‹ Correspondance de Béranger (volume 4)Chapitre 69 sur 116 · CLXXXVIII · texte numérisé non relu

CLXXXVIII

Mars 1855.

Du latin à moi, chère enfant! que vous ai-je fait pour mériter cette cruelle plaisanterie? Je ne comprends pas, voilà tout ce que je puis répondre à votre charmant envoi. Je n'ai ja-

* Le Petit Dicticnnaire de rimes»

* Eugène Sue, exilé en Suisse.

> Sans doute, Chateaubriand et maJunie Récaïuier. Cette lettre serait, dans ce cas, de 1847 ou de 1848.

DE BÉRAN6ER. 233

mais su décliner mum, la muse, ni rosa^ la rose, et mesétudes classiques se sont bornées à la première page du de Viris iltu9tribn$. L'on m'a toujours accusé d'avoir imité Horace : reproche plaisant, moi qui ne le connais que par des traductions. C'est très-mal à vous, méchante enfant, de m'avoir contraint à vous avouer mon ignorance. Ne m'envoyez donc plus de latin. Noire pauvre Fély* n'est, hélas! plus là pour vous traduire, et votre serviteur n'a jamais su parler que la langue du bon roi Dagobert. Pardonnez-lui donc, et ne lui en voulez pas, s'il vous aime, vous comprend et vous chante en français; que vous importe de plus?

Ces poésies de Louis Berthaud , que vous me communiquez, ma chère enfant, sont admirables. Quel dommage qu'il ne soit plus! J'aurais (Hé le serrer dans mes bras et lui dire ; Et vous aussi, voys êtes poète ! C'est du Barbier. Quelle énergie et quelle vérité ! — La lecture de la Fille du peuple m'a arraché des larmes. Si vous publiez ce trésor^ je vous conseille toutefois d'en retrancher quelques vers, non pas qu'ils ne soient très-beaux ; mais sous la plume d'une jeune femme, »ou9 la vôtre, ils pourraient choquer la délicatesse de certaines gens.

J'aurais été vous voir hier, ma chère madame, mais Minette m'a fait des siennes : elle a disparu depuis jeudi et n'est pas encore rentrée. Judith est au désespoir, et moi je n'ai pu dormir cette nuit. Si elle reparait demain, je serai chez vous avant midi; dans le cas contraire, pardonnez-moi; mais

' Nom d^intimité que les amis de Lamennais lui ayaient donné.

j'aime cette béte; si elle devait ne plus revenir, nous ne nous en consolerions pas : elle fait partie de ma famille.

Je rouvre ma lettre pour vous dire que Minette est de retour au logis. Pauvre bête ! il parait que c*est un caprice pour certain matou du voisinage qui Ta retenue si longtemps.

Pardonnez-moi, ma chère enfant, si je ne puis retenir mon envie de rire; mais notre pauvre Balzac est détestable dans Collatin\ Votre répétition m'a beaucoup amusé. — Je n'ai jamais rien vu de plus comique que cette représentation tragique. Je voudrais que Tauteur fût là; je suis capable d'aller le chercher sans le connaître. Si jamais succès devait être expié, ce serait le sien en vous voyant tous. Il est impossible de réunir plus de gens d'esprit que vous n'avez fait pour mettre à exécution une idée plus saugrenue. Une tragédie, Lucrèce encore, en plein dix-neuvième siècle et dans un salon ! Il est impossible d'avoir fait de ces gens d'esprit des acteurs plus détestables et des caricatures mieux réussies.

Paris. 1851.

Puisque notre ami Sue a oublié de vous donner l'adresse de madame Sand, je vous dirai que je m'en suis informé auprès de L*** qu'elle aime beaucoup et dont elle vous parlera probabloment. Elle demeure rue Racine, n' 3. Vous la trouverez toujours avant midi. Si vous ne vouliez pas y aller avec votre ami, je pourrais prier L*** d'aller vous prendre

' L'un des rôles de la Lucrèce de Ponsard. Cette lettie est antérieure à 1S50.

rue de l'Université. C'est un charmant garçon plein de cœur et de talent, que vous ne serez pas fâchée de connaître. Si vous voulez aussi que j'aille vous voir, donnez-moi un rendez-vous. Le portier de votre poète m'a dit qu'il demeurait très-haut (là n'est pas la difficulté); mais que vous n'y étiez jamais, et qu'il fallait vous demander une audience comme autrefois. J'attends donc les ordres de... Votre Altesse.

Si j'étais plus valide, j'irais faire antichambre jusqu'à ce que je vous trouve ; mais je suis bien mal portant et je demeure si loin, que je suis obligé de vous demander de me fixer un jour et une heure. ÂUez-vous tous les soirs à l'Odéon? Bon courage !

Dites à M. Paillet combien j'ai été heureux, malgré ma sauvagerie, qu'il ait bien voulu vous accompagner chez moi lorsque vous avez daigné y venir.

Vous avez bien raison. Planche est un grand critique : c'est un des hommes les plus remarquables de ce temps. Son jugement est infaillible, son coup d'œil sûr, son courage littéraire imprudent. Je lui ai fait votre commission : il sera charmé de vous connaître; mais peut-être feriez-vous mieux de lui donner rendez-vous ailleurs, chez Ricourt, par exemple, qui vous donne des leçons^ je crois. Je ne sais jusqu'à quel point il lui sera agréable d* aller vous voir chez votre poète.

Madame d'Â*^ dont vous me parlez est une des illusions de irotre ami*. C'est une fausse femme d'esprit, ennuyeuse, pédante, prétentieuse et compromise. Je n'y mets pas les pieds. Puisque vous avez vu madame Sand, demandez-lui ce

* De déclamation théfttnle.

* Al. ronsard.

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