‹ Correspondance de Béranger (volume 4)Chapitre 93 sur 116 · CCLXXXII · texte numérisé non relu

CCLXXXII

A IIABAME TICTOR HUGO

3 mai 1856,

Chère el très-honorable dame, il y a bien longtemps que je vous ai écrit, attendant toujours les volumes dé notre grand poète. Aussitôt qu'ils ont paru, je me les suis procurés, vous devez le croire; il y avait longtemps que je les avais relus et admivés quand M. Paul Meurice eut la bonté de m*apporter lui-même Texemplaire que Hugo m'avait destiné, en me laissant un papier blanc pour y écrire, je pense, les témoignages de mon admiration et de ma reconnaissance.

Au lieu de vous écrire, je dus attendre le retour de M. Meurice, pour qu'il me dît en quelle forme il me fallait employer la feuille de papier.

M. Meurice n'a pu revenir apparemment; j'attends en vain depuis six semaines. A fout hasard, je ne veux pas prolonger plus longtemps un silence qui ressemblerait à de l'ingratitude, et je viens, madame, déposer à vos pieds le tribut de l'admiration que m'ont inspirée les deux volumes de Hugo. J'aime mieux vous charger que tout autre de transmettre à notre grand poète mes hommages bien sincères, bien aflectueux pour ces nouvelles œuvres de son génie, qui le placent plus haut encore que, selon moi, ne l'avaient fait tant d* œuvres qui les ont précédées.

J'ai entendu faire quelques critiques; plusieurs peuvent avoir quelque justesse, mais, en vérité, que peuvent des remarques semblables contre ce flot de poésie dont il abreuve nos gosiers desséchés ? I^a postérité le vengera des sottes critiques.

En attendant que j'écme à notre immortel ami sur la feuille de H. Meurice, transmettez-lui, je vous prie, madame, l'expression de mes sentiments et surtout celle de ma reconnaissance pour la bonté qu'il a eue de penser à moi dans la distribution de ses exemplaires d'auteur.

Il y aurait de quoi me rendre la santé, si elle ne s'obstinait à me fuir. Je m'affaiblis de jour en jour, et les courses de plus d'une demi-heure me sont défendues. On voudrait même me défendre d'écrire, mais j'ai peu de respect pour MM. les médecins. A soixante-seize ans, l'on a trop peu à perdre pour obéir ponctuellement aux docteurs.

On m'a assuré que vous et tous ceux qui vous sont chers se portaient bien. J'en rends grâce au ciel.

Tout paresseux que je deviens d'écrire, croyez, madame, à tous les vœux que je forme pour vous el notre grand poète.

De vous et des vôtres l'inutile ami, mais le plus dévoué.

CCLXXXIH

A MONSIEUR É. DE LA BÉDOLLlÈRiE

15 mai 1856.

Pardonnez- moi, monsieur, de n'avoir pas répondu sur-lechamp à votre trop aimable lettre et à la chanson qu'elle contient, chanson si charmante et si flatteuse que je me la suis chantée déjà plusieurs fois. Est-ce que par hasard vous seriez du métier, et qu'en homme de raison vous auriez abdiqué la rime pour la prose du journalisme? Devenu raisonnable avec l'âge je trouve que vous avez bien fait, d'autant plus que vous rendez encore service à ceux qui n'ont pas su faire comme vous. Vous m'avez défendu, monsieur, quand tant de courageux journalistes m'attaquaient. Je ne m'étonne pas que mon libraire ait voulu vous en témoigner sa reconnaissance; mais il s'y est pris d'une

façon singulière. Vous Toilà embarrassé de mon portrait, qui, dit^on, a le malheur de me ressembler.

Et que voulez-vous, monsieur, que j'écrive au bas de cette belle image!

Si je savais à quelle heure on vous trouve, mes jambes, devenues mauvaises depuis six mois, me permettraient peutôtre encore d'aller jusque chez vous, écrire un mot de reconnaissance au bas de la gravure que vous voulez bien garder chez vous.

Accepter que vous me l'envoyiez, c'est vous donner bien de la peine. Jusqu'à midi, une heure, je garde la chambre, et Perrotin pourrait me l'apporter.

Voyez, monsieur, ce qu'il vous conviendra défaire. Si vous m'indiquez une heure et un jour, chez vous, soyez sûr que je ferai tout ce qu'il me sera possible' pour m'y rendre. C'est, je le suppose, ce qu'il y aurait de plus convenable.

En attendant votre décision, je vous prie d'agréer mes remerdments bien sincères, monsieur, et l'assurance de mes sentiments de gratitude et de considération distinguée.

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