‹ Correspondance de Béranger (volume 5)Chapitre 12 sur 136 · A MONSIEUR PAVIOT · texte numérisé non relu

A MONSIEUR PAVIOT

24 juillet 1849.

Parmi toutes les missives flatteuses qu'il m'est arrivé de recevoir, il en est bien peu qui m'aient autant touché que la vôtre; il y a là beaucoup mieux que des louanges, monsieur, et je viens vous témoigner la reconnaissance que m'inspire un pareil témoignage de sympathie '.

* M. Paviot félicitait Déranger d'avoir su éviter « la glu des rois » et colle des révolutions. Quand était venu le moment dos élections, il avait fait vœu, si Déranger résistait au choix des électeurs, de décerner toutes sortes d'honneurs domestiques à ses œuvres.

Ne croyez pourtant pas que mon éloignement des affaires publiques soit aussi désintéressé qu'il vous le paraît. Je n'aurais pas fait autant d'efforts pour rester à l'écart, si je n'avais eu la conviction bien profonde et bien sincère que ma place n'était pas plus dans une assemblée que dans un ministère. Avec une conviction opposée, je n'aurais pas hésité, monsieur, à sacrifier même ma popularité au service de notre patrie bien-aimée. C'est ce que j'ai dit aux électeurs et à la Chambre.

Voyez, monsieur, ce qui serait advenu si j'avais eu une moins juste mesure de mes forces. Ma popularité serait au vent ; on mettrait en doute mes intentions ; l'ingratitude y trouverait son compte et je n'aurais pas à vous remercier de votre aimable et excellente lettre. Ah ! monsieur, défendons ceux qui ont fait ce que je n'ai pas osé faire, et, s'ils ont une gloire littéraire, n'hésitons pas à placer leurs œuvres aux rayons les plus élevés de notre bibliothèque, dussions-nous pour cela faire redescendre les Chansons illustrées.

A MONSIEUR PAUL BOITEAU

10 août 1849.

Vous avez bien fait, monsieur, de mettre votre nom dans le corps de la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire, car votre signature ne me l'eût certes pas fait deviner, et, après avoir lu votre prose et vos vers, je n'aurais pu vous remercier du plaisir qu'ils m'ont procuré.

Vos couplets sont très-piquants et très-faciles; l'esprit y abonde, et vous me semblez capable, monsieur, de faire un

jour bonne guerre aux lâches, aux sots et aux corrompus,

sous quelque masque qu'ils se présentent.

Conservez vos honorables sentiments, inculquez-les en bons vers à ceux qui vous entourent et ne désespérez pas de l'avenir.

A la fin du siècle, monsieur, vous aurez sans doute à peu près l'âge que j'ai aujourd'hui. J'espère que vous aurez alors un spectacle moins affligeant que celui qui me fait détourner les yeux ; mais, fût-il plus triste encore, monsieur, n'en répétez pas moins les paroles d'espérance que je n'ai cessé de redire depuis trente-cinq ans : quand Dieu aura besoin de la France, il la réveillera.

Et si mon nom vous revient en mémoire alors, apprenezle à vos enfants. Il est possible qu'ils vous répondent : En fait de chansonnier nous avons beaucoup mieux, et que ce soit de vous qu'ils entendent parler.

Je le souhaite, je vous assure, et vous prie, monsieur, d'agréer l'expression de mes sentiments distingués'.

* J'étais en rhétorique au lycée Charlemagne, et j'avais osé, sans le connaître, envoyer à Déranger une chanson dont le refrain était :

Quoi qu'en aient fait messieurs les politiques, Il ne faut pas désespérer de Dieu.

Déranger me répondit sur-le-champ, et certes je ne m'attendais pas i tant d'honneur. Je me rappellerai toujours quel saisissement j'éprouvai en lisant son écriture et en voyant son nom au has de la page. J'étais toute chétive personne, et ne confiais guère mes rêves d'avenir qu'aux champs et aux hois. La résolution me vint dès lors de faire ce que je pourrais pciur m'élever aux travaux de la vie littéraire. Je n'osai pourtant qu'au bout d'une année renvoyer de mes vers à l'homme célèbre qui m'encourageait. Je lui annonçais en même temps que j'allais entrer à l'École normale. « Je suis à présent voisin de celte école, me répondit-il, venez me voir. » J'y allai tout tremblant, et j'y fus si vite à mon aise, que je me pris à pleurer de joie dans la petite chambre du poète. Quelle reconnaissance lui dois-je pour la bienveillance qu'il me témoigna dès ce jour et pour les conseils de toute espèce qu'il n'a cessé de me donner, avec tant de libéralité, de sim|ilicité et de grâce ! Au bout de l'année, il m'invitait à m'asseoir à sa table. Quand je quittai l'école en 18.j2, sans ressource aucune, et ne sachant vraiment si j'aurais le moyen de gagner ma vie, Déranger

A MONSIEUR GILHARD

1" septembre 1849.

J'ai promis à Dupont d'aller passer huit jours avec lui, dans les premières semaines de ce mois. Il y a pour moi plaisir et devoir à faire cette petite course, qui me coûte beaucoup, car, plus que jamais, j'ai besoin de rester dans mon coin. Je me suis toujours gêné avec les autres, même chez moi ; mais là, du moins, je connais les portes de der^ Hère pour échapper à la contrainte, et puis sont survenues les petites habitudes dont se compose la vie des vieillards. Enfin, j'espère encore pouvoir m'acquitter de la parole

m'offrit, et de quelle manière ! de regarder sa maison comme la mienne et son pain comme le mien. J'ai été assez heureux pour n'avoir pas à recourir à lui, mais je sais, moi aussi, par cette expérience, quel était son cœur et combien sa charité était inépuisable.

De 1852 à 1857 il n'est guère de quinzaine où je n'aie vu Déranger. Je pouvais donc rendre témoignage personnellement dans la grande cause instruite en sa faveur devant la postérité. Je le puis bien mieux encore, à présent qu'il m'a été donné, grâce à la désignation de son exécuteur testamentaire, de publier ses œuvres posthumes et de recueillir toutes ses lettres, celles qui sont ici imprimées, celles qui ne le sont pas, et, à propos de ces lettres, tant de souvenirs !

J'aurais voulu ne placer dans ce recueil aucune des lettres que je possède pour ma part ; mais on m'a dit que je devais indiquer la trace des relations personnelles que j'ai eues avec Béranger pendant quelques années. J'ai donc inséré à cette place la lettre qu'il écrivait au petit lycéen, et plus loin j'en ai mis trois ou quatre, non sans hésiter longtemps, parce que j'y suis traité avec une excessive bienveillance. Mais c'est mon titre pour ma mission, et Je n'ai pas à m'excuser si j'en suis fier.

0 Béranger, qu'il m'eût enorgueilli, celui qui m'aurait dit qu'après dix années j'aurais cette charge à remplir, alors que j'allais lire et relire votre première lettre, avec de tels tressaillements de cœur, sous les derniers ombrages, sur la dernière herbe verte du coteau de Romainville ! Je vois le sentier, la haie déjà dépouillée par l'auloume ; il mo semble que ma joie est fraîche encore.

donnée, mais ce^ voyage de Rougepcrriers sera mon dernier, sauf accident.

Vous êtes bien heureux, mon cher Gilhard, dans le repos que vous vous êtes fait et que je vous envie. Oh ! que j'échangerais bien aujourd'hui tout le vain bruit qu'a fait mon nom pour une retraite paisible comme la vôtre ! Je ne cesse d'être l'homme d'affaires de tout le monde; les pauvres de toute sorte s'attaquent à ma maigre bourse, que j'ouvre, dit-on, trop facilement, et je n'ose me déplacer parce que nous vivons dans un temps où l'on ne sait trop où transporter sa tente. La terre tremble partout, et partout le ciel est orageux ; il est sage d'avoir des voisins qui vous affectionnent.

J'ai fait part de vos compliments à Antier, qui est trèsoccupé avec notre ami Blaize, qu'on laisse au Mont-de- Piété.

Judith vous fait ses amitiés ainsi que Fanny, qui est revenue avec nous après une assez longue absence. Passy (Antoine) m'a en effet parlé de votre rencontre et se félicite de vous avoir trouvé dans vos montagnes, d'où il est revenu enchanté. Il ne vit guère qu'à la campagne; à peine arrivé d'Auvergne, il est reparti pour la Normandie, laissant son frère ^ se débattre contre toutes nos médiocrités intrigantes et contre tous les obstacles financiers de notre malheureuse époque, si pauvre en écus et en hommes.

• M. Hippolyle Passy, ministre des finances.

A MONSIEUR VOGUET

Rougeperriers, 15 septembre 1849,

Voilà deux mois, mon cher Yoguet, que je veux vous remercier de votre bonne et aimable lettre, et que le temps me manque pour le faire. Tout le monde a ses maux et ses contrariétés ; mais puis-je me plaindre de la part qui m'est faite, en pensant à vous, qui vivez sous le poids de tant de souffrances et de douloureuses afflictions? Qu'est-ce que l'ennui que me cause mon temps mis au pillage par le premier venu, ou les préoccupations qui m'assiègent en pensant à ceux que j'essaye en vain de tirer de peine, auprès des épreuves que vous avez à subir ? Je viens d'être un peu malade ; mon début dans ma soixante-dixième année n'a pas été de bon augure ; mais, en vérité, est-ce qu'à l'âge avancé oiî me voilà, je puis tenir compte de quelques douleurs, lorsque votre force d'âme sait vous mettre au-dessus de tout ce que vous avez à souffrir? Ah! cher philosophe. Dieu vous a donné en exemple, non aux Sybarites, mais à ceux qui osent prendre le nom de philosophes et qui, en prose ou en vers, se targuent trop souvent d'un courage dont vous seul offrez la preuve chaque jour. Dans le christianisme, quel saint a subi pareil martyre avec plus de résignation ? Et ce cœur, qui a tant de vertu contre le supplice où vous vivez, a encore assez de force pour prodiguer l'amour à vos semblables. Je vous admire et me sens bien petit auprès de vous. Ne me remerciez donc pas de l'intérêt si sincère que je vous porte et que je voudrais vous témoi-

gner plus utilement. Je ne regrette jamais plus d'avoir peu de crédit que lorsque je pense à vous et à votre position. Croyez que, si jamais une occasion se présentait pour moi de vous assurer un sort plus supportable, j'en serais plus heureux que vous-même*.

Je conçois que l'cgoïsme vous révolte, et vous avez bien raison de dire que, si le Christ revenait sur terre, il serait crucifié de nouveau par les charlatans qui en font l'enseigne de leur boutique de foire. Ah ! mon pauvre ami, quel beau livre que FEvangile ! C'est le plus magnifique poëme qu'il soit possible à l'homme de lire. Aussi est-il le plus simple de tous les poëmes. Lisez-le souvent; ce livre-là a été fait pour vous. Il vous fera pardonner même à ceux qui depuis dix-huit cents ans en ont fait un si détestable usage.

Je veux vous annoncer une nouvelle qui vous réjouira : Lapointe^ s'est enfin remis à son état. Il a reconnu, sans rancune pour les lettres, qu'il fallait mieux gagner son pain en faisant des souliers que d'user les siens à courir après des succès littéraires qui ne pourraient arracher à la misère ni lui ni ceux qu'il a devoir de nourrir. Son bon cœur lui a donné le rare courage de s'arrêter à temps. Que le ciel l'en récompense^ !

* Bérangcr parvint à obtenir un bureau de tabac pour le porc de M. Yoguct.

* M. Savinien Lapoinle, qui clait cordonnier.

' M. Voguet a reçu environ vingt lettres de Déranger, et nous les a toutes remises. Il n'est pas de consolations quil n'ait dues, dans sa vie de souffrances et de tristesse, à la sympathique parole de Déranger. Suétone a dit d'Auguste : « Pitmillus, aique disiortos, et umues generis ejusdem, ut hidibria naturœ malique ominis ablionchat. » Déranger n'avait pas l'ànie ouverte à ce mépris des maux qui accablent quelques hummes. Quand, un jour, il eut occasion de voir M. Voguet, et que ses yeux furent frappés du spectacle de sa misère physique, il ne détourna point son regard, il alla à lui cl l'embrassa avec une profonde émotion.

J)E BËRANGER. 59

A MONSIEUR ALEXIS MUSTON

20 septembre 1849.

Depuis quatre mois que j'ai reçu votre bonne lettre, vous pensez sans doute, cher monsieur, que j'ai renoncé à vous remercier de cette marque de votre souvenir ; vous vous trompez. Mais il faut que vous sachiez que, si j'ai refusé de me mêler aux affaires publiques, je n'en suis pas moins resté le chargé d'affaires de beaucoup de gens, qui n'ont pas d'autre appui que celui que je leur prête, et que le malheur des temps a singulièrement augmenté ma clientèle.

J'ai donc peu de loisirs et de liberté; ma correspondance m'arrache à mes plus douces occupations, car je suis assez scrupuleux pour laisser toujours en arrière les lettres auxquelles il me serait le plus agréable de répondre. Gela vous explique pourquoi la vôtre a tant attendu. Vous me supposez un peu villageois : pour vous répondre, il m'a fallu le devenir tout à fait, pendant une quinzaine que je suis venu passer en Normandie, chez mon vénérable ami, Dupont (de l'Eure), à qui la réaction a fait un repos qui tourne au profit de sa santé et à la honte de son département. Les do Broglie et les Vatimesnil ont fait courir le bruit qu'il avait amassé d'immenses trésors pendant la présidence du gouvernement provisoire ; et il s'est trouvé des Normands capables de le croire, au moins pendant quelques jours. C'est tout ce qu'on leur demandait. Voilà de ces faits dont il faut

* Pasteur protestant auquel est adressée la lellre CLI du tome II.

prendre note, et qui font que je ne m'étonne pas qu'avec votre amour du peuple et votre loyauté on fasse de vous un rouge; craignez même d'être appelé communiste; tous les moyens sont bons pour perdre dans l'esprit des populations les hommes les plus dignes de la diriger dans le seul intérêt de la patrie.

Vous êtes jeune, cher monsieur, et la renaissance de la République a dû vous donner bien des illusions. 11 n'en a pas été de même pour moi, qui ai une longue connaissance des hommes. Tout vieux républicain que je suis, j'ai, dès le premier jour, prévu presque toutes les fautes qui ont été commises, tous les obstacles qu'allait rencontrer le gouvernement nouveau. Je savais surtout que les hommes manqueraient au parti qui s'emparait du pouvoir. Depuis 1815, les capacités ont été en s'amoindrissant et la corruption n'a cessé de croître. Ce qu'il y a d'heureux, c'est qu'aucun parti n'a de supériorité réelle à montrer à la France ; on peut dire, du moins jusqu'à présent, que les fautes sont égales de tous les côtés. Ne désespérons donc pas de l'avenir si nous finissons par mettre à profit le temps que la Providence nous laisse. Je n'ai jamais plus compté sur elle que depuis que j'ai vu à l'œuvre tant d'hommes dont nous avions mesuré le mérite à la longueur de leurs discours. Oh! que le bavardage nous est funeste! Nous dépensons notre temps en paroles. Quel parfait symbole du Gaulois que cet Hercule qui tenait les hommes enchaînés à sa langue! A juger par ce qui se passe, la chaîne n'était pas d'or.

Combien je vous porte envie, vous qui vivez loin de tout ce bruit, de toutes ces intrigues, de toutes ces lâchetés ! car les journaux ne vous disent pas tout : et vous le diraient-ils que NOUS n'auriez à gémir qu'au moment où l'événement

s'accomplit, tandis que, plus instruits de tout ce qui se prépare, nous avons souvent à gémir longtemps à l'avance, et n'en gémissons pas moins que vous quand le mal est arrivé ; ajoutez qu'il nous faut souvent subir le commerce des artisans de nos calamités.

Heureux ceux qui, comme vous, cher monsieur, ont assez de bien à faire autour d'eux pour se consoler du présent! Vous vous consolez en consolant : car c'est là sans doute une grande partie de votre mission, et celle qui doit être certainement le mieux appropriée à votre noble et généreuse nature. Il me semble qu'à juger du troupeau par le pasteur il doit être doux d'en faire partie. Puissiez-vous y trouver, en des cœurs qui sachent vous apprécier, le prix de votre dévouement : et, si vous formez d'autres vœux, puissent-ils recevoir leur accomplissement ; je suis sûr que ce ne sont pas des vœux d'égoïsme.

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