CLXXXIII I
A MONSIEUR LABROUSTE, !
DIBECTRCK DR SAIXTB-BABBE.
26 décembre 1853.
Mon cher Labrouste, on m'a prié d'appuyer auprès de vous la demande d'une espèce de demi-bourse qui va vous être
adressée pour l'enfant d*un poète proscrit, Tenfant de Lachambaudie. C'est de tout cœur que je fais cette démarche, car j'estime et plains le père, à qui j'ai tendu une main fraternelle dès ses premiers débuts. J'ai tout fait pour alléger la proscription, complètement injuste, qui pèse sur lui etqui a ajouté bien des misères à toutes celles qu'il a essuyées, mais qu'il a supportées avec dignité et courage. C'çst avec le même courage qu'il les supporte encore à Tétranger.
Son plus grand souci est l'éducation de son fils, qu'un ami généreux a été chercher en Belgique et qu'il voudrait placer aujourd'hui à Sainte-Bsirbe. Le père n'est pas barbiste; mais, parmi les barbistes, MM. Bixio et Scribe prennent le pauvre enfant sous leur patronage. Influents dans le conseil de votre administration, ils pensent que votre puissant concours pourrait assurer l'entrée du jeune Lachambaudie dans votre excellente institution.
Je me permets donc de compter assez sur votre bienveillance pour me joindre à eux dans cette bonne œuvre, trèsdisposé à croire cependant que si nous réussissons, ce sera particulièrement à MM. Bixio et Scribe que nous le devrons. Ce succès, au reste, sera la récont))ense de tout ce que Scribe a déjà fait pour notre fabuliste exilé.
Quelque petite que soit ma part d'inQuence dans cette affaire, elle n'en sera pas moins pour moi une nouvelle cause de gratitude envers vous, et je vous prie d'en agréer d'avance l'expression, ainsi, mon cher Labrouste, que l'assurance de mes sentiments d'estime et de considération profonde.
A VONSIEUn BROC
37 décembre 1855.
Pourquoi n'ètes-vous pas venu hier, mon cher Broc?
550 francs vous attendaient pourtant et vous attendent encore. Ne vous avisez pas de retarder, car en mes mains Targent fond vite. Je sais que vous élevez des difficultés sur ce règlement de compte. Mais, comme vous ne voudriez pas vous brouiller avec moi, j^espère bien que vous ne chicanere:^ pas sur ce que je vous dois. Vous ne pouvez oublier que je vous ai chargé d'être mon banquier auprès de Chintreuil. Vous devez donc rentrer dans vos avances, et j*aurai encore à vous remercier des soins donnés à cette affaire ; Chintreuil et moi nous vous serons toujours redevables. Hâtez-vous donc de me lais er payer ce qui se paye avec de Targent. Je vous attends donc, et à dîner, bien entendu, dimanche ou tout autre jour, à votre choix. Jeudi ne serait pas mal : les Lemaire y seront.
Nous plaçons à la date de Tannée 1854 une série de lettres qui ont été publiées, hors de France', sous forme d'extraits et sans ordre, comme sans éclaircissements, par madame de Solms (née Marie Wyse-Bonaparte), pelile-fiUe de Lucien.
Madame de Solms, en nous les faisant remettre, n'a rien ajouté qui pût servir à compléter et à classer ces fragments. Nous les reproduisons donc exactement tels qu'elle les a donnés dans Fouvrage intitulé : Béranger, qtielques lettres inédites (Genève, 1858). Mais ces lettres embrassent une période de huit ou neuf années, et si nous les insérons toutes au commencement de Tannée 1854, c'est uniquement parce que cette date de 1854 est la plus antienne de ceDes qui ont été conscnées par l'éditeur.
Béranger aimait en madame de Solms la petite-fille de son protecteur, et il lui savait gré de ce qu'elle conservait le goût des lettres et des arts, qui a distingué si particulièrement parmi les membres de la famille Bonaparte, le prince de Canino et ses enfants.
DE BËRANGER. S2i
A IIADASIE DE SOLMS
Si je ne suis pas complètement de votre avis, ma belle et chère enfant, sur M. Ponsard, et je vous ai expliqué mes raisons, je conviendrai du moins avec vous, et cet aveu ne me coûte pas le moins du monde, car il est Texpression de ma conviction sincère, que ses vers sont admirables. Je crois que, comme poésie, c*esl ce que notre siècle a produit de mieux au théâtre. Je le trouve non-seulement inattaquable quant à la forme, mais digne des plus grands éloges.
Votre poésie à Gioberti, ma chère enfant, est admirable, malgré quelques inégalités dans la forme. Quant à votre étude, je l'ai trouvée finement observée et gracieusement écrite, il y a de la profondeur et cependant de la légèreté. Travaillez, travaillez. L'imagination ne vous fera jamais défaut. Vous en avez trop, si cela se peut dire. La pierre d'achoppement dç votre avenir, de votre talent, de celui que je crois que vous aurez, c'est l'activité fébrile qui vous dévore, la hâte avec laquelle vous écrivez, et qui fait que, pour en avoir plus vite fini, vous exprimez une idée juste par un mot qui ne Test pas. Âltachcz-vous toujours, et en toute occasion, soit dans la prose, soit dans la poésie, à trouver le mot juste. Évitez les équivalents : ils rendent la phrase douteuse; ils obscurcissent la pensée. Je ne sais rien. Je ne suis qu'un ignorant, mais je crois posséder ma langue aussi bien que qui que ce soit. Je la tier\9 ; il est vrai que c'est la seule. Je n'ai jamais écrit une ligne sans consulter mes
dictionnaires que j'étudie sans cesse depuis quarante ans. C*est ma principale lecture, celle qui est la plus féconde en enseignements toujours nouveaux. Sans mes dictionnaires, je serais incapable de faire dix vers. N'allez pas vous imaginer au moins que je parle du dictionnaire de H. de Lanneau\ quoiqu'il ait bien aussi son utilité.
Serrez affectueusement la main à Sue'; dites àL*** que je conserve de lui un tendre et affectueux souvenir et croyez-moi votre ami dévoué.