CLXXVIII
A NADAHE VICTOR BCGO
30 octobre iSTîS.
Chère et honorée dame, il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, parce que lexcellent Vacquerie m'a servi de correspondant et que j'attendais chaque jour certain volume de vers*, qui m'eût fourni l'occasion d'éloges qui, pour ne
* Les Châtiments.
pas vous être personnels, eussent été ce qui pouvait vous flatter le plus. Le volume n'arrive pas. On en parle beaucoup; mais cela ne fait qu'irriter l'impatience.
En attendant, nous apprenons que la santé du grand poète est toujours bonne. Néanmoins la dernière lettre de Yacquerie m'est arrivée bien à temps;^car, le matin même du jour où je l'ai reçue, on m'avait affirmé la mort de Hugo. Heureusement, la mienne, tant de fois publiée, m'a appris à me défier de ces mauvaises plaisanteries. Vacquerie, dans cette lettre, m'expédiait de nouveaux daguerréotypes, qui me sont précieux, sauf toujours le vôtre, où je ne puis m'habituer à vous reconnaître, et je ne suis pas le seul. Tous ceux de mes amis qui ont eu l'honneur de vous approcher le jugent comme moi. Au fond, je suis sûr que vous pensez comme nous.
Vous avez entendu parler dans votre retraite des arrestations et visites domiciliaires auxquelles a donné lieu la découverte à Paris du proscrit Delécluse. Le brave Goudchaux, homme tout de bienfaisance, a été une des premières victimes. Dès que je l'ai su, j'ai été le voir et l'ai trouvé aussi paisible que si rien ne s'était passé. Mais je crains qu'il n'y en ail de plus maltraités. Malheureusement je n'ai plus au ministère le bon Thieblin, dont je vous devais la connaissance, et qui m'a aidé à rendre bien des petits services.
Si vous vous intéressez à ma santé, je vous dirai que, depuis plus de trois semaines, j'ai cessé de souffrir de la tête. C'est beaucoup. Je souhaite qu'il en soit ainsi pour le cœur de Hugo. Au reste, on m'assure qu'il engraisse, ce qui me fait croire qu'il n'est plus question des douleurs qu'il a ressenties.
Quant à messieurs vos fils, ils me semblent hors d'atteinte maladive, et que Dieu en préserve mademoiselle votre fille !
Voulez-vous, madame, remercier pour moi Vacquerie du
présent qu*il m^a fait. Comme j'espère encore qu'on parviendra à mieux rendre votre physionomie, j'attendrai encore un peu pour faire encadrer le tout. Je mettrai dans le cadre les deux portraits de Hugo, d'expression différente, mais tous deux très-bien venus. La maisonnette au milieu de tous ses habitants fera le, plus joli effet. Oh ! si un coup de baguette pouvait transporter aux environs de Paris ce poin de terre et ceux qui l'habitent, que de grâces j'en rendrais au ciell
Dans votre île, (ait-on tourner les tables? Communiquet-on avec les esprits? Si vous êtes témoin de ces miracles^ que je ne puis voir, demandez donc aux esprits si je dois vous revoir ici. Je suis si vieux que, pour mon compte, je crains beaucoup, et cela, me désole. Hugo, qui, lui, doit communiquer avec les esprits les plus élevés, pourrait me rassu* rer. Qu'il questionne Pindare, Dante, etc.
En attendant, recevez pour lui et pour vous, chère madame, l'assurance de mon constant attachement et de tous les vœux que je ne cesse de faire pour votre famille.
A NO.NSIEUR ALBBRT CHAL'VEAU
1" novembre 1853.
Personne ne peut prendre plus d'intérêt que moi à l'entreprise que vous projetez, et je vous remercie de me l'avoir fait 'Connaître. Mais je vous avoue que j*y vois d'immenses diflicultés. Le plan même en est difficile à tracer. Je le vois par votre lettre, où vous me semblez hésiter sur plusieurs points, et ces hésitations, je les conçois parfaitement. Ce qui d'abord me fait craindre des obstacles, c'est l'absence d'aide dans beaucoup de provinces. Vous trouverez peu de personnes intelligentes qui veuillent prendre la peine d'aller à la re-
cherche des vieux airs et des vieilles paroles que vous voules réunir.
Savez-vous, monsieur, qu'un littérateur musicien, qui a une grande admiration pour tous les airs de musique me^ deme ou qui ne remontent guère à plus de deux siècles, et sont la fortune de nous autres chansonniers, prétend^ que le nombre en est si considérable, qu*on ne trouverait pas d'é* ditcnr qui voulût en faire les frais d'impression?
Ajoutez à ces airs ceux qui circulent dans les campagnes, et joignez-y, comme vous paraissez en avoir l'intention, les paroles plus ou moins patoisées, avec la traduction^ qui pourrait être souvent nécessaire, et vous aurez des volumes h remplir seuls une bibliothèque.
Je vous soumets ces réflexions, monsieur, pour que vous avisiez bien, avant de vous lancer dans cette œuvre patriotique, aux bornes que vous devez lui donner et aux moyens d'exécution qu'il faut vous assurer pour la conduire à bien, aux moindres frais possibles.
IjCS chansonniers vous auront surtout une grande obligation d'avoir une pareille idée. C'est par le grand nombre d'airs détachés restés dans le domaine public, airs dont beaucoup sont des chefs-d'œuvre, que la France doit de posséder seule, d'une facjon complète, le genre de la chanson. Vous voyez, monsieur, quel intérêt je dois prendre à l'entreprise projetée. Pour m*en donner connaissance, vous n'aviez donc pas besoin du couvert de personne, surtout avec le nom illustre que vous portez. Mais je ne puis m^cmpêcher de vous exprimer ma surprise au sujet du présent que vous me faites d'une nièce^ moi qui n'ai qu'une sœur religieuse. Je ne me connais aucune parente dans le bas Limousin, et il me ^ semble même que le nom deBessen'est jamais venu jusqu'ici. Au reste, cela est sans importance, si ce n'est pour vous ré-
< (Test M. Génîn.
2in CORRESPONDANCE
péter, monsieur, que vous avez bien fait de prendre le chemin le plus court pour arriver jusqu*à moi, qui vous remercie bien sincèrement de m*avoir donné l'espoir de voir accomplir un projet qui ne peut que tourner à l'avantage du genre auquel j'ai consacré ma longue vie.
A UONSlEUn •••
3 d<$cembre 1853.
Oh ! monsieur, qu'il y a loin de moi, vieux chansonnier, au plus grand poète du siècle! Mais vous n'avez que vingtcinq ans, et ces exagérations sont familières à votre âge. C'est à votre âge aussi, monsieur, que l'imagination se désole et tente d'insulter à la vie. Cette désolation a produit de beaux, de très-beaux vers. Vous m'en donnez une preuve, et je suis de l'avis de M. Saint-Marc de Girardin dans la phrase que vous me citez.
J'ai fait comme vous, monsieur, des vers de désespéré ; puis, à trente ans, tout pauvre et inconnu que j'étais, j'ai fini par voir qu'au lieu de se plaindre de tout, il était peutêtre mieux d'enseigner à ses semblables la résignation^ fille du ciel, dont les déshérités du monde ont surtout tant besoin. Peut-être ferez-vous comme moi quelque jour. Je le souhaite : vous vous réconcilierez avec le rire, et, comme moi, vous vous en servirez, si, en vous envoyant des vers à juger, on vous appelle le plus grand poète de l'époque '.
A MONSIEUR COLLIMS
10 décembre 1853.
11 faut avoir soixante-quatorze ans, d'assez mauvais yeux
' Lellre communiquée pir M. E. Dentu.
DE BKKANGE». âi7
et un surcroit d'affaires, quand on ne demande plus que le repos, pour ne pas rougir, en venant, après six mois, vous remercier de l'honneur que vous avez bien voulu me faire de me gratifier d'un exemplaire de votre Science sociale.
J'avais voulu d'abord, monsieur, me borner à la lecture des chapitres, que vous aviez eu la bonté de m'indiquer; mais je fus entraîné à tout lire et même à relire; de là le long temps que j'ai mis à vous venir offrir mes remerciments.
Et pourtant, monsieur, il faut que je vous l'avoue : je me suis perdu dans la métaphysique que j'ai rencontrée en tant d'endroits de vos deux volumes. Tout ami que je suis des La^ mennais, des Cousin et de tant d'autres, la métaphysique est mon cauchemar. C'est bien mal, n'est-ce pas? Que voulezvous, ma pauvre nature est chose incomplète. Je n'ai donc pas parfaitement compris toutes les conséquences que vous tirez de certains principes, et toutefois ces principes me charment souvent. Et puis, monsieur, je crains que vos conclusions politiques ou celles qu'on pourrait tirer de votre œuvre ne soient complètement opposées à celles dont je me suis fait le très-humble serviteur. Il faudrait plus de science de déduction que je n'en ai pour combattre vos idées. Je suis sûr même que vous triompheriez sans peine de mes attaques. Je juge de votre polémique par la manière supérieure dont vous rétorquez vos adversaires.
Mais j'en viens à ce qui m'a plus touché dans votre livi*e ; c'est vous, monsieur, qui apparaissez presque à chaque page et y faites prendre de vous l'idée la plus élevée et la plus capable d'inspirer une estime sans bornes pour votre humanité.
J'avais entendu dire un grand bien de vous, monsieur ; mais votre ouvrage a accru en moi cette opinion. Il m'a aussi révélé votre supériorité dMntelligence et de connaissances.
Il est beau de se montrer ainsi dans un livre, sans penser
même à y laisser trace de soi. Car c*est le bonheur de Thumanité qui vous préoccupe avant toute chose.
Permettez-moi donc, monsieur, en m^abstenant de me prononcer sur un livre trop au-dessus de ma force d'entendement, de m'en tenir à vous exprimer ce qu'il m'a fait sentir d'estime pour son auteur.
A MONSIEUR PAUL BOITEAC
34 décembre 1853.
Mon cher ami, j'allais vous donner quelques conseils, blâmer sans doute votre résolution, vous parler de vos parents et de la nécessité d'être sûr, avant tout, d'un emploi; mais j'ai réfléchi au mariage projeté de Panurge. Alors j'ai pense que je n'avais qu'à vous engager d'aller consulter le clocher de votre paroisse. Allez, mon cher Boileau, et si elles vous disent : Marie4oi^ eh bien, morbleu ! mariez-vous.
Autrefois je vous aurais dit : Je chanterai à la noce. Aujourd'hui, vieux reclus, je me contenterai de prier au coin de mon feu pour lé bonheur de l'époux et de la charmante épousée qui vous donnera raison aux yeux de tous les assistants.
En attendant cet heureux jour, venez dîner encore avec nous quelquefois, en profitant d'un reste de liberté, et croyezmoi pour toujours votre tout dévoué.