CCLXXXIV
A MADAME VALCHÈRE
17 niailKJO.
Ma chère enfant, qui diable a pu vous suggérer l'idée de me traîner à votre suite au pied du tribunal où vous avez été appelée? Quand à vingt ans je barbouillais des actes, je ne me suis jamais senti le courage de braver un aussi auguste auditoire. Aussi ne oonnais-je aucun de vos juges. Je sais i peine le nom de quelques-uns, moi qui n*ai jamais mis le pied dans les coulisses ; ce n*est pas à soixante-seize ans qu'on pénètre dans ces antres-là .
Revenez donc de l'idée que vous aviez de vous faire accompagner par un avoué de mon espèce. D'ailleurs^ je garde presque toujours la chambre depuis trois mois. Ce qui est pire que la vieillesse, c'est la maladie, et voilà qu*on me met dans les drc^ues, auxquelles je n'ai pas de conGance. Ma faiblesse ne va pas moins en augmentant, et je commence à espérer qu'il y avait pressentiment de ma part quand j'ai voulu venir dans le quartier du Temple et que je disais que c'était pour me rapprocher de ma dernière demeure. Je plaisantais alors et j'en plaisante encore, car jusqu'à présent l'idée de la mort n*a rien qui m'effraye et je regarde un peu le monde en pitié. Aussi, il me fait encore bien rire.
Sous ce rapport, je pourrais aider votre comédie à se faire jouer. Mais les jambes, la poitrine et le bruit d'un monde quelconque ne me permettent pas d'aller tenir votre enfant sur les fonts.
Agréez donc mes excuses et surtout l'expression du regret que j'éprouve de ne pouvoir vous servir dans une circonstance pareille.
J'espère, d'après ce que vous me dites, que Tenfant saura se passer de moi. Je le souhaite de tout mon cœur. Vous savez d'avance que je n'irai pas m'assurer de l'état de sa santé; il y a quarante-deux ou quarante-trois ans que je n'ai pas mis le pied au théâtre que pour entendre Rachel quatre fois.
A MONSiEun •••
10 juin 1856.
Hélas! monsieur, cette fois je ne puis rien pour les malheureux qui vous entourent; mes petites ressources ont été épuisées dès les premiers moments de l'inondation par les quêtes faites dans la capitale.
DE BËRANGER. 31i
Quant à des strophes, monsieur, je n*ai jamais fait que de pauvres couplets, et, depuis six ans, il ne m^est plus venu un seul vers. Je ne suis pas même capable de corriger ceux que j'ai vendus à Perrotin, qui ne les publiera qu'à ma mort, si Ton juge qu'ils vaillent la peine d'être mis sous presse.
Vous voyez que, sans être au nombre des inondés, je suis cette fois plus pauvre qu'il y a dix ans, et de plus, presque toujours malade.
Si toutefois, monsieur, vous aviez une connaissance à Paris qui pût se charger, sur un mot de vous, de venir me trouver, je lui remettrais une part de la petite monnaie restée au fond de ma bourse, pour vous prouver combien je vous suis obligé d'avoir gardé bon souvenir du vieux chansonnier.