de rentes. Je n'aurais pu faire faire ripaille aux amis, mais j'ai eu le bonheur d'être aidé par les souteneurs politiques. Ils ont crié mon nom à me faire trembler, car je sentais qu'on me montait trop haut de beaucoup. Voire aimable flatterie vient me le prouver encore. Ce n'a pas été ma faute, je vous le jure; et j'en rougis souvent, surtout quand je vois qu'un talent comme le vôtre n'a pas encore trouvé les échos qui lui sont dus; vous mériteriez un bonheur comme le mien; que ne puis-je y aider ! Malheureusement Tépoque n'est pas favorable à la poésie, et je ne vis pas avec ceux qui veulent bien encore lui faire l'aumône. HélasI vous clés un trop galant homme pour tendre la main.

Je ne perds pourtant pas l'espoir que je vous verrai rendre justice avant de mourir.

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