‹ Correspondance de Béranger (volume 5)Chapitre 14 sur 136 · A MONSIEUR BRETONNEAU · texte numérisé non relu

A MONSIEUR BRETONNEAU

Passy, 9 décembre 1840.

Cher ami, je reçois enfin une troisième lettre de M. B***, qui nous rassure. Il y aura demain huit jours qu'il nous donna la nouvelle du danger que vous couriez. Je ne vous dirai pas quelle fut noire douleur. Il suffit de vous avouer que Judith et moi avons tout d'abord pensé, sans nous le dire, que cette première lellre n'était qu'une préparation à la nouvelle plus désolante encore d'un événement déjà arrivé. Nous restâmes deux grands jours dans cette funeste idée. M. B*** pourtant nous a})prit que vous alliez mieux et que M. Récamier vous avait quitté. Mademoiselle Swanzy, de son côté, nous confirma cet heureux changemenl. 11 ne nous reste plus que la crainte. des rechutes. Ce matin, une troisième lettre de M. B*** nous apprend que vous avez pu faire une petite promenade sur le Mail. Il n'y a donc plus

de crainte à avoir. Je viens vous dire quelle joie c'est pour nous. La pauvre Judith avait bien besoin de cette assurance. Quant à moi, si ce n'eût été l'idée que j'arriverais trop tard, dès le lundi je serais parti pour Tours. Je n'ai même pas voulu aller chez M. Trousseau, pensant que, s'il n'était pas près de vous, je le trouverais pleurant son maître.

La dernière lettre de B*** me donne des détails sur votre maladie; ils s'accordent avec ce que me disait hier Mérimée, venu à la maison pour avoir de vos nouvelles. Il vous a trouvé un jour où vous veniez d'avoir un accès semblable qui, lui dites-vous, aurait pu être mortel. Il paraît que depuis longtemps vous êtes exposé à des retours. Si ce n'est pour vous, au moins pour vos amis, mettez-vous plus en garde contre une semblable maladie.

Il ne faut pas fatiguer les convalescents. Je finis donc ma lettre ici; et pour Judith et pour moi, je vous embrasse de tout cœur.

A MADAME RRISSOT-TIIIVARS

12 déccml)re 1849.

Est-ce vrai, mes chers amis? C'est dans le National que je lis votre mise à la retraite; un moment avant, Bernard et moi nous nous félicitions que vous fussiez à l'abri du coup qui a frappé M. T***.

Qu'allez-vous faire?

Nous sommes bien affligés et nous vous prions de nous

faire savoir, aussitôt que vous le pourrez, le parti que vous vous proposez de prendre dans cette triste circonstance *. A vous de cœur, Déranger.

P. S. Nous nous portons bien; mais nous ne sommes qu'émotions. Nous avons tremblé pendant six jours pour Bretonneau, qui a été à la mort. Il est sauvé!

A MADEMOISELLE BÉGA

• Passy, 24 janvier 1850.

Ta mère a fait dernièrement une bonne action qui lui sera comptée là-haut. Elle a découvert une malheureuse mère qui, privée de linge, de feu, de chandelle, a passé toute une nuit auprès de l'enfant qu'elle venait de voir expirer, dernier de sept qu'elle a perdus en peu d'années, et cela, après avoir vu le choléra lui enlever, il y a six mois, un mari, compagnon de misère. Combien il y a de gens dans les classes pauvres sur qui s'accumulent d'effroyables calamités! Rarement leurs cris de douleur vont jusqu'au riche qui peut-être ne demanderait pas mieux que de se montrer secourable! Les intermédiaires manquent. Ta mère en a servi à la malheureuse veuve. Grâce à ses démarches, une petite somme a été recueillie avec quelques vêlements et un peu de linge. L'enfant a eu un linceul et a été enterré aux frais de la commune.

Tu vois que sans être riche on peut faire beaucoup de bien. Ceux qui ont donné leur argent ont fait bien moins que madame Béga, qui a pourtant aussi voulu y mettre son

* I,? nouvelle donnée par les journaux n'était |ias exacte.

denier. Si tu avais été là, sans doute aussi tu aurais ouvert ta bourse. Tu as le cœur généreux : on dit même que tu es assez portée à la dépense.

Prends-y garde ! J'ai dit quelque part que, lorsqu'on n'est pas égoïste, il faut être économe, car c'est le seul moyen de venir au secours des autres. Sois donc économe, chère enfant, pour n'avoir pas à regretter de folles dépenses quand tu rencontreras une misère à soulager. Mais je te fais là une leçon donl lu te passerais peut-être bien. Tu es trop pauvre pour qu'on te parle d'économie.

Si tu ne peux pas donner, tu peux prêter, et je te rappelle que tu m'as promis le second volume de madame de Sévigné, que j'en suis réduit à t'emprunter, tant ma bibliothèque est bien montée. Un autre que moi rougirait de n'avoir pas ce livre un peu trop vanté, je crois, bien que je l'aie lu souvent. Il me manque bien d'autres ouvrages, vraiment!

LU

A MONSIEUR GILIIARD

27 janvier 1850.

Je VOUS connais : vous ne voudriez pas donner votre repos pour tous les embarras d'une réputation dont je n'ai que les charges sans en avoir les profits. Vous auriez raison, mon cher ami; à l'âge que vous avez, on a trop d'expérience pour faire pareille folie. Parlez-moi de ceux qui se font un privilège de leur réputation pour arriver à tout. On les appelle des vaniteux; non, ils ne sont que conséquents. C'est d'un sot d'avoir fait du bruit sans l'aimer; d'avoir marché dans le chemin des honneurs pour les re-

pousser ; de s'être vendu au public sans en tirer une fortune. Mieux valait rester obscur et paisible dans son coin. Voilà près de vingt ans que je me dis cela. Aussi l'envie de rire me prend quand on me félicite du bonheur accordé à ma vieillesse. Ce que j'ai de bonheur, je ne. le dois qu'à mon caractère et à ma santé qui, malgré quelques atteintes, n'est pas aussi mauvaise que celle de beaucoup de gens de mon âge.

Je ne vous parlerai pas de la politique. Je la regarde faire, n'y comprends pas grand'cliosc, et il me semble vivre dans un temps de brouillard, où. l'on ne voit pas à deux pas devant soi, avec la crainte de se jeter ou dans un fossé ou sous les roues d'une voiture; du reste, préparé à tout et plus effrayé pour les autres que pour moi.

Parlez-moi d'un heureux garçon comme Antier : son humeur toujours jeune éloigne de lui toute préoccupation sérieuse et ne lui a jamais permis de penser que le lendemain pût différer du jour, à moins que le jour ne fût mauvais. Il m'a chargé de ses amitiés pour vous. Judith vous remercie des vœux que vous faites pour elle. Sa santé est excellente. Seulement elle engraisse trop. Fanny vous remercie également. Je crains que l'état de vieille fille ne convienne pas à sa santé. Mais où sont les jeunes gens qui épousent sans dot? Pas plus sans doute en Auvergne qu'à Paris.

Savez-vous que votre pays fait bien ses affaires. Tous les porteurs d'eau vont devenir grands seigneurs. Riom a surtout la chance. Deux ministres, tudieu ! On m'a assuré qu'il y en a un qui ne prend pas la chose au sérieux; c'est M. de Parricu : il n'en va pas moins mal pour cela.

DE BÉRANGEU. 71

Page 1