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avez les vôti*es dans le pays de loups où tous avez été enterrer vous et voire famille.
Soyons francs, mon cher ami. Il était difficile qu'il y eftl convenance pour tous les vôtres dans un pays privé de toute distraction ; que dis-je? privé môme de toutes les commodités de la vie.
Les habitudes tant soit peu égoïstes du célibataire vous ont trop inspiré dans le choix de votre retraite. Vous n'avez pas assez pensé à votre femme dans le parti que vous • avex pris. Vous vous êtes vu à Nouville, loin du monde, loin du bruit, avec quelques livres, des plumes, du papier et de Tencre, et vous n'avea pas pensé à tout ce qui allait manquer à votre pauvre femme, q«i, touie simple, toute retirée qu'elle est, n'en a pas moins besoin de voir son père presque tous les jours, et trouve plaisir à promener ses bambins dans les rues d'une grande ville. Mon Dieul elle-même n'y a pas pensé d'abord. Quand tout se sera trouvé arrangé dans la chaumine, elle se sera aperçue du vide qui régnait autour d'elle. Ce qui lui est arrivé, mon cher Génin, vous arrivera à vous-même, beaucoup plus tard sans doute, mais vous arrivera, j'en suis certain. Je crms me rappeler vqus l'avoir prédit. Si je ne l'ai fait, je le fais aujourd'hui. Suivez mon précepte. Depuis l'âge de raison, j'ai toujours vécu pour les autres plus que pour moi. C'est ce qui me fait si souvent répéter que je n'ai jamais été logé à ma guise, jamais dans un coin à ma convenance. Je le dis encore à soixante-quatorze ans. Mais, en y réfléchissant bien, je m'avoue quelquefois que les sacrifices que j'ai faits aux goûts d'autrui m'ont plus profité que n'aurait fait l'exécution des projets qui m'ont passé par la cervelle.
Il en sera de même pour vous si vous vous mettez à coordonner votre existence d'après les conseils de votre digne femme. Elle est de ces personnes à qui un mari peut laisser
DE BÉRÀNGER. S75
la direction des affaires de ménage. Laissez-lui la responsabilité de tous les partis à prendre en fait d*établissement, et TOUS n'aurez plus qu'à vivre doucement, bien choyé, bien dorloté, comme elle a fait pour père et mère; et vos enfants, que vous ne perdrez pas de vue, grandiront joyeusement auprès de vous, jusqu'au jour où l'éducation appellera toute votre attention. C'est ainsi que vous pourrez travailler tout à votre aise, content des autres et de vous.
Yous' allez me dire que je réponds bien sérieusement à une lettre échappée à un moment d'humeur, où vous avez exagéré tous les objets de plainte. Gela se peut ; cependant, puisque mon sermon est fait, je vous l'envoie, et j'y ajoute qu'il serait sage de vous débarrasser de votre maison à tout prix, et de quitter un pays dont vous-même m'avez fait une description à faire fuir les plus affamés de solitude.
Je vois assez souvent Servaux, qui est pour moi de la plus grande obligeance : nous parlons toujours de vous, bien entendu. Il me disait, il y a peu de jours, qu'il resterait dans le Ministère des traces bien louables de votre passage, et qu'on reviendrait à bien des mesures que vous aviez fait prendre. C'est, dit-il, l'avis de plus d'un chef. Je suis sûr que ce n'est pas uniquement pour me faire plaisir qu'il parle ainsi.
Le choléra ne fait pas peur ici ; on craint la guerre et la famine. On m'assurait que vos cantons devaient déjà se ressentir du dernier de ces fléaux. C'est bien pis que les peintures vertes. Voilà une belle occasion pour vous autres de refaire vos paquets et de rentrer dans la grande ville. En ami, je vous préviens pourtant qu'elle est horriblement sale, et qu'à force d'y faire des places et des rues on ne peut passer nulle part.
J'ai toujours cette quantité d'affaires que vous m'avez connues. De grands maux de tête m'ont empêché de courir pen-
dant plusieurs jours. Je vais mieux. Judith, qui vous remercie de votre bon souvenir, va parfaitement.
Fanny me charge de ses tendresses pour madame, à qui vous voudrez bien offrir mes hommages. Faites aussi mes amitiés à H. Naudc, mais ne lui dites pas que j'aime particulièrement la couleur verte.
P. S. L'exposition d'horticulture vient de fermer : elle était fort belle d'arrangement. J'y ai admiré une citrouille. Dépêchez-vous, si vous voulez voir l'hippopotame : on le dit malade. Quel intéressant animal I
A MADAME VICTOR ULGO
21 octobre 1854.
Madame et amie, ce que j*entends dire depuis quelque temps est-il vrai? Vous et Hugo, avec bute votre famille, quittez-vous en effet votre île si charmante, ainsi qu'on le dit? Cette idée me désole; il me semble qu'en Espagne vous serez cent fois plus loin de nouî>. Savcz-vous qu'en effet aujourd'hui l'Amérique est bien plus près de la France que votre Espagne, malgré le pas que celle-ci vient de faire.
Interrogez les catalogues de librairie, et vous verrez que TAmérique apprécie bien mieux le grand poète que cette vieille Espagne à qui il faudra un siècle au moins pour comprendre l'application des idées nouvelles. En Amérique, Hugo, par sa présence, obtiendrait pour les lettres françaises un triomphe dont il aurait seul la gloire. Les Américains ne manqueraient pas d'honneurs à décerner au grand poêle qui rendrait, par sa présence, hommage aux libertés dont ils jouissent. Il y aurait là, j'en suis sûr, des inspirations toutes nouvelles que son génie, resté si jeune, s'empresserait de nous communiquer.
Mais je viens peut-être vous prêcher trop tard. D'après ce qu*on m*a dit, il se peut que vous soyez déjà à Madrid ou à Lisbonne.
Quoi ! vous seriez tous partis sans me dire adieu ! Songez, chère dame, qu'à mon âge et avec mon expérience les espoirs trop lointains ne sont que des peines.
Songez donc que, si vous m'avez vu bien rarement, lorsque vous régniez à la place Royale, je n* étais pas moins l'un des premiers et des plus vrais admirateurs de notre grand poète. Quanta vous, lorsque les malheurs nous ont rapprochés, vous n'avez pu douter, je le pense, que le vieux chansonnier eût voulu saisir toutes les occasions de vous prouver son respectueux dévouement. Malheureusement je n'avais que des vœux à faire pour vous et les vôtres, mais vous êtes partie, j'en suis sûr, persuadé que ces vœux vous accompagneraient partout. Oui, ils vous suivront même en Espagne.
Dites-le bien à Hugo, à vos ûls et à mademoiselle Adèle. Puissiez-vous être aussi heureux que je le souhaite !
Je ne demande pour moi que quelques marques de souvenir de temps à autre. Je ne crois pas que vous ayez longtemps à m'en donner encore. Ma santé s'affaiblit beaucoup. Cela ne m'empêche pas de vous donner ma nouvelle adresse: car il faut que vous sachiez que, faute d'économie peut-être, faute aussi d'exactitude de la part de quelques débiteurs, il me faut vivre beaucoup plus à l'étroit. Je me retire au Marais, rite de Vendôme^ 5, dans les communs d'un ancien hôtel. Que n'êtes-vous encore place Royale !
Mes amitiés à Hugo et à vos enfants; à vous, chère dame, mes respectueux hommages.
Et que devient donc ce bon et fidèle Vaaiuerie ? '