‹ Correspondance de Béranger (volume 4)Chapitre 64 sur 116 · MONSIEUR DE VALOIS · texte numérisé non relu

MONSIEUR DE VALOIS

13 septembre i853.

Dans tout ce que vous dites de moi, mon cher de Valois, dans votre lettre h Dumas \ vous avez omis une chose impor-

* Lettre insérée par M. Alexandre Dumas dans ses Mémoires et publiée d*abord dans la Presse, \oici le passage des Mémoires auquel M. de Valois répondait :

t Maintenant, peut-être me demandera-t-on comment il se fait que Béranger, . nVpubUcain, habite tranquillement, avenue de Chateaubriand, 5, à Paris, tandis que Victor Hugo demeure à Marin^Terrace, dans Tile de Jersey.

t Cela est tout simplement une question d'âge et de tempérament. Hugo est un lutteur, et il a cinquante ans à peine; Béranger, à tout prendre, est un épicurien, et a soixante et dix ans ; c'est Tàge où Ton prépare son lit pour y dorm'r du sommeil étemel, et Béranger, — Dieu lui donne de longues années, dût-il nous les prendre k nous ! — et Béranger veut mourir tranquille sur le lit de fleurs et de lauriers qu'il s'est fait.

• Il en a le droit : il a assez lutté dans le passé, et soyez sans crainte, son œurre se continuera dans Taienir ! •

Voici maintenant ce que M. de Valois disait :

« Monsieur, j'ai lu les deux ou trois chnpitrcs de toh Mémoires où tous paHez

SOS COHRESPONDANCE

tante : c est que je deviens le plus sot des hommes. Croiriezvous que ce n*est que d'hier que je sais quel est M. de Y,..

de Béranger»et où vous copiez plusieui-s de ses belles et prophétiques dumsoDs; vous faites Téloge de ce grand liomme de cœur et d^iutelligence. C*est bien! cela TOUS honore : celui qui aime Béranger doit être bon. Cependant, monsieur, pesez cette question, qui me semble un peu malheureuse pour vous ; vous dites : t Maintenant, peut-être ujB demandera- 1- on comment il se fait que Béranger, t républicain, habite tranquillement avenue de Chateaubriand, 5, à Paris, tandis i que Victor Hugo demeure à Marine-Tcrrao^, dans File de Jersey. »

« Vous qui appelez M. Br^rangcr votre père, vous devriez savoir ce que tout le monde sait. D'aliord que le modeste grand poète n*est pas un philosophe épicurien, comme il vous plait de le dire ; mais bien un philosophe pénétré du plu.<i profond amour de rhumanitc. M. Béranger habite Paris, parce que c'est à Paris et non ailleurs qu'il peut remplir son beau rôle de dévouement ; demandez à tons ceux qui souffrent, n*importe à quelle opinion ils appartiennent, si M. Béranger leur a jamais refusé de les aider, de les secourir. Toute la vie de cet homme de bien est employée à rendre service. Â son âge, il aurait bien le droit de songera se reposer; mais pour lui, obliger, c^est vivre.

ff Quand il s'agit de recommander un jeune homme bon et honorable, quand il faut aller voir un prisonnier et lui porter de paternelles consolations, n'importe où il y a du bien à faire, Tiiomme que vous appelez un épicurien ne regarde pas s'il pleut ou s'il neige ; il part et rentre le soir, harassé, mais tout heureux sises démarches ont réussi; tout triste, tout affligé, si elles ont échoué. M. Béranger n*a de la popularité que les épines. C'est là une chose que vous auriez dû savoir, monsieur, puisque vous vous intitulez son fils dans vos Mémoires et un peu partout.

i Pardonnez-moi cette lettre, monsieur, et ne doutez pas un moment de mon admiration pour votre beau talent et de ma considération pour votre personne. »

M. Alexandre Dumas répondit k son tour :

c Diogène Laerce fait l'éloge d'Épicure. Diogène Laerce continue et moi avec lui : t Sa vertu fut marquée en d'illustres caractères par la reconnaissance et ki « piété qu'il eut envers ses parents et par la douceur avec laqu"Ile il traita ses i esclaves, témoin son testament, où il donna la liberté à ceux qui avaient cultivé « la philosophie avec lui, et particulièrement au fameux Mus.

« Cette même vertu fut ei^u généralement connue par la bonté de son natu* t rel, qui lui fit donner universcUemenl h tout le monde des marques d'honnêteté ff et de bienveillance ; sa piété envers les dieux et son amour pour sa patrie ne se « démentirent pas un seul instant jusqu*à la fin de ses jours. Ce philosophe eut, « en outre, une modestie si extraordinaire, qu'il ne voulut jamais se mêler d'auc cune charge de la république. Il est certain que, malgré les troubles qui aflfKgèt rent la Grèce, il y passa tonte sa vie, excepté deux on trois voyages qu^il fit sur « les confins de flonie pour visiter ses amis, qui s'assemblaient de tolis côtés afin € de venir vivre avec lui dans un jardin qu'il avait acheté au prix de quatre-vingts t mines. >

• En vérité, monsieur, dites- moi si, en faisant la part de la difTérence des époques, ce portrait d'Épicure ne convient pas de toutes façons à notre cher Béranger?

c N'est-ce pas, en effet, de Béranger que Ton peut dire : que son bon naturel

de Pas$y^ si affectueusement louangeur pour moi 7 Encore parce que Judith Ta deviné en lisant le numéro de la Preue. J'en rougis. Quoi ! J'ai parcouru de mémoire tout Passy et à tout ce qu'il y a de bienveillance et d'espoir dans votre lettre, je n'ai pu vous deviner ! Âh ! mon cher ami; ce que c'est que de vieillir! C'est aussi parce que je suis vieux que je ne vais pas vous remercier aujourd'hui. Mes maux de tète m'ont repris à la suite d'une longue course faite dimanche dans le bois de Boulogne, et je n'ose me lancer jusque chez vous et pour vous témoigner ma gratitude et m'informer des nou* ▼elles de votre enfant.

J'espère que vous me pardonnerez ma bêtise d'abord et ensuite, mon cher de Valois, l'impossibilité où je suis aujourd'hui de vous porter moi-même mes excuses.

A MONSIEUK GILHABD

22 septembre 1853.

Vous me demandez si nous aurons la paix; moi, je vous demande si nous aurons du pain. De plus, on parle de choléra. Il ne nous manquerait que sa présence pour mettre le comble à nos calamités. En dépit de tout, Paris s'amuse, chante, danse et court à tous les spectacles qu'on lui donne. Nous sommes une singulière nation ! Aussi, ne faut-il s'effrayer de rien. Je l'ai presque toujours vu gouverner à contrelui a toujours fait rendre justice à tout le inonde ; que le no i bre de ses amis est si grand, que les Tilles ne peuvent les contenir ; que le cbarme de sa doctrine a la douceur de la voix des sirènes; que sa vertu fut marquée en d'illustres caractères par la reconnaissance et la piété qu'il eut envers ses parents ; que son amour pour sa patrie ne se démentit pas un instant jusqu'à la fin de ses jours, et qu'enfin il fut d'une modestie si extraordinaire, qu'il ne voulut jamais occuper aucune charge dans la république.

• En outre, ce fameux jardîn qu'Ëpicure avait acheté quatre-vingts mines, et où il recevait ses amis, ne ressemble- t-il pas fort à cette retraite de Passy et à cette avenue de Chateaubriand, où tout ce qu'il y a de bon. de grand, de g^éreux, a visité et visite encore le fils du tailleur et le filleul de la fée ! »

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