‹ Correspondance de Béranger (volume 5)Chapitre 13 sur 136 · A MONSIEUR ALLER · texte numérisé non relu

A MONSIEUR ALLER

Passy, G novembre 1849.

J'ai été voir ce matin M. Pellot, que nous avons besoin de ménager, car je veux lui faire honneur de votre remise en placée

Il m'a expliqué deux des trois nominations d'inspecteur qui l'ont empêché de vous faire nommer, sans compter qu'il a dû croire à votre destination de Port-Louis. Il faut

* Cette lettre est l'une des trente-trois lettres écrites à M. Aller, dont nous avons parlé dans une note du tome 111. Elle fait voir à merveille quelle était alors encore, à soixante-dix ans sonnés, et après tant de fatigues de tous genres, Taclivité du dévoueuienl de Béranger pour ceux qu'il avait une fois adoptés pour clients.

à ce sujet que je vous dise que je pense qu'on préfère vous mettre dans un établissement nouveau à vous envoyer dans aucun des anciens établissements, où vous retrouveriez sans doute les mêmes abus que ceux que vous avez combattus ; vous devez en comprendre la raison.

M. Pellot, en me montrant le dessein de vous faire nommer, faute de mieux, sans assignation de poste, inspecteur avec indemnité, m'a dit qu'on pensait à vous pour la direction de la nouvelle prison politique qu'on allait ériger. Cela m'a paru trop beau ; mais, comme il m'apprit que M. Passy était à Paris et qu'il y avait eu hier commission des prisons sous la présidence du ministre, je me rendis chez Passy, qu'heureusement je rencontrai; là, je vérifiai l'exactitude de ce que m'avait dit M. Pellot, ce qu'il tenait, lui, de M. Desmasures, resté secrétaire général du ministère.

On discutait de la convenance de Clairvaux pour la détention politique. Passy fit observer que, le scorbut régnant dans cette prison, Clairvaux ne pouvait convenir. Le ministre de la guerre, ayant mis trois citadelles à la disposition de l'administration, il proposa Blaye, qui parut convenir. Pour directeur, quelqu'un ayant parlé de M. Bonnet, M. Passy fit des objections et vous proposa comme étant l'homme le plus capable, le plus intègre, le plus ferme. M. Desmasures ayant dit que vous n'étiez pas inspecteur en ce moment, M. Passy répondit que vous aviez subi les conséquences d'une erreur, mais qu'elle était réparée, puisque vous étiez porté pour l'inspection de Port-Louis. M. Desmasures en convint et dit qu'il n'avait que du bien à penser de vous. Passy ajouta que lui et moi étions vos garants. M. Desmasures ne parut pas éloigné du choix indiqué.

Vous assurer que la direction vous sera donnée, je n'ose

le faire ; mais vous voyez dans cette narration la confirmation de tout ce que M. Pellot m'a dit depuis quelque temps ; et vous sentez que cette conversation, tenue devant le ministre et tous les membres d'une commission d'élite, établit vos titres d'une façon trop honorable et trop authentique pour que vous n'en conceviez pas de raisonnables espérances. Cessez donc de vous ronger le cerveau et comptez sur nos efforts réunis pour vous faire rendre justice. Vous vous figurez qu'on termine les affaires en un jour. Vous avez pourtant assez d'expérience pour savoir le contraire. Réfléchissez surtout que ce n'est pas au milieu de tant de mouvements politiques qu'on peut donner une attention suivie aux intérêts secondaires. Ni trop ni trop peu d'espoir, c'est aujourd'hui la devise des gens raisonnables. J'espère, moi, que ma lettre calmera un peu vos impatiences. C'est pourquoi je me suis hâté de vous donner tous ces détails, au milieu des affaires dont je suis surchargé; car plus je vieillis, moins on ménage mes forces, chacun pensant que j'ai un grand crédit, lorsqu'en effet j'en ai si peu, ainsi que vous le pouvez voir, vous pour qui je serais heureux de l'employer.

A MADEMOISELLE PAULINE BÉGA

14 novembre 1849.

Quand j'ai beaucoup de lettres à écrire, je commence toujours par celles qui me sont le moins agréables; cela t'explique, chère enfant, pourquoi je m'acquitte si tard de la promesse que je t'ai faite.

Tu me disais dans la lettre que j'ai reçue ici à mon re-

tour que lorsque tu étais auprès de moi tu te sentais interdite. C'est un vilain compliment à faire à un vieillard qui éprouve tant de sympathie pour tout ce qui est jeune et qui a su si souvent faire oublier aux jeunes gens leur âge et le sien.

Est-ce que par hasard la réputation t'imposerait un respect ridicule ? Si cela est, chère enfant, déshabitue-toi de cette sotte façon de voir. Le moyen en est bien simple : compare les écrivains célèbres de notre époque à ceux du grand siècle qui finit à Voltaire, Rousseau et Buffon. Combien peu de ceux qui ont un grand nom aujourd'hui se placeront dans la postérité à la suite des grands hommes qui composent notre belle époque littéraire! C'est un honneur sur lequel je dois moins compter que personne, malgré tout ce qu'on a pu dire et écrire.

Et d'ailleurs, de tous ces auteurs plus ou moins connus aujourd'hui, en est-il beaucoup, quand on les voit de près, qui répondent à l'idée qu'en donnent leurs œuvres ? Pourquoi donc alors se faire illusion sur des hommes si peu dignes des dons que la nature leur a faits? Pauvres soleils de trois sous, qui doivent de briller à quelques grains de poudre, et dont l'enveloppe, un moment après, est foulée aux pieds des passants !

Ne te laisse donc plus, chère enfant, séduire et tromper par ce vain prestige.

Tu vivras assez pour voir s'éteindre ma réputation ; risen, dès aujourd'hui; j'y gagnerai quelque chose, puisque tu seras plus disposée à me faire le confident de tes peines et de tes plaisirs, et que, moins timide, tu oseras donner cours avec moi à tes réflexions, à tes pensées. Ce que j'ai d'expérience te sera d'autant plus utile, et je serai d'autant plus heureux de ton amitié. Je reconnais, au reste, que

dans les lettres tu es plus hardie avec moi. Ne m'as-tu pas écrit dernièrement l'effet qu'avait })roduit sur toi la vue d'un jeune officier? J'aime cette marque de franchise. Oh! que n'ai-je de quoi te doter richement; j'irais trouver le beau hussard et je suis sûr qu'un jour il me remercierait de lui avoir donné une si aimable compagne. Hélas! l'argent nous manque, et sans l'argent toutes les autres convenances sont comptées pour rien dans notre siècle. Travaille donc, pauvre hllc; et tâche de parvenir à te passer des autres. En attendant tu vas avoir un beau chapeau de feutre que j'aurais voulu payer : ta mère ne l'a pas voulu.

A MOKSIEUIl BRETONNEAU

l'assy, 27 novembre 1849.

Un de mes amis, qui a passé à Tours dernièrement, aurait bien voulu vous y rencontrer : c'est Alexandre Martin, ancien envoyé en Hanovre, qui voulait obtenir de ces fameux pruniers nains dont vous êtes, dit-on, l'inventeur. C'est sage à vous d'inventer des choses à la taille de l'époque. Martin, qui est du temps passé, eût été bien heureux de faire votre connaissance. 11 habite les bords de la mer près d'Avranches, et a pris goût au jardinage. Vos pruniers l'eussent ravi.

Nous nous portons bien ici, tout en vieillissant d'une manière assez sensible. Je deviens frileux et j'en ressens l'inconvénient aujourd'hui môme. Ce matin nous marquions près de cinq degrés Réaumur. Vos arbres sont-ils bien empaillés? J'espère qu'autour de vous tout le monde se porte bien. Judith et moi nous vous chargeons de nos

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bonnes amitiés pour madame Leclerc cl pour madame Florentin. Ne nous oubliez pas auprès des autres membres de la famille et de tous nos amis communs.

Il y a longtemps que nous n'avons eu des nouvelles de mademoiselle Swanzy. Sa mère l'esl-elle venue retrouver? Je n'ai pas encore revu Mérimée depuis son retour. Je veux le gronder de vous avoir fait faire la course de Paris, en vous inquiétant de ma santé. Il ne vous connaît pas aussi bien que moi. Il n'avait sans doute pas deviné que pour si peu vous alliez faire cent vingt lieues. Il vit dans un monde où les amitiés ne se dérangent guère que d'un fauteuil à l'autre.

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