A MONSIEUR JULES JANIN
Mai 1855.
Mes pauvres filles, retournez chez celui qui vous a si généreusement accueillies. Voyez, malgré votre peu de mérite, comme il vous a splendidement habillées, vous qui, par habitude, courez les rues en si piètre parure. Ah ! remerciez le bon Janin, qui, sachant que votre vieux père n'aurait pas le
moyen de vous attifer si richement*, s'est chargé des dépenses de votre toilette, et, malgré tant de gens intéressés à votre perle, a le courage de vous adopter et de vous défendre. Pareille générosité est rare aujourd'hui. Tout républicain qu'on m'accuse d'être, assurez bien de ma gratitude le roi de la critique.
A MONSIEUR SÉGALAS
1" juin 1855.
Cher docteur et voisin, on ne peut offrir que la monnaie qu'on a. La mienne' fût-elle fausse, daignez l'agréer comme un témoignage de l'immense service que votre haute science m*a rendu '.
A MONSIEUR EUGÈNE NOËL
35jau]1855.
Je ne veux pas qu'il en soit de votre Voltaire comme de beaucoup d'envois que vous avez eu la bonté de faire.
Je veux vous remercier de tout le plaisir que m*a procuré ce volume dont la publication vient si bien à point.
Il est temps que toute justice soit rendue au vieillard de Femey. I^es hommes de la génération qui l'a suivi ont été ingrats bien promptement envers lui. Moi-même, je le reconnais, n'ai-je pas toujours été assez respectueux devant cette grande figure de prophète. Je dirais bien pourquoi ; mais vous le devinez sans doute. Ce qui me choquait dans ce grand
' Ceci est écrit sur un admirable exemplaire des chansons que M. Janin possède. n est sur papier de Hollande, relié aTec tous les soins possibles par Cape, et enrichi de la collection complète de toutes les gravures faites pour illustrer le texte de Bé* ranger. Cet exemplaire, unique en son genre, est un véritable chef-d'œuvre d'art et de goût.
• Une édition des Chmuim illustrées.
> En arrêtant une hémorrhagie qui paraissait très-dangereuse.
homme n*eût pas dû me faire oublier tout œ qu*il a fait pour rhumanité, dont il a été le courageux dâenseur jusqu'à son dernier jour. Aussi ai-je été charmé à la lecture de Totre œuvre nouvelle, et c'est en en terminant la lecture que je m^empresse de vous féliciter d'un travail si consciencieux et que je vous adresse mes remerciments, grâce à maître Hichelet, qui m'a laissé votre adresse : il a dû aussi profiter à vous lire, lui qui a tout lu et qui continue d'écrire avec tout le zèle d'un débutant.
Malheureusement je le crois aussi étranger que moi à la rédaction des journaux. C'est à eux qu'appartiendrait de faire rendre justice à votre livre.
Oh ! je me suis fait ermite trop tôt ! Je ne puis qu'adresser au ciel des prières pour votre nouvel ouvrage ; mais croyez du moins que, si le succès dépendait de moi, il serait toiit ce que vous pouvez désirer dans l'intérêt de la cause que vous défendez si bien.
Si vous venez à Paris, n'oubliez pas que je perche rue de Vendôme, n* 5, dans une vieille maison où Voltaire a dû habiter quelquefois, chez le grand prieur de Vendôme; j'ai là un petit coin sous les toits, d'où j'apercevrais le Temple, si la tour était encore debout.
Je vous dis tout cela pour vous donner l'envie de venir me visiter.
1 MONSIEUR LABROUSTE
i4 août 1855.
Pardonnez-moi, cher monsieur Labrouste, de ne pas me rendre à votre distribution ^ Je crois vous l'avoir déjà dit : je suis d'un mauvais exemple pour les jeunes gens qui veulent
* La distribution des prix de Sainte»Barbe.
faire les paresseux; car je ne peux pas leur dire combien j'ai regretté dans ma longue vie de n'avoir pas reçu d'instruction.
Je n'en suis pas moins touché de votre persistance à m'in» viter à vos distributions; et j'ai à vous remercier,, de plus, de la charmante carte de visite ^ que vous m'avez laissée il y a peu de temps. Elle a contribué à me guérir sans doute : je commence h me rétablir.
Mes amitiés bien anciennes à Berville.
k MONSIEUR JULES IIARCHBSSEAU
Paris, S2 août 1855.
Pardonnez-moi, monsieur, d'avoir tant tardé à vous remercier de l'envoi que vous avez eu la bonté de me faire : j'avais perdu votre lettre du 21 juin, qui me disait en quel lieu vous habitez. Enfin, j'ai retrouvé hier la précieuse lettre et me dépêche de m'excuser.
J'ai lu votre volume avec un véritable plaisir : car je suis de ces vieux poètes qui n'en veulent pas à ceux qui sont chargés de les enterrer. Si vous le voulez, monsieur, il ne tiendra qu'à vous de marcher un jour en tête de ceux qui feront oublier moi et beaucoup d'autres des rimeurs de nos temps. A la suite des Hugo, des Lamartine, des Musset, qui (ceux-là doivent survivre) occuperont la postérité de leurs œuvres, il me semble que vous pourrez vous placer, si vous voulez improviser un peu moins. Il y a dans votre volume d'essais des morceaux qui mériteront d'embellir les volumes qui lui succéderont sans doute. Laissez de côté les distinctions de
* Indigné des articles dirigés contre notre poêle et ses poésies par VUniven » H. Labrouste était passé chez Déranger; et, ne le trouvant pas, avait laissé ta carte de visite avec ces roots :
• lia sont pour tovt d'airain, <l'«cier, de diamaBU
romantisme et du classicisme. Toutes ces distinctions doivent tomber à l'eau, comme insignifiantes. Oui, monsieur, si vous voulez donner une direction à votre verve, bien jeune encore, je ne doute pas que vous ne preniez une place éminente dans les poètes dont notre avenir littéraire se glorifiera; alors, pour que mon nom me survive, n'oubliez pas, je vous prie, d'instruire la postérité du nom de celui qui se fait un plaisir et un devoir de vous encourager dès vos brillants débuts.
A MONSIEIB PERROTIN
Mon cher Perrotin, j'apprends que vous avez eu l'idée de faire paraître une réfutation des invectives dont j'ai été assailli dernièrement \
N'en faites rien, je vous prie. Que dans les journaux on ait répondu aux attaques, rien de plus simple. J'aurais souhaité qu'on pût soutenir cette petite guerre : le pouvoir en a jugé autrement. Restons-en là, je vous prie. Point de brochure.
Si vous avez, dans les journaux, des amis, voyez ce que vous en pourrez faire; mais, encore un coup, point de brochure.
Remerciez de ma part l'auteur ou les auteurs qui avaient proposé de me défendre.
Vous savez que je sais être reconnaissant de pareils services.
A KONSIEUB DK V**
Paris, 19 septembre 18^5.
Je ne suis pas si antipathique au clergé que les journaux
< Par MM. de Pontmartin et Veuilloi.
DE BÊRANGER. 289
cléricaux veulent bien le dire. J'ai plusieurs prêtres de mes amis qui meurent denvie de me donner Tabsolution; mais leur absolution ne me tente pas. Â tort ou à raison, j*ai cru devoir prouver que les hommes d'église sont comme nous, des hommes de chair et de nerfs, et que le saint manteau dont ils se couvrent ne les défend pas contre les tentations du diable. Le peuple commence à comprendre qu'un prêtre n'est qu'un homme, et c'est là un grand point. Après cela, je ne nie pas que l'Église ne puisse rendre des services; mais il faut qu'elle change de route, qu'elle se renferme dans l'Évangile et renonce franchement aux pompes de ce monde. Le jour où un pape ira prêcher dans les rues, les jours où il sera un apôtre, tout le monde se prosternera et recroira. Mais nous n'en sommes pas là. Le clergé veut régner ici-bas, et il s'arrange de façon à se faire fermer le royaume du ciel, qu'il ne semble pas estimer autant que ceux de la terre.
Je vous remercie de votre charmante chanson contre Veuillot. Je ne vous conseille pourtant pas de la lui envoyer.
k MADEMOISELLE ERNESTIlfB DROUET
1» octobre 1855.
Chère demoiselle, j'aurais déjà dû vous remercier de vos vers cent fois trop flatteurs; j'aurais dû même vous reprocher l'excès de vos éloges : car cette charmante épître, où brille votre modestie 'autant que votre talent, m'accable de louangesque je suis bien loin de mériter. Oui, croyez-moi, je ne suis qu'un rimeur d'ordre inférieur, quoi qu'on ait dit autrefois. Mon plus beau titre est d'avoir su tirer parti d'un genre trop dédaigné jusqu'à moi.