‹ Correspondance de Béranger (volume 5)Chapitre 19 sur 136 · A MESDEMOISELLES · texte numérisé non relu

A MESDEMOISELLES

30 mai 1850.

Ne comptez pas sur un bureau de tabac, à moins que les autorités locales, appuyées par des représentants en crédit, ne s'en mêlent. Alors encore faudra-t-il de l'appui ici, et

je m'y emploierai, mais sans vous donner pourtant beaucoup d'espérance, tant est grand le nombre des demandes et les prétextes légaux que ]\BI. les directeurs ont toujours à leur service. J'en sais quelque chose.

Parlons des postes : il y a longtemps que j'aurais pu vous fournir de tristes renseignements à cet égard.

Figurez-vous que j'ai une cousine, dont je ne sais pas même le nom, qui m'a fait apostiller, il y a deux ans, deux ou trois pétitions pour obtenir un bureau de poste auquel elle n'avait aucun droit. J'apostillai en toute sûreté de conscience, certain que ma signature ne ferait rien à l'affaire. Point du tout ; il y a un an la cousine obtient un bureau à vingt lieues de Paris. Une lettre administrative me l'annonce; six mois après, une seconde lettre m'annonce le rapprochement de la cousine, qui a préféré être près de la capitale.

D'après cette seconde lettre, signée Thayer, je me crois en crédit auprès de M. le directeur général : je me hâte de lui écrire pour le remercier du bien qu'il veut à la cousine, et profite de la circonstance pour lui exposer les droits de M. votre père et l'intérêt que je vous porte ; je lui dis que j'ai en main une demande apostillée des gros bonnets du département, mais que je n'ai pas voulu qu'elle allât s'enfouir dans les paniers aux ordures administratives; que, s'il veut prendre M. *** sous sa protection, je la lui enverrai, et qu'il aura des droits à ma reconnaissance, etc., etc. Voilà plus de quatre mois de cela, mes chères enfants, et M. le directeur n'a pas daigné me répondre.

Mais la cousine! me direz-vous. Voici l'affaire : elle est assez gentille; elle aura trouvé quelque chef de bureau ou de division qui se sera chargé de sa demande et aura donné

de la valeur à mon nom, ce qui m'a valu la politesse administrative des deux lettres que M. Thayer a signées sans les lire.

Voilà, chères enfants, comment les choses se faisaient sous Louis-Philippe et se font encore sous la République. Jugez, d'après cette longue histoire, de mon crédit, dont je ris toutes les fois qu'on m'en félicite.

A MADAME VALCHÈRE

Ma chère enfant, l'archevêque et votre serviteur ne pourront pas grand'chose pour vous, s'il s'agit d'une inspection de salles d'asile. Il y a pour former à ces emplois une école normale tenue par mademoiselle Carpentier, que je connais beaucoup, et dont les cours sont suivis par un certain nombre de personnes d'âges différents : une dame de mes amies, qui a quarante-cinq ans, y apprend son catéchisme dans ce moment pour se rendre digne de devenir institutrice. Madame Marie Carpentier est un ange de bonté et d'intelligence ; mais je crains bien que les lieutenants et sous-lieutenants de monseigneur Sibour ne s'arrangent ni d'un esprit aussi élevé ni de vertus aussi sincères.

Quant à vous, je ne sais trop si cette carrière est bien celle que vous deviez tenter.

M. de Melun peut vous être utile; mais songez bien que tous ces dévots-là, même ceux qui sont sincères et tolérants, et il y en a, ne peuvent sortir du cercle qui leur est tracé, cercle dans lequel je doute que vous puissiez entrer et rester. Tentez toutefois, et, si vous avez besoin de moi, croyez que je vous irai en aide avec plaisir. Mais, quand je

tremble que mademoiselle Carpenlier, dont la vie est si pieuse, dont les talents sont incontestés, ne soit en butte à tout ce monde de robes noires, que voulez-vous que j'en pense pour vous, malgré ce que vous me dites de l'archevêque ! Ce n'est pas la première fois, au reste, qu'on me rapporte de petites preuves de sa bienveillance à mon égard. Je ne sais ce qui me l'a méritée ; mais j'en suis heureux, parce qu'on m'a assuré qu'il était un parfait honnête homme.

A MONSIEUR PERROTIN

4 juin 1850.

Mon cher Perrotin, je vous envoie la Revue et mes remercîments pour Planche % dont l'article m'a fait une vive impression. Je crains de ne le lui avoir pas dit aussi bien que je le voudrais : vous qui connaissez le cas que je fais de son* jugement, de son goût et de sa science littéraire, ajoutez ce qui pourrait manquer à ma lettre.

Il est une chose qu'il n'est pas nécessaire de dire : c'est que je regrette que cet article ait paru dans le numéro qui mitraille Hugo sur toutes les faces. Mon éloge a l'air de servir de bourre au fusil de Buloz. J'en suis d'autant plus fâché que, bien que Hugo ait toujours été assez mal pour moi, je n'ai pas cessé d'admirer son talent supérieur tout en critiquant les parties faibles. J'ai horreur du manque d'équité.

S'il vous convient pourtant de remercier Buloz en mon nom, faites-le. H est de fait que je n'ai jamais eu à me plaindre de lui, et que je ne lui ai jamais été bon à rien.

* L'article de Guslavc Planche sur iJcranj^ercsl du l"juiu ISoO.

A MONSIEUR EUGÈNE NOËL

Passy, 20 juin 1850.

Voilà un bon petit volume S excellent commentaire, excellente préface de Rabelais. Selon moi, il n'y manque rien qu'une chose : c'est d'être placé en tête d'une nouvelle édition, revue et corrigée, de Maître François ; faute de cela, il n'aura pas la fortune qu'il mérite, du moins je le crains. Voilà, mon cher Noël, ce que je pense de votre ouvrage. DumesniP vous dira combien je suis sincère. Je me reproche même de l'avoir été trop avec votre digne ami. Sa femme, qui avait la bonté de l'accompagner, a dû avoir envie de m'arracher les yeux ; et comme vous pourriez avoir la même envie, je ne vous dirai pas les critiques que j'ai faites de son opuscule : il ne fait pas bon de maltraiter Oreste devant Pylade. Pourtant, dans ce que je lui ai osé dire, il y a bien quelque chose à vous adresser : pourquoi, par exemple, faire des livres sur des livres et sur les œuvres d'autrui? Vous et Dumesnil avez mieux que cela en vous. Et puis, quoi vous presse d'imprimer? Ne vaudrait-il pas mieux attendre qu'en vous se fût fait l'accord des sentiments et des idées? Faute d'avoir attendu ce moment, que de gens se sont condamnés à des palinodies dont ils n'auraient pas à gémir s'ils avaient eu quelques années de patience! Aviez-vous fait de ces ouvrages qui poussent un auteur dans la rue? Non; ce sont des impres-

* Légendes françaises. — Rabelais. (V. Souvenirs de Déranger, par M. Eugène Noël).

* Alexis Dumesnil, gendre de M. Michelet, auteur de V Art italien.

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