CXCIV
Parli, octobre 4854.
Je vous remercie du cadeau que vous m*avez fait des Châtiments : je les lis et relis depuis hier. C'est admirable. La dernière pièce surtout est d'un lyrisme et d'une énergie de pensée que Hugo n'avait jamais atteints. Je suis en relations avec lui maintenant. Nous nous écrivons souvent; j'en suis iBer : c'ist le poète du siècle par excellence.
Je vous envoie les poésies de madame Colet que vous me demandez. Je suis bien aise qu'elle vous soit sympathique; elle a vraiment du talent, et ses vers sont fort beaux. 11 est de mode, je ne sais pourquoi, de l'attaquer : c'est un tort; elle est belle, aimable, spirituelle : c'était assez pour avoir des envieux. Il y a moins de partialité qu'on ne croit dans les prix qu'elle a remportés. Puis enfin, M. Cousin en fait le plus grand cas, et M. Cousin est l'homme le plus spirituel de France. Je regrette que vous ne soyez plus ici, j'aurais aimé à vous lier ensemble. Je me rappelle la dernière visite que je vous ai faite, cette soirée passée chez vous; vous aviez dans votre salon toutes les m/uses de Paris : madame Anais Ségalas, madame Ancelot, etc., etc. Madame Colet vous manquait. Je suis convaincu qu'elle vous aurait trouvée charmante; mais vous devez l'avoir vue chez madame Récamier. Dites-moi ce que vous pensez du Monument de Molière.
La mort de votre illustre, chère et vénérée grand'mère \ à laquelle je m*attendaissi peu, m'a vivement affecté, ma chère enfant; c'est à l'excès de cette tristesse que vous devez de recevoir si tard mes compliments de condoléance. C'est une noble femme de moins sur la terre, un grand cœur et un charmant esprit éteints à jamais.
Pour moi, je me rappelle avec bonheur et émotion son dernier voyage à Paris, où je la retrouvai la même que trente ans auparavant. Les visites que je lui fis, chez madame de Mirbel et rue de Bourgogne, comptent encore parmi mes meilleurs souvenirs, et à ce souvenir vous êtes unie, chère enfant, puisque j'avais presque toujours le bonheur de vous voir à votre petite table près de la fenêtre. L'article que vous m'avez envoyé est très-bien écrit et retrace à merveille sa vaillante conduite et son intelligence d^élite. Quoi qu'il advienne elle est et aura été une des femmes de notre temps.
Mais vous êtes un peu sévère, vous et notre ami, sur les poésies de madame Lucien Bonaparte. Il y a de fort belles choses dans Baîhilde^ reine des Francs; le quatrième chant, la scène des druidesses, a un grand mérite 'comme couleur locale et harmonie de vers. Je suis peut-être partial en èe qui concerne votre grand-père et sa femme; mais Lucien m'a toujours fait l'effet d'un maître, et j'en suis encore à admirer sa fameuse tragédie, vous savez !
Entre nous, je crois bien que les quatre vers qui ont tant
excité vos sarcasmes ont été ajoutés par moi la veille de la
lecture de Mennechet. Et voilà comme vous me traitez ! Si
ugène Sue écrit quelque chose sur madame Lucien, en-
* Madame de Canino (Alexandrine-Laurence de Bleschamp), née à Calais en i778y mariée en premières noces à H. Jouberthon.
voyez-le-moi. Je voudrais bien aussi api:orter mon tribut de regrets et de larmes; mais, sans compter que ma muse est en fuite depuis longtemps, il serait très-difficile de dire ici tout ce que fut cette illustre victime d'une tyrannie injuste. Ah! le temps n'avait pas affaibli ses ressentiments; elle en voulait quarante ans après à l'Empereur, comme aux premiers jours de sa proscription; je vous le répète, c'était une femme.
Non, certes, vous n'êtes pas dans le vrai; vous vous y connaissez mieux que moi, c'est possible, mais j'ai raison. Votre admiration pour Delacroix n'est pas raisonnée; vous parlez en enthousiaste, et non en artiste. Je me charge, en dix minutes, de vous faire convenir que vous avez tort. Parlez-moi de Decamps ou d'Âry Schœffer, à la bonne heure; mais ne vous mettez pas à genoux, comme vous le faites, devant ce faiseur de gâchis.
Non, ce n'est pas de l'injustice, mais votre buste est déplorable, ma chère enfant. Rude m'a dit que jamais Pradier n'avait été aussi mauvais, et, certes, ce n'est pas l'envie qui le fait parler; il y a entre eux la même différence qui existe entre les poésies de Laprade et celles de Lamartine.
14 mai 1857.
Si vous voyez Louis Blanc à Londres, ma chère amie, diteslui mille choses de ma part; son Histoire de dix an$ est un chef-d'œuvre. Je suis tout fier de penser que c'est moi qui ai découvert cet enfant sublime, comme dirait Chateaubriand. Il
DE BÉRAN6ER. 229
écrit comme Voltaire et raconte comme Saint-Simon. Oui, c'est moi qui Tai mis dans sa voie; demandez-le lui. C'est une des organisations les plus complètes que je connaisse.
ce
Janrier 1857.
Vous ne pouviez mieux vous adresser qu'à moi pour avoir des renseignements au sujet de madame Blauchecotte. Beaucoup de cœur et de dévouement, un charmant esprit, un talent incontestable, une connaissance approfondie de la langue et de la littérature anglaise, une grande égalité d'humeur, Toilà ce qu'est la femme de l'ouvrier de Horfontaine. S'il ne vous fallait pas absolument une musicienne, je vous engagerais vivement à la prendre pour demoiselle de compagnie. Voulez-vous que je lui en parle? Elle vous soignerait en sœur (elle a un tact exquis), et votre fils aurait une maman pleine de sollicitude de tous les instants.
C'est une nature fière, poétique, qui serait à son aise chez vous, ma belle républicaine, et dont vous n'auriez qu'à vous louer sous tous les rapports. Elle avait fait la faute, l'an passé, d'aller chez une amie de Brohan, une belle dame, qui ne l'a pas fort bien traitée, à cequ'il paraît. EUe est revenue un peu désenchantée de son essai. Excepté chez vous, où elle trouvera un intérieur de princesse artiste et une amie, je ne rengagerais certes pas à tenter encore une fois les douloureuses amertumes de cette situation toujours si pénible. Mais, à vos côtés, ce sera un encouragement de toutes les minutes, et cette pauvre femme aurait enfin la vie qu'elle a rêvée et se relèverait de toutes les humiliations passées. — Vous ferez, si vous le faites, une charmante acquisition et une bonne ac<tion.
Je pardonne à votre amP, chère républicaine, de me diminuer : il n^est pas mon homme; je comprends et j'excuse le naïf sentiment de rancune satisfaite avec lequel vous appuyez sur ses critiques, pour me punir de n'avoir pas mesuré les miennes en vous parlant, chère enfant. Il n'est pas mon homms, c'est vrai; mais je ne me fâche pas le moin s du monde de ce qu'il vous a dit de moi : il a raiso^i^ complètement raison. On m'a surfait. Me comparer à la Fontaine, c'est un blasphème. M'égaler à Horace, c'est une absurdité. Toutes ces louanges Insensées n'auraient réussi qu'à me rendre ridicule si, de bonne heure, je ne m'étais habitué à les prendre pour ce qu'elles valaient. Il est donc mille fois d ans la vérité, de même que jesuis, moi aussi, dans le vrai en trouvant l'ffonrnauref/'i^rjeMtassommant'.Maiscequeje ne lui accorde pas, c'est la part qu'il fait à la chanson. La chanson est un genre très-difBcile à traiter. Sans doute, la pensée acquieit de la vigueur, grâce au refrain; mais cette obligation de l'asservir à ce même refrain en gène le développement et l'étendue. Cette obligation d'enfermer une pensée élevée dans un petit espace ôte de la clarté à l'expression. Il est très-difGcile de rester simple et naturel sans sortir de son suj et. Il faut amener le refrain sans que cela paraisse forcé, et on n'y arrive que par le travail le plus assidu et le plus persévérant. Je crois, tout au contraire de votre ami, que la chanson est un des genres les plus difficiles et les plus rebelles à traiter . Ce n'est pas pour rehausser mon petit mérite : celui qui me découvrira de la vanité sera bien fin. Mais, enfin, il y a toujours eu plus de bons auteurs dramatiques que de gens excellents dans la chanson.
* M. Ponsard.
> Pièce jouée à TOdëon en iS55.
DE BËRANGER. 231
Chère enfant, Judith croit avoir trouvé le secret de votre fameux pouding anglais. J'en ai goûté, ce n'est guère bon; mais, enfin, comme il se pourrait que vous ne fussiez pas du même avis, le petit Pierre vous en portera un échantillon ce soir, et, s'il est de votre goût, Judith le recommencera mardi à votre intention.
Le feuilleton en français de Chambéry m'a presque fait pleurer, chère fie^ -malgré ses incongruités de style. Que n'étais-je là pour jouir de vos triomphes ! Ah I combien je me serais amusé! Que vous êtes aimable d'avoir pensé à moi! Envoyez-moi une copie de toutes vos comédies et de celle de Ponsard: on dit qu'elle est charmante. Il jouait Horace, n'estce pas? ce vilain Horace qui m'a causé tant d'ennuis ! I^ ferat-il imprimer et la donnera-l-il au théâtre ' ?
Vous me grondez à tort, chère fée; je vous jure sur l'honneur qu'il m'était impossible d'agir autrement; mais, que diable! on ne m'accusera pas d'être un courtisan, moi qui n'ai jamais voulu rien être 1
Vous avez deux grandes similitudes avec Victor Hugo, ma chère enfant, le laconisme du style et la rapidité de l'écri-
^ La pièce en un acte à^Horace et Lydie a été jouée au Théâtre-Français en 1850. Cette lettre de Béranger est de 1855. Il ignorait que la comédie de M« Ponsard avait été représentée.
ture, par cela même presque illisible souvent. Je n'ai pas cependant perdu un mot de vos trois petites pages, nombre divin, dont vous ne m'avez gratifié cetle fois, sans doute, qu'en dédommagement de not^ séparation. Merci de cette munificence inusitée, derrière laquelle je vois quelque affection; car, si elle existe réellement, elle me fait votre égal, et je me contente de la justifier par la mienne.
ce VI
J'irai voir L*'*; je Taborderai, votre vœu bienveillant à la bouche; car il est d'usage de s'apporter des cadeaux en venant de loin, et quoi de plus précieux que votre désir de la connaître! Au reste, elle y gagnerait; car ma plume n'a pu vous donner le calque de sa piquante originalité, et vous n'y perdriez pas, vous qui cachez l'appétit de l'observation sous l'apparente indifférence de la satiété. Combien je vous félicite de votre trêve avec vos opinions politiques et de votre alliance avec les plaisirs de la cité ducale ! Le fanatique stoïcisme ne me semble pas valoir, même chrétiennement parlant, la charmante philosophie épicurienne. Dieu nous veut heureux, puisqu'il est bon. J'ai nommé Victor Hugo, c'est vous dire que je suis sous l'impression de ses œuvres. En effet, je lis la plus sublime, comme inspiration et poésie,
comme la plus
Victor Hugo est bien certainement notre plus grand poète lyrique. Jean-Baptiste Rousseau n'en approche pas. Mon enthousiasme pour son talent égale ma douleur de le voir persister à en rendre veuve noire chère patrie ! Les lois, les institutions, les gouvernements, changent de iiatiotmlilé; les mœurs, le sol et l'air ne changent pas; c'est tout cela que résume le mot pairie. Rien n'excuse de. lui ôter son illustration,
DEBÉRANGER. 255
son appui, son flambeau, son dévouement ab$olu^ ses ovations ou ses consolations !
Est-ce pour vous moquer de moi que vous m'appelez bonapartiste ? Allons donc !
Mais, malgré mes chansons, je n'ai pas même été le partisan de Vautre^ qui avait cependant une certaine grandeur prêtant à la poésie. Je ne l'ai point loué en 1810, mais je l'ai chanté après sa mort, c'est vrai. Il me semblait que ce rôle me revenait. Peut-être mesuis-je trompé; mais, en tous cas, ce n'était pas le fait d'un courtisan. D'ailleurs, je n'ai jamais dissimulé ma manière de voir, et je sais bien que c'est grâce au Code civil que nous avons vu l'ennemi entrer en France chapeau bas. Je me rappelle avoir eu conversation fort animée à ce sujet avec Laffitte et Hugo.
Je suis bien content que les vers de mon ami Lapointe vous aient plu. Si vous étiez ici, j'aurais aimé à vous le faire connaître. C'est le type de l'ouvrier-poëte ; un talent réel, un peu inégal quelquefois, mais plein d'élan; avec cela le plus noble cœur du monde. Telle que je vous connais, vous ne manqueriez pas de l'apprécier. Votre grand-mère, à laquelle j'avais envoyé son premier volume, en faisait le plus grand cas.
Votre lettre est charmante, ma chère enfant, et je vous remercie pour mon ami Michelet du naïf enthousiasme avec lequel vous exprimez votre sympathie pour lui. Vous avez dû
vouloir mettre Pans à feu et à sang, du joli petit caractère dont je vous coniiais, en trouvant le cours fermé. Mais cela devait arriver; il était non-seulement éloquent, mais audacieux. Quand je pense qu'à sa première leçon il a redemandé le Panthéon pour Mirabeau, en s'écriant qu'une expiation d'un demi-siècle dans le cimetière de Clamart suffisait et qu'il appartenait à la France de réhabiliter un de ses plus grands hommes l C'étaient là de nobles paroles, dignes en tout point du grand citoyen et de l'homme courageux qui a osé dire que le peuple était sa muse. Michelet a du génie ; Lamennais me le disait encore l'autre jour. Son tableau des commencements de la Révolution contient des pages sublimes; c'est un des plus beaux monuments d'histoire de ce temps. Je ne suis pas de son avis sur Robespierre; j'ai toujours détesté ce rhéteur, même dans les vers de M. Ponsard, qui sont fort beaux, par parenthèse, et d'une grande exactitude historique. Tous ces terroristes n*ont été pour la plupart que des hommes assez ordinaires ; ils étaient la hache du peuple, et le peuple est comme les enfants, il ne faut pas lui laisser trop longtemps dans les mains un intrument dangereux. On finit avec Texcès, après avoir commencé par le droit; et l'on compromet la cause la plus sainte.
Je vous remercie de l'envoi que vous me faites de la poésie des Charmeitet^ c'est très-joli ; il y a quelques vers très-heureux; je lésai notés.
Us trahissent l'honnêteté du cœur de leur auteur. Ces vers m'ont étonné; je ne croyais pas que M. Ponsard pût sortir du domaine de la tragédie d'une façon si dégagée et avec autant de bonheur ; il paraît que vous faites des miracles. Je n'ai
jamais rien lu de votre ami (auquel je reconnais cependant un grand talent) qui m'ait fait plus de plaisir.
Changer en collier de corail Sa guirlande de roses blanches,
c^est très-poétique et très-ingénieux. Ce qui m'a charmé surtout dans ces vers, c'est que M. Ponsard ne s est pas fait l'apologiste de Rousseau. Vous qui l'admirez en enthousiaste, vous allez m'en vouloir; mais je ne comprends pas que, passé vingt ans, on se passionne pour Rousseau. Cœur sec, égoïste subKme, Rousseau n'a jamais eu que de la chaleur de tête. Il n'a qu'un but alors qu'il paraît le plus emporté par son éloquence calculée, c'est de montrer son génie, c'est de se produire et se faire admirer. C'est le phare littéraire de la Révolution. J'approuve fort madame d'Houdetot d'avoir été cruelle, et, malgré ce que vous appelez mes injustices envers M. Pcmsard, j'aime mieux que vous soyez sa contemporaine que celle du philosophe de Genève. Et voilà un homme qui ne va pas m' adorer, et qui aura le courage d'abuser de son influence pour me diminuer à vos yeux I Ce qui prouve, une fois de plus, qu'on ne connaît pas ses amis.
Remerciez de ma part notre ami Sue, ma chère enfant, du gracieux envoi qu'il m'a fait d'une Page de V histoire de men livres. J'ai reçu le commissionnaire, malgré ma sauvagerie ; ne m'apportait-il pas des nouvelles de vous deux I A propos, il est très-aimable, ce commissionnaire, fort spirituel, des mieux pensants. Il est on ne peut plus dévoué à une charmante petite républicaine que vous connaissez, et enfin, c'est un grand acte de courage que de faire entrer à Paris un livre aussi séditieux.
Je TOUS ai reconnue dans le charmant portrait tracé par notre ami. 11 n'est qu'une photographie, c'est son plus bel éloge. Toutes vos vaillantes qualités de cœur et d'esprit se retrouvent dans cette éloquente étude. Toutefois, à mon avis, il ne vous a pas faite assez femme, et un de vos plus grands attraits à mes yeux, c'est de l'être jusqu'au bout des doigts. Savez-vous que c'est un très-grand honneur d'avoir Eugène pour biographe. Aucune femme de ce siècle n'aura été favorisée à ce point-là.
C'est une tâche ingrate que celle du biographe, qui n'est entreprise, en général, que par des écrivains de second ordre; mais vous méritiez cette distinction. Allez-vous, belle vaniteuse, envier encore Elvire, cette pauvre Elvire à laquelle vous avez volé son lac ^ ; malgré Lamartine, pour la postérité, ce sera toujours le vôtre ; votre présence a chassé son souvenir. Ce livre aura un heureux résultat.
Hais pourquoi parler de ces calomnies : cela m'a blessé dans ma délicatesse pour vous ; c'est les apprendre à ceux qui les ignorent, et il suffit de vous approcher pour savoir à quoi s'en tenir ; la botité armée aussi est un joli mot : il rend bien ce que vous êtes* Vindicative jusqu'à la crauuté quand vous êtes offensée, mais bonne jusqu'à la faiblesse en présence de la bienveillance. Une vertu vous a manqué à Lamennais et à vous, celle de savoir pardonner. Vous étiez aussi perfidement méchants et aussi adorablement bons l'un que l'autre, aussi dé- Gants et aussi candides, aussi modestes et aussi orgueilleux; ce sont ces ressemblances de l'enfant et du vieillard, ces contrastes de qualités et de défauts identiques qui ont uni vos deux natures et qui ont fait que vous vous aimiez tant. Vous êtes la miniature de Lamennais, chère fée.
Parlez-moi d'Eugène Sue, à la bonne heure ! c'est la can-
' Le lac du Bourget (en Savoie).
deur, la bonté, le dévouement, la bienveillance personnifiée. Quel faux fanfaron de vice, quelle adorable nature !. Ah ! je l'avais bien jugé quand je vous recommandais à lui et lui de* mandais d'être votre ami. Si vous saviez que d'argent il m'a envoyé, que de touchantes infoitunes il m'a aidé à secourir lorsqu'il demeurait rue de la Pépinière ! Il donnait sans compter; son cœur n'était jamais muet à la pitié; sa bourse toujours ouverte. Si vous saviez combien il vous est dévoué! Âh ! savoir aimer et aimer ainsi, c'est déjà être bon. Je suis sûr qu'il se sera fait des ennemis avec son livre... Mais il n'a rien calculé ; il accomplissait un devoir de cœur et d'honneur, comme il dit. — Si vous avez une occasion sûre, envoyez-moi une dizaine d'exemplaires d^Une Page de lliistoire de me$ livres^ je les placerai en bonnes mains. J'ai prêté le mien à Planche, qui ne me l'a pas rendu. Qu'est-ce que c'est que cette histoire de dédicace qu'Eugène raconte avec grande colère et forte réticences contre M*** L***. Êtes-vous enfant à ce point-là ? Âvez-vous réellement soufTert de cette poltronnerie de M*** L"*? N'est-ce pas un conte? 11 fallait aller chez Perrotin ; en voilà un qui n'a pas peur et qui n'est pas intéressé! En définitive, tout cela est assez louche; si on ne vous a pas ôté tout votre esprit, vous vous consolerez. Que diable 1 toute cette fameuse pièce ne vaut pas une larme de la fée Bonheur.
Vous avez bien raison d'employer vos soirées à lire Montaigne et Rabelais; je les étudie depuis quarante ans, et ils m'apprennent toujours quelque chose de nouveau. Malgré mon admiration pour Voltaire, je suis obligé de convenir qu'on pourrait lui contester la valeur littéraire de ses œuvres. Rabelais était bien plus original et bien plus naïf; s'il avait été
moios austère et aussi rusé que celui-cî, il eût conquis et conservé la première place parmi les réformateurs.
Pourquoi lisez-vous *** ? c'est un livre faux, mal écrit. J'ai toujours eu TÂngleterre et les Anglais en horreur; leur gouvernement est mille fois plus hypocrite que celui de l'Autriche.
Votre ami a mille fois raison ; jamais la fécondité ne s'appellera le talent. M. Ponsard est dans le vrai, et peut-être est-ce à la lenteur avec laquelle il écrit qu'il doit cette poésie harmonieuse, mâle et sonore, qui lui est propre. Je l'ai dit bien souvent : « 11 n'y a que le temps pour improviser les bons vers. » Quand ils me viennent avec trop de profusion, je le regarde comme un malheur : en poésie, il faut s'appliquer à rendre en aussi peu de mots que possible une idée Juste, et ne point l'exprimer différemment qu'on ne le ferait en prose. Il faut que les vers puissent être lus en prose et paraissent naturels, comme la plus simple des conversations : là est la difficulté. Bien des gens se croient poètes, parce qu'ils alignent des rimes ; ils se trompent : tout le monde fait des vers plus ou moins, cela n'est pas plus difficile que d'écrire en prose ; il faut de la force, de la concision, de l'énergie et de la simplicité. La versification vient après : c'est pourquoi Molière est et restera le poète par excellence. On approchera peut-être un jour de Corneille : votre ami Ta atteint quelquefois dans Charlotte Corday; mais jamais on n'égalera Molière, jamais on ne surpassera la Fontaine. Quelle clarté ! quelle aisance ! quel feu ! Diriez-vous autrement en prose l'idée exprimée par ces deux vers :
L*aini du genre hiunain n'est pas du tout mon fait. La place m*e8t heureuse à t dus y rencoi.trer.
Quelle concision el quelle abréviation ! En prose tous pourriez à peine vous exprimer en aussi peu de mots. Quant à la Fontaine, croyez-vous qu'il n'a pas fallu plus de génie et d'études pour écrire les Deux Pigeons, Philémon et Bauci$f le Chêne et le Bosemi (j'en passe et des meilleures) que pour composer cinq actes ? L'étude la plus approfondie de l'art dramatique se trahit dans ces petits chefs-d'œuvre; toutes les règles classiques y sont observées, comme dans une tragédie de Racine, et le dialogue donc ; tenez, si jamais un homme approche de Molière, c'est la Fontaine.
Il parait, madame, que vous avez envie d'être de l'Académie : pourquoi n'en seriez-vous pas? Je n'ai jamais compris qu'on isolât les femmes de toutes les fonctions dont on nous réserve le monopole presque exclusivement. Quoi qu'il en soit, il est impossible de trouver un discours écrit d'une façon plus classique que celui que vous m'envoyez : il vous faut absolument un fauteuil : demandez-le. Pour parler sérieusement, chère enfant, vous avez un talent de pastiche que je n'ai jamais vu à personne... N'allez pas croire que mes idées sur les femmes soient une plaisanterie. Je voudrais qu'elles participassent à la vie publique : elles sont toujours plus sensées et souvent plus instruites que nous pour penser. Ne savez-vous pas le latin que j'ignore!
Je vous renvoie vos appréciations sur Eugène Sue. Non, je ne suis pas de votre avis; notre ami n'est pas si loin de Balzac que vous le croyez, qu'il le croit lui-même dans son adorable modestie. Ses premiers romans valent les meilleurs de
Balzac, et il est bien autrement créateur que celui-ci; il est moins profond, mais il a plus d'invention. Il itait créé pour le théâtre. II aurait laissé bien loin derrière lui tous les faiseurs : ses coups de théâtre auraient épouvanté nos plus surprenants dramaturges. Y a-t-il jamais eu dans la Gazette des 7rî6ufiauâ? un procès plus saisissant, plus vraisemblable, plus émouvant dans tous ses détails que la Bonne Aventure : on a la chair de poule rien qu'à assister à toutes ces péripéties, et le fameux drame Prasiin n'est que de la nioniotte à côté. C'est un grand inventeur que Sue, et ses types resteront comme ceux de Shaskspeare. Mon fils Dumas n'en approche pas; et l'on ne songera plus à Monte-Christo ni aux Trois Mousquetaires^ que le Chourineur, Morel le Lapidaire, Adrienne deCardoviile, madame Pipelet et Rodin seront encore dans la mémoire de nos petits-neveux et de nos arrièreenfants.
Si vous l'aimez, pourquoi lui faites-vous faire des vers : ils ne sont pas bons. Qu'il en écrive pour vous, à la bonne heure, mais pour le public ! Après tout, si cela l'amuse !
Non, vous n'êtes plus la fée Bonheur, vous êtes la fée active, la fée turbulente, la fée vif-argent. Halte-là 1 J'ai près de quatre-vingts ans, chère belle, vous me distancez, vous me faites trop courir; je me croyais autrefois des dispositions à écrire un roman, et j'en avais commencé les premiers chapitres : il s'appelait la Femme qui s'ennuie* C'était un plaidoyer en faveur de voire sexe. J'attribuais toutes les fautes des femmes à leur oisiveté. Je demandais qu'on ne les éloignât pas des fonctions de l'Ëtat. Mon paradoxe, qui ressemblait à une vérité, comme tous les paradoxes, était encadré dans une fable assez ingénieuse ! Eh bien, je renonce à celle
DE BËRANGER. 241
idée, TOUS m'y faites renoncer, chère fougueuse, petit cheval emporté, sans frein; je jette au feu mes feuillets, je n'écrirai pas la Fi mme qui s'ennuie : mon romMi s'appellera la Femme qui %' agite. Tudieu ! comme tous y allez. La journée a donc quarante-huit heures pour tous ? Quel est ce feu qui tous dévore ? Vous vous userez, chère enfant, prenez-y garde : vous êtes trop répandue, vos amis vous mettront en terre si vous n'en sacrifiez pas la moitié. Il y a plus de gens à Paris qui vous écrivent et auxquels vous écrivez en un mois que je n'en reçois dans toute l'année, et cependant un de mes propriétaires m'a donné congé sous le prétexte que j'usais ses escaliers, tant il vient de monde chez moi. Jugez!
Pourquoi, puisque vous traduisez des tragédies italiennes en vers français et que votre Myrrha a si bien réussi, ne vous attaquez- vous pas à Camina. On dit que c'est fort beau. Vous avez dû voir l'auteur, H. Montanelli, chez Lamennais. Il a beaucoup de talent. Youlez-vous que je vous envoie la brochure de Camma, si on ne la trouve pas à Aix. Vous savez qu'il a traduit Médée en italien , et que c'est meilleur, au dire des connaisseurs, que dans l'original : je le crois sans peine.
Moquez- vous de moi, chère belle, tant que vous voudrez, vous n'empêcherez que je ne sois noble comme le roi, et vous ne m'enlèverez pas tous les droits que je possède à signer ofe Béranger. Je n'attache aucune importance à la particule qui précède mon nom, mais enfin elle m'appartient réellement.
Ce sont les petits esprits qui s'occupent des questions terre IV. 16
à terre; qu'importe à] la démocratie que ceux qui la servent, s'ils sont réellement démocrates de cœur, soient des manants ou des marquis ! Je ne comprends pas plus qu'on tire vanité d'un titre que le hasard vous a donné, privilège qui, dans ce siècle, n'a d'ailleurs plus aucune signification, que je ne comprends ceux qui, le possédant, s'évertuent à le cadier pour complaire à certaines gens.
J'ai vuy dans ces derniers temps, beaucoup de vos amis furieux de ce que quelques-uns de nous vous appelaient encore princesse. « Qu'a de commun une si grande dame avec nous? » disaient-ils avec ironie. Eh! mon Dieu, laissez-les crier. Vous avez déclaré, une fois pour toutes, que c'était vous désobliger que vous donner ce titre ou d'autres auxquels vous avez volontairement renoncé depuis votre exil. Cette démonstration était insignifiante; mais enfin il vous a convenu de la faire, et elle n'avait pas d'inconvénient : que peutron exiger de plus; que les uns vous appellent madame, les autres princesse, comtesse, duchesse, ceux-là citoyenne, ceu»-ci camarade, que sais-je? qu'importent toutes ces appellations différentes, vous n'en êtes ni plus ni moins, vous êtes Marie de Solms, et, de quelque nom qu'on vous désigne, vous restez vous-même.
En règle générale, illustres ou obscurs, on ne doit pas renier ses aïeux : en ce temps on est le créateur de sa propre individualité ; mais il y a autant de dignité à accepter un nom célèbre qu'un nom inconnu; c'est manquer d'orgueil que cacher son nom, parce qu'il peut être désagréable à certain^ gens. En ce qui vous concerne, ceux qui vous conseillent ainsi ne sont, pas vos amis; vous n'êtes solidaire de personne; portez haut le nom de fille ou de femme qui vous appartient, personne n'a à vous le reprocher ni à vous en féliciter, puisqu'il est l'ejffet du hasard; s'en glorifier serait absurde, y renoncer serait servile, et vous serait reproché un
DE BÉRAN6EB. 243
jour comme un acte de faiblesse par ceux mêmes qui vous y engagent.
Restez toujours indépendante : Tbabit ne fait pas le moine; vous n'avez aucune autre responsabilité que celle de vos actes; laissez le monde, les journaux, les amis et les ennemis vous désigner comme ils le voudront, vous ne pouvez pas vous amuser à écrire une lettre imprimée tous les matins pour prier les contemporains de cesser de vous qualifier, afin de plaire à quelques personnes de mauvaise volonté qui ne veulent pas comprendre que vous n'êtes pour rien dans cet excès de zèle. Quant à moi, qu'on m'appelle Déranger ou de Béranger, M. le chevalier de Béranger même, que m'importe I Je rougirais, pour flatter quelques-uns de mes amis, de déclarer que ce de ne m'appartient pas, mais aussi je ne me suis jamais amusé à m'en vanter. Sur ce, chère fée, que cette grave question ne vous agite plus ; vous êtes la princesse Esprit, la reine Beauté, la comtesse Enjouement, et vous n'avez pas de plus fervent admirateur et courtisan que votre vieil ami.
Le marquis de Béranger.
Ça sonne bien, n'est-ce pas?
Âimez-vous mieux :
Béranger,
Ouvrier en rime*.
C'est crâne, n'est-ce pas? Choisissez.
A MONSIEUR EUGÈNE SUE
Mon cher Sue, je serai très-heureux d'être utile à votre protégé; dites-lui qu'il peut compter sur moi. Quoique je sois bien souffrant, je vais faire les démarches nécessaires, et, grâce à mes relations avec B**", je suis presque sûr d'ob-
Ui CORRESPONDANCE
tenir ce que tous désirez. Je comprends la malheureuse hésitation de M. V***- Voilà une des affreuses éventualités de la proscription. Rester fidèle à son serment, à sa haine, ou laisser mourir loin de soi le vieux père qui vous réclame à ses derniers moments : c*est horrible. Je tâcherai d^obtenir une permission simple, sans jour fixé, et, une fois qu'il aura rendu les derniers devoirs à ce pauvre vieillard, il pourra regagner le lieu de son exil . Ah! vous êtes bien vaillants là-bas, et je pleure en songeant à tant d'intelligence, de patriotisme, de courage s' épanouissant ou s' étiolant hors du sol natal. Comptez sur moi, mon cher ami, en cette occasion, comme en toutes celles où il vous plaira de réclamer mon concours.
A MONSIEUR EUGÈNE SUE
La fée Bonheur est désespérée de ce qu'elle appelle « la lâcheté du petit juif de la rue ***. » Sa naïve colère m'amuserait si elle n'était pas très- effrayante quand elle est méchante. Puis, ensuite, elle est si sincère, qu'elle m'a fait partager presque, moi l'homme inoffensif par excellence, ses petites rancunes, et je vois bien qu'elle vous les a inculquées tout à fait, et que vous en voulez beaucoup à ce pauvre malheureux. J'aurais un moyen de me faire bien venir de la fée si je lui répétais la belle histoire d*une armoire et d'une superbe actrice fort courtisée par son ennemi, que A*** m*a racontée l'autre jour, mais elle la vengerait trop bien; puis je ne veux pas encourager son penchant à la méchanceté; ensuite j'ai une meilleure idée.
La fée est déliée, pourquoi? D'une ingratitude dont M"* est réditeur responsable. Je ne comprends pas beaucoup son chagrin, mais enfin il existe. Entendons-nous ensemble pour
lui offrir une consolation qui ramènera le sourire dans ses
jolis yeux. La fée aime à être chantée, c'est un petit travers plus excusable que ceux de la plupart de nos jeunes femmes. Eh bien, tous m'avez dit lui avoir fait quelques poésies. La Souffrance entre autres, que vous m'avez envoyée, est d'un sentiment très-touchant.
Expédiez-moi tout cela, je tâcherai de trouver quelques quatrains dans ma vieille cervelle; j'arrangerai un peu, puisque vous craignez qu'elles ne soient pas assez en toilette, vos nouvelles nées. Nous ferons du tout un petit vojume; j'entreprendrai Perrotin un jour qu'il sera de bonne humeur, je lui parlerai de son château, je lui promettrai d*y aller ^, et, quand il sera bien disposé, je lui demanderai de me faire imprimer une jolie petite édition de l'œuvre commune tout inspirée par la fée, et nous lui expédierons un bel exemplaire doré sur tranche ! avec des gravures aussi, peut-être bien. Il est entendu qu'il n'y aura rien de politique dans ce que vous m'enverrez; j'aurai déjà assez de peine à faire sortir mon vieil ami de ses habitudes et de nos conventions. Mon idée vous sourit, n'est-ce pas? Je connais notre chère enfant, ses grandes vertus et ses pelites faiblesses; elle sera ravie de cette invention de notre part. Judith, à laquelle j'en ai parlé, m'a souri, disant que j'étais un malin et que je connaissais bien le cœur des femmes. Elle a ajouté, et je pense entre nous qu'elle a un peu raison : « L*enfant sera bien difficile si elle trouve qu'elle ne gagne pas au change. » En déGnilive, mon cher ami, et quelle que soit sa monomanie, il me semble qu'à nous deux nous valons bien l'autre, et notre petit bagage poétique lui fera bien plus d'honneur, puisque vanité il y a, que la dédi-* cace des lamentations de cette sempiternelle héroïne qui, heureusement pour notre fée, ne lui ressemble pas le moins
* M. Perrotin avait offert i Bcraiiger de rétablir à GhfttiUon-floua-Bagneu'r.
du monde. Si c'est son portrait, comme elle en est si fière^ franchement le peintre ne fait pas ressemblant.
A MADAKE BLANCHBGOTTE
Ma chère enfant, je suis un peu mieux et j*ai été voir Lamartine, que j'ai trouvé avec la fièvre et ses deux sœurs. Il a un rhumatisme assez douloureux. Nous avons parlé de vous au sujet des volumes qu'il met en vente à votre domicile * : il semble en vérité fonder sa glorification sur ces quelques pages; plus que sa gloire, sa subsistance même. Sa gloire n'y gagnera pas; elle n'en a pas besoin; mais je voudrais bien que cela pût remplir sa bourse et même un peu la vôtre. Pour cela, ii ne faudrait pas aller à la légère. Tâchez donc de bien prendre vos mesures pour cette vente à domicile. Si elle ne rapporte pas tout l'argent qu'il en espère et dont il dit avoir besoin, que du moins elle ne cause pas de désagrément à ceux qui la feront. L'intérêt de Lamartine l'exige.
Je vais un peu mieux et vous attends un de ces jours pour causer plus au long de tout cela. J
A MADAMB ÉLISA FLEURT
8 janTÎcr 1854.
Je VOUS dois bien des remerciments, chère dame, pour le charmant volume que vous avez bien voulu m'envoyer; il contient des morceaux délicieux de sensibilité, et dont la forme est aussi élégante que correcte. C'est de la poésie d'un naturel bien rare; vous n'avez péché que par un excès de mo-
* Leetureê pour tous.
DE BËRAN6ER. M
destie. Combien, h votre place, se seraient fait de tout cela un nom qui attirerait des appuis à leur vieillesse ! Vous avez sans doute beaucoup d'amis, et personne plus que vous ne le mérite, mais les amis ne suffisent pas toujours. Puissent-ils, si besoin est, parvenir à' vous être utiles l
Avec mes remerciments, agréez, chère dame, le témoignage de mon respect et de mon dévouement.
A ilADAKE BLANCHECOTTB
10 janYÎer 1854.
Ma chère enfant, je suis fâché d'apprendre que vous soyez souffrante. Quant à moi, je suis toujours dans le même état, mais sans souffrance aucune. Lamartine et Chamboran viennent de passer une heure avec moi. Le dernier nous a lu beaucoup de beaux, très-beaux vers d'un tout petit volume.
A propos de beaux vers, c'est le cas de vous parler de M. Lecomte de Tlsle ^ Vous m'avez dit qu'il désirait avoir part aux entreprises littéraires de MM. Didot. Je pense que c'est surtout dans leur Biographie qu'il trouverait de quoi se satisfaire.
Si c'est en effet à ce grand ouvrage qu'il veut travailler, engagez-le à se présenter de ma part à M. le docteur Hoefer, qui a la direction de cet ouvrage. Il le trouvera de midi à trois heures, rue des Saints-Pères, 19. Je lui ai parlé de M. de l'Isle, et lui ai dit tout le bien que j'en pense et qu'il mérite; et, comme M. Hoefer est lui-même un homme d'élite par l'intelligence et le caractère, M. de l'Isle est sûr d'être bien accueilli s'il a besoin de recourir à lui. Engagez-le, dans ce cas, à ne pas tarder à lui rendre visite.
* M. Leeomte de Tlsle, qui a écrit de si beaux Ters dans le style dorieD, n'était pas alors encore connu du public.
A KONSIEUR DEHIN
17 jauTier 1854.
J'ai attendu l'arrivée du tabac pour tous répondre, mon cher Dehin, et je vais tous gronder pour des étrennes de ce genre, que je ne veux plus recevoir, si vous ne m'envoyez pas la note des frais. Vous savez qu'il m'est facile de vous en faire passer le prix par la poste, et cela me rappelle que je dois vous être redevable d'une somme quelconque aux œuvres de votre ***. Cette souscription aurait-elle échoué?
J'aime beaucoup votre tabac de Hollande; mais ce qui m'a fait plus de plaisir, ce sont les nouvelles que vous me donnez de vos affaires. Vous m'annoncez ce qui était l'objet des souhaits que je faisais pour vous et votre famille. Quant à moi, mon cher ami, je me porterais assez bien pour mon âge, s'il ne m'était arrivé, il y a peu de jours, un accident peu grave, mais qui me retient à la chambre. J'ai le œvp de fouet; vous savez que c'est la rupture d'un muscle du mollet, qui vous condamne au repos quelquefois pour longtemps; j'espère en être quitte pour une retraite de quinze jours où trois semaines au plus, et cela sans souffrance.
C'est beaucoup pour un vieux coureur qui fait chaque jour ses deux ou trois lieues dans Paris, car je ne vais plus à la campagne, trouvant désagréable de quitter mon coin, où je n'ai pourtant pas tout ce qu'il me faudrait de liberté.
A propos de la question d'Orient, on parle fort par ici de la Belgique; le mariage de votre prince royal ^ a été censuré par ceux qui, comme moi, ne se soucient pas de la réunion de votre pays à la France, et qui, par conséquent, n'aiment
* Le duc de Brabant, né le 9 avril 1835, s'était marié, par procuratii», le iO, et en personne le 22 août 1853 k Tarchiduchesse Marie, née le 23 août 1836, fille de feu Tarchiduc Joseph, palatin de Hongrie.
DE BËRANGER. i49
pas à voir donner des prétextes à une agression de notre part. Il serait temps, comme vous le dites, de renoncer enfin à la vieille politique et de tâcher que les peuples s'entendent; mais je ne verrai pas s'accomplir ce beau rêve. Les hommes sont trop peu raisonnables.
A HADAME FEKDINAMD FRANÇOIS
17 janvier 1854.
Pauvre enfant! je regrette bien que ma maudite jambe m'empêche de vous dire toute ma douleur du jugement rendue Cette douleur est surtout pour vous, car je crains TefTet qu'il a dû produire sur votre cœur. Quant à François, outre qu'il a l'appel d'abord, il sait que dans le cas de confirmation, nous aurons recours aux moyens qui peuvent adoucir cet arrêt inique. Déjà Reynaud, qui m'en a apporté la nouvelle, a pensé à quelqu'un qui semble avoir le pouvoir de faire du bien. Moi, je recourrai à des autorités que jusque-là j'ai négligées. Nous pouvons donc espérer de réparer une partie du mal que ces bourreaux de juges vous ont fait. Dites-le à notre ami, qui vraisemblablement ne s'afQige que pour vous. Dites-le aussi à votre excellente tante qui doit tant souffrir pour ses chers enfants. Aussitôt qu'il me sera permis de sortir, j'irai vous voir et nous causerons de tout cela. Surtout ne vous découragez pas et comptez sur vos amis.
> M. Ferdinand François, ancien directeur de la Revue indépendante, Tenait d*étre condamné i trois ans de prison, pour cause de participation à une société secrète. Béranger, qui savait bien que» si M. F. François avait connu reiistence de cette sodété, il n'en avait pas fait partie, pensait que Taccusé serait absous, et tout au plus condanmé à une peine très-légère, et il n'avait négligé aucune démarcbe pour lui être utile. M. F. François était nouvellement marié et sa femme allait accoucher. Béranger, qui ne la connaissait pas avant le mariage, se conduisit avec madame François comme Tami le pins ancien et le plus dévoué Teût pu faire.
Quant à moi, j'y ferai tout ce que je pourrai et je n'ai pas besoin de tous l'assurer.
Courage, chère enfant, courage ! A tous de cœur.
A MONSIEUR GILHARD
35janTieri85é.
Je TOUS félicite, mon cher Gilhard, de faire de bonnes affaires dans Totre pays. VousaTez, parbleu, bienfait de Ten Ire un coin de terre, à peine bon à tous enterrer, et d'en tirer quelques Toyages à Paris dont nqus profiterons. En définitiTe, je Tois qu'il est assez bon d*étre propriétaire, ne seraitce que pour aToir quelque chose à Tendre. Vous direz qu*on peut faire de môme avec des rentes : c^est même ce qui Tient de m'arriTer. Hélas 1 mon cher ami, je Tis sur mon capital; puisse-t-il aller jusqu'au bout I Quand je m'entends flatter sur Tétat de ma santé, là peur me prend de pousser cette mauvaise plaisanterie qu'on appelle la Tie beaucoup trop loin.
Judith est bien capable d'en faire autant et mieuii même. Elle attend la solution des afTaires d'Orient aTec un calme parfait.
Quant à moi, j'ai fini par ne plus m'en occuper : ce ne serait pas de même si je jouais à la Bourse.
. Notre gouTernement me semble mettre une grande prudence dans ce grand prologue : cela veut-il dire qu'il nous en tirera bien ? Je ne sais, car je ne me fie pas plus au gouvernement français qu'au gouvernement anglais, dans cette occurrence, d'où peut sortir un bouleversement général . Au reste, je dis depuis le commencement, que c< aujourd'hui les prophètes ont la gueule morte. » SoufTrez donc que je me taise sur ce sujet.
DE BËRANGE|R. 251
Je viens de passer dix-huit jours au logis. En rentrant un soir, je me suis donné ce qu'on appelle le coup de fouet. Je n'ai d'abord pas pris de précautions; puis il m'a fallu recourir à un médecin qui a fait des entorses et coups de fouet sa spécialité. Je suis guéri et n'ai plus que quelques jours à passer au coin du feu. Savez-vous que j'ai des connaissances qui y ont été retenues des trois, quatre, six mois pour pareil accident !
Lamartine va très-bien dans ce moment. Il n'en est peutêtre pas tout à fait de même de ses affaires qui s'embrouillent toujours. Toutefois il est moins tourmenté à cette heure.
Les vers de Hugo font un grand bruit ici; ce qu'on m'en a répété me fait croire que son admirable talent s'est encore agrandi. Mais je suis loin d'avoir tout entendu.
Lamennais est fort malade de la goutte ^ en ce moment. Je ne puis l'aller voir et en suis désolé; il est toujours occupé de sa traduction de Dante.
Quant à moi, je suis un vase complètement vide. Il ne sort plus rien de moi. Voilà plus de deux ans que cela dure. Je ne m'en attriste pas le moins du monde.
A MESDEMOISELLES
26 janiier 1854.
Vous me souhaitez beaucoup de bonheur pour l'année qui commence, mes chères amies, et vous m'en procurez un grand en m'annonçant que les misères de cette époque ne vous atteindront pas. Je redoutais pour vous ces mois de cherté qui pèsent si rudement sur grand nombre de nos provinces, même sur Paris, malgré les préférences du pouvoir
* (Tétait le commencement de la maladie qui devait emporter Tilhistrc auteur des Parolei d'un croyanL
pour notre grande ville. Il n'y a que l'or de bon marché ici. Ce qui ne veut pourtant pas dire que tout le monde en ait.
Ma santé est bonne, et tout le monde m'en félicite au point de me faire peur; car, comme pour avoir un peu d'aisance, je mange mes fonds avec mon revenu, ainsi que le bonhomme, je tremble d'aller trop longtemps et trop loin, au delà de mes«ressources.
J*ai conservé tous mes vieux amis (il y en a de cinquantehuit ans de date), et Lamennais est toujours à Paris, travaillant à une traduction de Dante. Mais il n'habite plus Beaujon. Il s'est exilé au Marais ^ près du Temple. C'est un peu loin; mais, en santé, il vient assez souvent dîner avec nous. Malheureusement, depuis quinze jours, il a la goutte qui le tient à Testomac, ce qui m'inquiète fort, d'autant qu'ayant été atteint de ce qu'on appelle le coup de fouet^ il ne m'est pas possible de quitter ma chambre depuis trois semaines. Je suis bien impatient d'aller m'assurer par moi-même de l'état du malade, qui, je Tespère, se tirera bien de cette crise.
Je vous félicite de conserver votre frère auprès de vous, et j'admire à quel point il aime la retraite. Il doit sortir quelque chose de bon de la sienne. Hélas ! moi aussi je voudrais pouvoir vivre loin du monde; mais le sort en a décidé autrement. Le nombre des importuns semble s'accroître au lieu de diminuer, comme je l'espérais, et tout mon temps se perd en courses et en bavardages.
Trélat a encore éprouvé un accident. Il a repris voiture depuis son mariage. Or un obligeant, pour lui éviter de fermer sa portière, la lui a poussée de façon à lui écraser la main. Il a eu deux doigts de broyés. Il en souffre encore beaucoup. Je le vois rarement; car il y a bien loin de l'Arc de Triomphe à la Salpétrière.
* Rue du Grand-Chantier, n* 12, où il est mort, Lameimais avait pris le lit le 16 janvier.
DE BËRANGER. S5S
J*allais oublier d e vous parler de vers, depuis que je n'en fais plus, et absolument plus (voilà trois ans de cela), je pense qu'il en est ainsi pour tout le monde. Vous pensez autrement. Où donc en étes-vous de vos productions? Vous me direz cela dans votre prochaine lettre.