‹ Correspondance de Béranger (volume 4)Chapitre 79 sur 116 · A LA MÈNE · texte numérisé non relu

A LA MÈNE

Si je tenais le monde dans ma main comme l'apôtre Jean Jouruet, je le pétrirais de telle sorte, qu'il en sortirait des choses superbes. Les femmes auraient un sort plus heureux.

G^est vous dire que je partage votre opinion sar la part trop étroite qui leur a été faite dans nos sociétés modernes ; non pas que je veuille plus que vous la réhabilitation de la chair. Je laisse à mesdames les saint-simoniennes le soin de planter elles-mêmes ce nouvel arbre de liberté. Bon Dieu ! que de fruits il produirait! Je voudrais que celles qui sont nées sans fortune ou celles qui ont perdu la leur par des raisons indépendantes de leur conduite pussent gagner honorablement leur vie par un travail bien rétribué. Je voudrais aussi que les enfants fussent mieux élevés, et qu^on leur apprît à tous, riches comme pauvres, un état manuel qui, au jour des revers, leur servit à devenir des hommes utiles. Au lieu de cela, on les habitue au luxe et à la mollesse; et, quand le malheur arrive,, ils deviennent des fainéants presque toujours, et des intrigants quelquefois.

Ce sont bien les B^* que j'ai connus qui habitent Ghampigny, et je vous félicite d'être en bonnes relations avec cette famille. Elle a été bonne et serviable, et si B^ ne s^était fourré dans la tête je ne sais quelle idée folle de se faire nommer député, nous serions encore en bonne intelligence; mais je ne croyais pas H. B"^* propre à remplir cette mission, et je n'ai pas voulu l'appuyer.

Madame B*** a-t-elle toujours de belles épaules T La petite Marie promettait d'être une charmante femme. En somme vous avez raison de les voir : ce sont d'excellentes gens; et, si je n'étais pas si ennemi du dérangement, je les retrouverais chez vous avec plaisir.

On m'a dit que B*** venait de gagner un million dans l'affaire des terrains du Diorama. Je le désire pour lui« qui aime les voitures et les châteaux.

A KOKSIECR DENECOUBT

20 mars 1854.

Grand merci, monsieur, des deux volumes que mon jeune ami Ghampfleury m'a remis de votre part. Personne plus que moi ne pouvait apprécier un pareil présent.

A deux âges bien différents de ma vie, j'ai vu Fontainebleau. Enfant, j'ai habité Samois, et, vieillard, j'ai passé une année dans Fontainebleau même. Sans le voisinage de la cour et le monde qu'elle y attire, j'y serais sans doute encore.

Vous comprendrez facilement, monsieur, le plaisir que j*ai eu à retrouver dans votre Carte-Guide et dans votre Aîn^raire du palais et de la forêt de Fontainebleau tous les souyenirs de ce séjour enchanté, réunis par vous avec un soin et une exactitude qu'on trouve trop rarement dans de semblables ouvrages. Quand j'habitais Fontainebleau, vos livres m'eussent rendu de bien grands services et évité de très-longues courses, sans compter tout ce que votre science acquise surplace m'eût évité d'erreurs.

Si je n'étais si vieux, monsieur, je voudrais aller revoir votre magnifique forêt, et vous porter mes remerciments sous l'arbre ^ que vous avez bien voulu baptiser de mon nom. C'est là ce qu'il y a de plus solide dans ma gloire de coupléteur, et je suis heureux de vous en avoir l'obligation.

GGXLIII

A MADAME VICTOR UUGO

9 juin 1851.

Voilà près de deux mois et demi que j^ai reçu votre der-

« Un liètre.

nière lettre, et, depuis, ma chère dame, je pense à vous et aux vôtres sans avoir la force de vous écrire. Vous me parliez du projet que Hugo avait de s'éloigner de nos bords, et du projet d'aller en Espagne ou en Portugal. Eh ! ihon Dieu, que ferez-vous là? Il me semble. que TÂmérique est moins loin que toute cette belle Ibérie. En Amérique, vous seriez continuellement en relation avec des concitoyens, que'votre glorieuse étoile attirerait vers votre retraite. Il nous arriverait continuellement de vos nouvelles, et vous seriez sous un ciel ami de la liberté, si douce à l'exilé, ne fût-ce que parce qu'il pense qu'on lui porte envie. En Amérique, on sait ce que c'est que Hugo. On serait fier de l'y posséder. Nos regrets y seraient compris. Quant au climat, ou peut le choisir.

Yoilà ce que je me dis et bien d'autres choses encore depuis que j'ai reçu votre désolante lettre, à laquelle il m'a tant coûté de répondre. Hugo n'aime pas les conseils, et ceux du pauvre chansonnier iraient en vain jusqu'à son oreille. Ne les lui soumettez donc pas, si son parti est pris. Celui que je me permets de lui adresser est le fruit de deux mois de réflexions. Vous qui m'avez témoigné de la confiance, vous ne vous ofTenserez pas de vous faire connaître ma pensée. C'est de lui, de vous, de vos chers enfants que je me suis occupé, car, vous le savez, c'est le malheur qui m'a poussé vers vous et qui m'a permis de vous prouver quelque peu de l'intérêt que j'ai porté à votre immortel époux depuis ses débuts jusqu'au moment où le sort l'a frappé, malgré toute sa gloire.

Si je vous dis cela, chère dame, c'est que je tiens à ce que vous soyez, vous surtout, bien convaincue du profond et ancien intérêt que je lui porte et que je porte à tout ce qui peut le toucher, à vous, qui particulièrement lui êtes si tendrement dévouée et qui méritez tant d'être heureuse.

Je vous dis cela aujourd'hui parce qu'il me semble que l'heure avance d'une plus grande séparation. En verrai-je la

fin? Non, sans doute, car je me fais bien vieux. Ma santé semble même se détraquer. Voilà un mois que je sens mes forces diminuer. Bretganeau (mon médecin de Tours) ne s'alarme pourtant pas. Mais, soit ennui de tout ce que je vois, soit pressentiment, il me semble que je ne dois pas voir le retour de ceux que la proscription emporte. Cela ne m'afflige que pour les autres. J'ai assez vécu, et, en cela, jusqu'à présent, je ressemble à Lamennais, qui a vu venir la mort avec une satisfaction qui a semblé croître jusqu'au dernier moment.

Je vous dirai mêmie que j'écris avec peine, et ma lettre vous en fournira la preuve. Grâce au ciel, le cœur a un peu moins vieilli que la têle, et, comme mon pays a toujours été ma grande passion, ceux qui en sont l'honneur ne cesseront de me préoccuper jusqu'à mon dernier soupir.

Adieu, cbèreet excellente dame. Recevez tous mes remerclments pour le bon souvenir que vous voulez bien me garder, et croyez-moi à vous et aux vôtres pour la vie.

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